Suivez-nous | français

Bourse Wu Jianmin

Vers une relation franco-chinoise renouvelée : l’environnement et la réciprocité économique au coeur d’un nouveau paradigme

Je veux commenter  Grégoire GIRET 2017-05-02 09:33:29    Source:Chine-info

Etudiant en Master de Politiques Publiques Ecole des Affaires Publiques Sciences Po Paris

1. Les relations franco-chinoises s’appuient sur une symbolique historique forte et se caractérisent par une intensité propre, bien qu’elles soient fragilisées par des déséquilibres importants

1.1 Des relations historiques intimes, ou de l’importance d’une vision

On ne saurait apprécier l’état actuel des relations entre la France et la Chine, et encore moins prescrire leurs évolutions futures, si l’on en omettait les fondements et les grandes évolutions passées. Sans s’engager dans une revue exhaustive et purement chronologique des relations bilatérales franco-chinoises, il n’est en effet pas vain d’en garder à l’esprit quelques éléments significatifs.

En 2014, nos deux pays célébraient le cinquantenaire de la normalisation de leurs relations diplomatiques bilatérales. Cette année France-Chine et son très large programme d’événements organisés dans chacun des deux pays ont permis d’éclairer les deux opinions publiques sur un épisode méconnu et pourtant décisif de nos relations bilatérales. Pour autant, ce cinquantenaire fut également l’occasion de célébrer des échanges bien antérieurs. Ainsi, pour ne retenir qu’un seul exemple, ce sont près de 400.000 visiteurs du Château de Versailles qui ont pu s’enquérir des relations diplomatiques et artistiques entre le Royaume de France de Louis XIV et l’Empire de Chine de Kangxi. Il n’échappera pas au visiteur de remarquer que les deux détenteurs du pouvoir virent, déjà, leur grandeur comparée et mise en balance l’une avec l’autre par leurs contemporains1. Déjà donc, les relations entre les deux Nations se voient intimement liées par leurs représentants.

Un premier constat se dessine : les relations franco-chinoises voient leurs plus grandes avancées naître dans des personnalités et des parcours individuels. Cette impression se confirme par la simple évocation du Mouvement Travail-Etudes qui permit à quelques milliers de jeunes Chinois de se rendre en France pour étudier entre 1912 et 1927. Ces jeunes, quittant la Chine tourmentée d’alors – celle du personnage d’Ah Q sous la plume de Lu Xun2 – apprennent le Français, travaillent dans les usines françaises, s’y imprègnent d’idées et d’idéologies.

On compte parmi eux nombre de personnalités clefs du Parti Communiste Chinois (PCC) et de la future République Populaire de Chine : Deng Xiaoping, Cai Hesen, Zhou Enlai etc. Fruit, entre autres choses, de cette genèse idéologique, le PCC naîtra quelques années plus tard au coeur de la Concession française de Shanghai. Loin de « romantiser » ces épisodes qui ne doivent pas faire oublier la relation subordonnée et conflictuelle d’une puissance coloniale et d’une nation sous influences étrangères en quête d’indépendance ; ces échanges humains et leur représentation que l’on s’en fera par la suite sont un élément important des relations franco-chinoises. Par ailleurs, cette dimension résolument personnelle se retrouve dans l’épisode charnière de 1964, comme en témoignent le récit d’Edgar Faure sur les négociations préparatoires à la reconnaissance de la Chine ou encore le projet d’invitation du Général par Mao qui confia au diplomate Maurice Couve de Murville son admiration pour le « symbole d’un pays indépendant ». En somme, on comprend que le destin de ces relations est intrinsèquement lié aux destins des décideurs qui les tracent.

