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Jacques GERNET : le dernier des grands sinologues français

2019-03-07 Le 9

Voilà un an, le 3 mars 2018, que s'éteignait Jacques Gernet, un des sinologues français les plus respectés et connu pour son ouvrage Le monde chinois : la "bible française" de ceux qui s'intéressent à la Chine. Retour sur la vie de cet érudit.

© Jean-Pierre Martin/Collège de France

C’est un gros livre de 700 pages, mais mince et flexible, soigneusement imprimé sur du beau papier, facile à manier (éditions Armand Colin, pour l’édition de 1999). Le monde chinois du sinologue Jacques Gernet est un monument, l’ouvrage de référence par excellence, la bible française de ceux qui s’intéressent à l’histoire de la Chine ancienne et moderne; spécialistes et grand public confondus, esprits curieux fascinés par la Chine depuis Marco Polo. À mettre en parallèle avec les quatre gros volumes du père jésuite Du Halde, parus en 1735, Description de l’empire de la Chine. Le monde chinois, depuis sa première publication en 1972, a connu plusieurs rééditions, dont la dernière en livre de poche (trois volumes chez Pocket, en 2006). Il a été traduit en anglais, allemand, italien, espagnol, hongrois et roumain, coréen… et bien sûr en chinois. Jacques Gernet est presque le seul sinologue français de sa génération bien connu outre-Manche et aux États-Unis, pour la bonne raison que son livre y a bénéficié d’une traduction.

Le monde chinois est accompagné en annexes d’un important et précieux appareil critique. C’est encore Jacques Gernet qui, par son livre, popularisa l’expression « monde chinois » pour désigner la Chine la diaspora qui gravite autour d’elle, une expression qui constitue également aujourd’hui le sous-titre de Le 9, le magazine dans lequel est à l'origine paru cet article.

Jacques Gernet s’est éteint il y a un an maintenant, le 3 mars 2018 à Vannes, à l’âge de 96 ans. Il est né à Alger en décembre 1921, où son père, Louis Gernet (1882-1962), helléniste et philosophe, vient d’être nommé à la faculté des Lettres, avant d’en devenir le doyen. C’est à Alger qu’il obtient une licence de lettres classiques. Mobilisé en 1942, il est rendu à la vie civile en 1945. C’est à Paris qu’il apprend le chinois, à l’École nationale des langues orientales (la future Langues O et INALCO). Il intègre l’École pratique des hautes études (EPHE, aujourd’hui EHESS), avant de rejoindre la non moins prestigieuse École française d’Extrême-Orient. Il réside alors à Hanoi. En 1950, on retrouve Jacques Gernet au CNRS. En 1956, il soutient sa thèse (remarquable), Aspects économiques du bouddhisme dans la société chinoise du Ve au Xe siècle, traduit en chinois et en anglais. En 1959, il est nommé professeur de langue et de civilisation chinoise à la Sorbonne, puis à Paris-VII (de 1969 à 1973).

On lui doit encore, chez Gallimard, Chine et christianisme, action et réaction (1991), plusieurs fois traduit; sa traduction d’un philosophe néoconfucianiste, Tang Zhen, Écrits d’un sage encore inconnu, et aussi L’Intelligence de la Chine: le social et le mental. Reste également son livre sur La vie quotidienne à la veille de l’invasion mongole, c’est-à-dire sur les Song du Sud (1127-1279), « un bijou de diffusion des connaissances… truffé d’anecdotes et de menus faits sur la société », nous dit un de ses lecteurs. Voilà pour la carrière d‘universitaire, d’enseignant et de chercheur de M. Gernet. Mais ces activités ne l’empêchent pas d’enchaîner les missions, en Chine, bien sûr, mais aussi au Japon, à Taïwan et Hong Kong. A partir de 1975, débute la période bien méritée des honneurs. Il est accueilli au Collège de France, où l’a précédé son maître, le grand Paul Demiéville. C’est à ce dernier qu’il succède d’ailleurs à l’Institut, à l’Académie des inscriptions et belles-lettres, en 1979.

Danielle Elisseeff, chercheuse à l’EHESS et qui a enseigné à l’École du Louvre, a suivi les cours de Jacques Gernet en Sorbonne. Elle en garde ce souvenir : « C’était un professeur passionnant, vivant et très gentil avec les étudiants. Cette gentillesse a perduré avec moi au fil des années ». Mme Elisseeff rappelle que Jacques Gernet a participé au voyage de sept semaines (mai-juillet 1957) à l’invitation du gouvernement de la jeune République populaire de Chine, en compagnie de quatre autres universitaires parisiens : René Etiemble (Sorbonne), Yves Hervouet (EPHE), Jean Chesneaux (Langues’O) et Vadime Elisseeff (alors directeur du musée Cernuschi).

Le sinologue Roger Darrobers a également suivi certains de ses cours au Collège de France. Il se dit frappé par « sa clarté magistrale, son élégance et la largeur du spectre de ses recherches, depuis le bouddhisme jusqu’à la philosophie de Wang Fuzhi » (1619-1692, fin de la dynastie des Ming-début des Qing). Sa traduction de Wang Fuzhi, La raison des choses, est un livre majeur. Notre sinologue ajouteune note personnelle : « Gernet était aussi un homme aimable, élégant, et à sa manière assez modeste. Il a cédé sa place au Collège de France à Pierre-Étienne Will, qui s’est lui aussi intéressé à énormément de choses, et les a transmises à travers une foule d’articles savants, souvent en anglais, ouvrant la voie à une nouvelle ère de la sinologie française. Anne Cheng, auteur d’une magistrale Histoire de la pensée chinoise, qui occupe la chaire intitulée Histoire intellectuelle de la Chine, est bien sûr l’héritière de son œuvre. »

Philippe-Jean Catinchi, dans sa nécrologie parue dans le Monde (11-12 mars 2018) précise le portrait de Jacques Gernet : un « homme, réservé, mais d’un abord d’une confondante simplicité, d’une distinction intellectuelle et d’une bonté qui faisaient la séduction de ce non-conformiste résolu ». On regrette que le projet de réactualiser cet ouvrage irremplaçable qu’est Le monde chinois - cette « puissante synthèse » (Catinchi) - avec l’ajout de chapitres sur la Chine post maoïste et l’aide de l’historien sinologue Alain Roux, n’ait pas abouti.

Gernet s'en prend à un cliché

Dans l’introduction de son œuvre majeure, Le monde chinois, Jacques Gernet écrit:

« L’image de la Chine qui s’est longtemps imposée est issue d’une tradition nationale qui, mettant l’accent sur les grandes dynasties chinoises, donne l’impression d’une continuité et d’une pureté ethnique que tout dément. Ici comme ailleurs, un nationalisme naïf a déformé les réalités de l’histoire. Comme nous, gens d’Europe, les populations de langue et de culture chinoises ont été le produit d’incessants brassages avec des populations voisines et parfois lointaines. La composition ethnique de la Chine a été constamment renouvelée par les apports des éleveurs de la zone des steppes, des montagnards du complexe himalayen, des aborigènes de la Chine du Sud, mais aussi de peuples venus des confins de l’Inde et de l’Iran et du Moyen-Orient. Contacts et emprunts aux cultures différentes ont été sources de richesse et de facteurs d’innovation. Contrairement au cliché d’après lequel la Chine a toujours fini par absorber ses conquérants, les empiètements de ses voisins, leurs invasions, leur menace même ont eu des effets déterminants sur le cours de son histoire. Ces peuples ont efficacement contribué à la formation de la civilisation chinoise. »

Bernard