Un second constat se dessine, c’est celui d’une perception relativement peu précise voire biaisée de ces relations par les opinions publiques. On l’a déjà mentionné, si elles ont connu un regain d’audience et d’intérêt de par leur intensification et de par les efforts menés en ce sens comme l’année France-Chine de 2014, les relations franco-chinoises demeurent essentiellement méconnues ou sujettes à des postulats subjectifs. Concentrons-nous ici particulièrement sur la perception française. Force est de constater la persistance d’une thématique du « réveil chinois ». Ne prête-t-on pas à Napoléon Ier cette formulation « quand la Chine se réveillera, le monde tremblera » que d’aucuns qualifieraient de visionnaire ? N’a-t-on pas vu se répandre une rhétorique du « péril jaune » à la fin du XIXe siècle ? En des termes moins polémiques et dans un registre bien plus rigoureux, n’a-t-on pas vu Alain Peyrefitte reprendre l’expression napoléonienne avant de constater deux décennies après l’éveil contemporain de la Chine3 ? La compréhension et la prise en compte de ces perceptions ne sont aucunement subsidiaires si l’on souhaite oeuvrer à l’approfondissement des relations franco-chinoises, car elles conditionnent en partie l’esprit avec lequel nos populations échangent (presque) au quotidien et avec lequel les responsables publics conçoivent ces relations – nous y reviendrons.

1.2 Au-delà des échanges, la France et la Chine s’imposent aujourd’hui comme deux partenaires essentiels, en particulier dans les échanges économiques et dans les efforts de lutte contre le réchauffement climatique

Une fois ces observations historiques et culturelles à l’esprit, il convient désormais de constater les échanges contemporains qui concrétisent les relations franco-chinoises. Ces concrétisations recouvrent naturellement plusieurs champs transversaux : échanges commerciaux et financiers, flux culturels et touristiques, coopérations diplomatiques, scientifiques etc. Si une présentation rigoureuse de chacun de ces domaines aurait le bénéfice de l’exhaustivité, il apparaît néanmoins opportun de s’attarder sur deux grandes domaines des relations franco-chinoises – le champ économique d’une part, et le champ environnemental d’autre part.

En premier lieu, il convient de souligner non seulement l’importance en volume des échanges commerciaux4 entre nos deux pays, mais aussi et surtout la dynamique qu’ils ont poursuivi au cours des deux dernières décennies. Si le déficit commercial de la France à l’égard de la Chine demeure le plus important dans le monde (28,6 Mds €, 2015) les échanges commerciaux bilatéraux sont repartis à la hausse en 2015 (+9,3%), après un léger recul en 2013.

Quotidiennement, les échanges bilatéraux représentent environ 200 millions d’euros. En dépit de conditions d’accès aux marchés parfois inégales et pour le moins limitées les exportations françaises vers la Chine semblent se conforter durablement puisque l’on a observé une croissance de ces exportations de 10,9% en 2015. Plus de 1200 entreprises françaises sont implantées en Chine. Résultat de cette dynamique, la part de marché française en Chine s’établit désormais à 1,6%. Cette performance commerciale s’appuie sur quelques secteurs clefs tels que l’aéronautique ou l’agro-alimentaire. Elle doit cependant être analysée au regard de la performance d’autres pays européens : l’Allemagne bénéficie d’une situation nettement plus favorable (part de marché supérieure à 5%). A l’échelle européenne, les échanges avec la Chine sont aussi de première importance avec un volume d’échange annuel de 526 Mds d’euros en 2015 déficitaire pour l’Europe, en outre, on estime que 3 millions d’emplois européens dépendent de la vente de biens et services sur le marché chinois. La Chine est en effet devenue le troisième importateur mondial de biens de consommations et l’Europe son premier fournisseur5. Par ailleurs, les investissements chinois vers l’Europe ont connu une très forte hausse ces deux dernières années, l’UE devenant la première destination mondiale des IDE chinois.

Toutefois, ni ce dynamisme commercial ni ce regain d’investissements en direction de l’Europe ne saurait corriger les distorsions profondes qui caractérisent les relations économiques franco-chinoises et sino-européennes : déficits, pratiques déloyales, instabilité financière. Nous y reviendrons.

En second lieu, il apparaît assez clairement que les relations diplomatiques bilatérales soient caractérisées par l’émergence d’un nouveau pilier de coopération : la politique de lutte contre le réchauffement climatique et la protection de l’environnement. Le 17 mai 2014, le ministre français des Affaires étrangères, M. Laurent Fabius déclarait à l’Université Fudan de Shanghai « nos deux présidents ont décidé de placer le climat et l’environnement au coeur du partenariat franco-chinois ». Il s’agit en réalité de la formalisation d’un mouvement engagé plusieurs années auparavant (déclaration conjointe sur le changement climatique des Présidents Nicolas Sarkozy et Hu Jintao en novembre 2007) et parachevé par l’appel de Beijing lancé début novembre 2015 par les présidents François Hollande et Xi Jinping, en vue d’un accord ambitieux et contraignant à la COP21 de Paris. Ces engagements politiques de coopération trouvent leur concrétisation à travers des actions conjointes et entreprises à de divers niveaux de l’action publique. Songeons à l’intervention de l’AFD en Chine depuis 2004 (une vingtaine de projets), au projet franco-chinois d’éco-cité de Wuhan etc. Songeons aussi au Plan d’action triennal signé le 30 juin 2014 par Mme Ségolène Royal pour le MEDDE6 et par M. Zhou Shengxian, ministre de l’environnement de la RPC. Prenons le temps d’analyser le contenu de ce texte. Ce plan d’action est particulièrement instructif dans son esprit et dans sa lettre. Il identifie des domaines cibles tels que la qualité atmosphérique, la gestion de l’eau, la dépollution des sols, la gestion des produits chimiques, ou encore l’élaboration de normes législatives. Il prévoit ensuite la coopération et l’intervention pratique de diverses agences déléguées telles qu’AirParif, le CNRS, l’ADEME par exemple. Ce plan traduit un mouvement de transfert d’expertise en direction et à la demande de la Chine. Il a ceci d’instructif qu’il permet d’illustrer à la fois la verticalité des relations bilatérales (impulsion politique centrale) et l’horizontalité de ces mêmes relations (coopérations d’agences publiques ou d’acteurs spécialisés).

En somme les deux pistes que nous venons d’explorer nous permettent d’identifier au sein des relations franco-chinoises un domaine majeur mais en apparence déséquilibré qu’est celui des échanges commerciaux d’un côté, et l’émergence d’un autre domaine, la coopération politique en matière environnementale dans laquelle les efforts de coopération bilatéraux se sont considérablement accélérés et ont aboutis à de réelles avancées ces dernières années. De ce double constat, nous tenterons d’aboutir à des solutions concrètes de résolution des grands déséquilibres économiques qui caractérisent nos relations.

*

1.3 Pour autant, les échanges contemporains sont fragilisés par des déséquilibres économiques importants

Avant d’entamer cette proposition de résolution des déséquilibres économiques et commerciaux au regard des pratiques de coopération que l’on peut observer dans le domaine environnemental, il convient d’analyser plus amplement la nature et l’ampleur de ces déséquilibres. L’évocation, plus haut, des importants déficits commerciaux bilatéraux et sino-européens était déjà révélatrice d’une situation structurellement déséquilibrée. Mais pour tenter d’y remédier, l’on doit cerner les ressorts de ces déséquilibres et tout particulièrement ceux relevant de choix politiques effectués par le partenaire chinois. La raison est simple. Il s’agit alors précisément des leviers sur lesquels la relation franco-chinoise – l’esprit qui la motive et les actes qui la font vivre – doivent se concentrer.

D’une part, une première défaillance doit être considérée et explicitement nommée : celle d’une politique commerciale inégale, voire déloyale. A cet égard, il convient de s’intéresser d’abord aux pratiques chinoises de dumping fiscal. Le CEPII évalue un réel manque de réciprocité dans les échanges sino-européens. Par exemple, les produits non-agricoles sont taxés à 7,5% dans le sens UE-Chine, contre 3,5% dans le sens contraire. Les récents débats autour d’un éventuel octroi du Statut d’Economie de Marché par l’UE à la RPC ont permis le retour de cet enjeu sur le devant de l’agenda des relations franco-chinoises et sino-européennes. Pour rappel, l’expiration le 11 décembre 2016 de l’article 15-a-ii du protocole d’accession de la Chine à l’OMC (2001) engendrait un flou juridique pouvant aboutir à la levée d’une politique douanière particulière à l’égard de la Chine7. Concrètement, la conséquence mécanique de cette expiration aurait été la levée d’un grand nombre des mesures anti-dumping européennes imposées aux importations chinoises (56 mesures c/ la Chine sur 73 au total). Si en proportion les échanges concernés par cette évolution juridique paraissent faibles (1,38% des importations européennes en provenance de la Chine), les estimations disponibles sur ses conséquences sont alarmantes. Ainsi, d’après le CEPII8 l’on pourrait prévoir une forte augmentation des importations européennes en provenance de Chine (jusqu’à +21%) et une réduction des échanges UE – reste du monde hors Chine ; bref, ce qui serait à même de renforcer une situation déjà largement déficitaire. Au-delà des mesures de dumping fiscal visant des échanges effectifs, il faut aussi considérer les barrières à l’entrée qui demeurent nombreuses pour les entreprises françaises et européennes sur les marchés chinois, privés ou publics. Les débats menés dans les institutions européennes, notamment à la Commission et au Parlement ont donc eu le mérite de révéler l’exposition européenne vis-à-vis de ces pratiques. Il s’agira désormais d’en tirer des conclusions et de les inclure à l’esprit dans lequel est pensé la coopération franco-chinoise et sino-européenne. On perçoit d’ailleurs cette nouvelle prégnance du thème de la « réciprocité économique » dans les relations diplomatiques franco-chinoises : le Premier Ministre Bernard Cazeneuve l’a clairement exprimé lors de sa visite officielle en Chine du 21 au 23 février 2017.

D’autre part, les déséquilibres économiques qui caractérisent les relations économiques (commerciales et financières) sont dues à l’ampleur systémique des deux grands blocs économiques que sont l’UE et la Chine. La Chine a indéniablement acquis cet aspect systémique de par son ouverture et son très fort développement des trois dernières décennies. Du fait de cette ampleur systémique, les politiques économiques nationales (ou communautaire) voient leurs conséquences se répandre sur les économies partenaires. Or, qu’il s’agisse de la politique de relance consécutive à l’épisode récessif de 2008-2009 et au recul de la demande mondiale, de la politique monétaire de sous-évaluation du Renminbi ou encore de la relative opacité du marché des capitaux chinois9, les choix économiques de la RPC ne semblent pas se soucier de leurs conséquences sur les économies partenaires. Pour ne développer qu’un seul exemple, attardons-nous sur la politique de relance post-crise. La RPC a recouru à une relance massive, à travers des dépenses publiques d’infrastructure notamment, dans l’optique de soutenir ses capacités de production et d’exportation. Par son ampleur, cette politique centrée notamment sur les industries lourdes et les matières premières (type métallurgie-sidérurgie) a engendré des surcapacités de production à l’échelle mondiale et, in fine, à un effondrement des cours de plusieurs de ces biens, au détriment des autres zones économiques au premier rang desquelles, on l’a compris, l’Europe. Autre conséquence, financière cette fois-ci : la surcapacité immobilière domestique chinoise est génératrice de créances douteuses qui déstabilisent les marchés financiers mondiaux par un effet de contagion (voir notamment le regain d’investissements en chinois en Europe qui peut laisser supposer une sécurisation des capitaux domestiques ou un transfert des créances douteuses).

Finalement, on comprend que ces déséquilibres sont en partie dus à des choix politiques. Ils sont donc, a priori, plus facilement résolubles. Leur résolution est d’autant plus urgente que leurs conséquences sont potentiellement dommageables pour l’ensemble des partenaires. Ainsi, Xavier Ragot (OFCE) pointe-t-il du doigt le risque de « stagnation séculaire » (c’est-à-dire d’une faiblesse pérenne de la demande et d’un affaiblissement de la croissance potentielle) en Europe et en Chine10. Mais leur résolution nécessite une prise de responsabilité et un nouveau paradigme dans les relations bilatérales et multilatérales avec la Chine. Nous allons à présent tenter de dessiner les bases d’un tel renouvellement.

* *

2. Le renouvellement et le rééquilibrage des échanges franco-chinois peut être engagé par une approche novatrice des relations bilatérales et sino- européennes

2.1 La nécessité d’un nouveau paradigme pour les relations franco-chinoises

En amont de ce raisonnement, nous avons décrit de manière non-exhaustive certains traits majeurs des relations franco-chinoises. Ces analyses nous ont permis de dégager trois conclusions préliminaires :

i. L’importance du schéma de pensée des décideurs dans l’évolution des relations franco-chinoises : historiquement, nos relations s’appuient sur une vision avant de s’appuyer sur des échanges effectifs

ii. Les relations économiques franco-chinoises sont denses mais déséquilibrées et seheurtent à une impasse politique

iii. La relation diplomatique bilatérale s’est centrée sur la problématique environnementale, avec un succès encourageant

De ces conclusions, une tentative de définition d’un nouveau paradigme s’impose. Il s’agit de comprendre les ressorts d’une réussite – la coopération environnementale – afin d’étudier leur possible généralisation à d’autres domaines, en particulier le partenariat économique.

*

2.2 Le principe de « responsabilités partagées mais différenciées », un facilitateur de négociation ?

On l’a compris, la coopération environnementale est devenue centrale dans les relations franco-chinoises et bénéficient d’une dynamique très favorable. Comment l’expliquer ? La réponse est sans doute à trouver dans l’esprit dans lequel ces relations ont été conçues et les négociations menées. En matière de lutte contre le réchauffement climatique, la France et la Chine ont toutes deux fait preuve ces dernières années d’un leadership s’expliquant par des motivations distinctes mais convergentes dans leurs finalités. Au sein des négociations internationales en la matière, l’un des piliers de la position chinoise est le principe de « responsabilités partagées mais différenciées ». Ce principe, déjà présent dans la déclaration de Rio de 1992 suppose certes l’universalité de la responsabilité climatique mais aussi le calibrage des efforts entre les pays développés et les pays émergents ou en développement. Le postulat de départ de ce raisonnement est le suivant : les pays aujourd’hui développés ont été les premiers à engager la dégradation de l’environnement et doivent donc fournir des efforts plus importants que les pays émergents qui bénéficient d’un même droit au développement. La diplomatie chinoise s’est en effet imposée dans la défense de ce principe au sein des négociations internationales, à travers par exemple le groupe G77+ Chine (134 pays). D’ailleurs, il convient de noter l’importance de ce principe et de la Chine dans les négociations préparatoires à la COP2111. De fait, la réussite de la COP21 s’explique en partie par l’adoption de ce principe de négociation et de la prise de responsabilités. Le meilleur exemple en est le Fonds Vert pour le climat adossé à l’ONU destiné à mobiliser des fonds des pays développés pour aider les pays les plus vulnérables dans la lutte contre le réchauffement climatique.

On retrouve des traces de ce principe dans les relations bilatérales franco-chinoises en la matière, par exemple à travers la méthodologie de coopération que nous avons identifié en amont dans le plan d’action 2014-2017 : c’est notamment le sens du partage d’expertise. De prime abord, cette logique peut être assimilée à celle d’un transfert de technologie défavorable au pays détenteur du savoir-faire, ici la France. Pour autant, il n’en est rien si cette prise de responsabilités différenciée en matière environnementale s’accompagne d’une certaine réciprocité, autrement dit de l’extension et de l’inversion du principe à d’autres domaines où les déséquilibres sont à la faveur du partenaire chinois. Nous en avons identifié un principal : celui des échanges économiques.

*

2.3 Vers une généralisation et une clarification du partage des responsabilités

Si le principe de « responsabilités partagées mais différenciées » a permis de si grandes avancées dans la coopération environnementale, il apparaît en effet opportun de chercher à étendre ses ressorts ou à réutiliser ses leviers dans le domaine économique.

D’abord, la transversalité de la problématique environnementale permet aisément d’y incorporer des enjeux commerciaux ou financiers. Quelques exemples permettent de le comprendre aisément. Nous avons mentionné l’exemple de l’AFD pour illustrer la concrétisation du partenariat environnemental franco-chinois. Par la vingtaine de projets qu’elle a engagée dans sa première décennie de présence en Chine, l’agence française a engagé un montant avoisinant le milliard d’euros. La question n’est pas tant du volume de ces engagements que leur utilisation. Les taux de retours directs ou induits, c’est-à-dire le gain de débouchés ou de parts de marché pour les entreprises françaises en Chine lié à ces projets, demeurent faibles. La France pourrait ainsi faire valoir le besoin d’une meilleure accessibilité aux marchés chinois et y gager ce type d’engagements. Si elle peut sembler indirecte ou minime, la responsabilité de la Chine dans ce cas est manifeste : l’ampleur des débouchés que représente son marché est une piste non-négligeable de développement pour les innovations françaises en matière environnementale (énergie, infrastructures, dépollution etc.). In fine, l’innovation française en la matière et l’accroissement global de technologie qu’elle peut représenter dépend en partie de la prise de responsabilité et de la lucidité des pouvoirs publics chinois. En clair, l’objectif est d’aboutir à une responsabilisation économique sur fond de motivation environnementale et d’éviter la reproduction de ce qui a pu survenir dans le secteur des énergies solaires. Pour rappel, l’industrie européenne du solaire, promise à des perspectives de développement prometteuses a été vidée de sa substance par les seules motivations économiques et commerciales de la RPC. On le comprend, l’alliance du principe de responsabilités partagées mais différenciées aux enjeux économiques, d’abord dans le secteur du développement durable, peut permettre un rééquilibrage des relations bilatérales.

Ensuite, ce principe de responsabilisation partagée mais différenciée peut être étendu aux enjeux commerciaux et financiers dans leur ensemble. Plusieurs signaux plaident en ce sens. Prenons, d’abord l’exemple très formel que fut la position chinoise au sein du G20 qu’elle hébergeait en 2016. On y trouve une volonté d’action globale et coordonnée en faveur de la croissance et de la stabilité financière mondiale : « We will use all policy tools – monetary, fiscal and structural individually and collectively to achieve these goals »12. Prenons, ensuite l’exemple des évolutions récentes de la politique monétaire et financière chinoise. Comme le montre Michel Aglietta13, le gouvernement chinois et la banque centrale ont entrepris d’assainir les marchés obligataires domestiques et d’en faire les piliers de leur politique d’investissement dans les infrastructures et de transition vers l’économie verte. Cette politique d’assainissement pourrait refléter un mouvement de responsabilisation. Toutefois, il conviendra de s’assurer que les récents mouvements d’investissements massifs vers l’Europe n’aboutissent pas à un transfert des actifs douteux sur les marchés européens.

Si les avancées dans le domaine financier demeurent sensibles, la responsabilisation en matière commerciale est toujours à accomplir. La perspective d’une évolution du statut de la Chine dans la politique de défense commerciale européenne doit constituer une fenêtre politique permettant de réelles avancées sur ce terrain. En clair, les pays européens, au premier rangs desquels la France (l’Allemagne étant excédentaire avec la Chine, elle est susceptible d’être moins proactive en la matière) doivent gager une redéfinition favorable de leur défense commerciale sur des engagements clairs et notables de la RPC sur une plus grande ouverture de son marché. Des petits mouvements sont opérés en ce sens, à l’instar de la levée de l’embargo sur le boeuf français annoncé lors de la visite de M. Bernard Cazeneuve en février 2017 mais au vu de son ampleur initiale, le déséquilibre commercial ne saurait être compensé que par des mouvements clairs et ambitieux. Ceci pourrait suggérer par exemple, l’engagement de négociation préalable à un accord de libre-échange sino-européen.

* * *

Conclusion

Le postulat de départ de notre raisonnement, celui de la dimension historique,individuelle et singulière des relations franco-chinoises nous a permis de comprendrel’importance du paradigme ou de l’esprit dans lesquels sont entreprises les relations bilatérales. En confrontant cette toile de fond à deux enjeux majeurs des relations contemporaines que sont le partenariat économique et le partenariat environnemental, on comprend que le dépassement des limites et des déséquilibres qui caractérisent les échanges contemporains passe indubitablement par une redéfinition, non seulement des modalités d’échange mais du paradigme dans lequel elles sont conçues. La réussite du partenariat environnemental et son ressort de responsabilisation différenciée constituent une piste prometteuse pour les décideurs soucieux de développer et d’approfondir les relations franco-chinoises et, par extension, sino-européennes sur des bases plus saines et équitables.

Pour autant, cette logique de responsabilisation des partenaires en vue d’une meilleure réciprocité n’est pas limitée aux deux secteurs mis en exergue dans ce raisonnement. Par définition, redéfinir le paradigme des relations bilatérales suppose que ce nouvel esprit puisse être poursuivi dans chaque domaine de coopération bilatérale ou multilatérale avec la Chine. Ainsi, la coopération diplomatique et géopolitique, notamment en matière de sécurité internationale et de lutte contre le terrorisme international, constitue sans doute un troisième champ dans lequel il conviendrait d’étudier la possible extension de cette logique de responsabilisation.

______________

1. Pensons aux récits des Jésuites, les missionnaires Verbiest et Joachim Bouvet notamment.

2. 阿Q正传, La Véritable histoire d’Ah Q, Lu Xun, 1922, publié dans Nouvelle Jeunesse

3. Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera, 1973 et La Chine s’est éveillée, 1996

4. Dans ce paragraphe, données du Service économique régional de l’Ambassade de France en Chine pour la DG Trésor, Juillet 2016.

5. Le décollage du marché des biens en Chine et son impact sur le commerce mondial, Lemoine & Ünal, Panorama du CEPII n°2017-01

6. Ministère de l’Environnement, du Développement Durable et de l’Energie

7. Pour plus d’informations, voir : De Marcilly, Garde, Octroi du statut d’économie de marché à la Chine : quelles réponses politiques face au carcan juridique ?, Fondation Robert Schuman, 18 avril 2016

8. Bellora & Jean, Granting Market Economy Status to China in the EU : An Economic Impact Assessment, CEPII Policy Brief, n° 2016-11

9. Voir l’importance du shadow banking

10. Voir « le contrepoint de … Xavier Ragot » dans la Lettre Trésor-Eco n°182, octobre 2016, DG Trésor

11. Voir le récit du ministre des Affaires étrangères, président de la COP21, Laurent Fabius. 37 Quai d’Orsay, 2016, Plon, p.20 « faire venir dès le début les présidents Barack Obama et Xi Jinping »

12. Communiqué des Ministres des Finances et des Gouverneurs des Banques Centrales du G20, Shanghai, 27 février 2016.

13. Les transformations de la finance chinoise, La lettre du CEPII n°372, décembre 2016.

+plus Rendez-vous

chine-info.com

J’aime

Suivez nous sur Facebook chine-info.com

Suivez nous sur Twitter

@chine-info.com

suivre @chine-info.com

chine-info.com

Suivez-nous sur Instagram : chineinfophotos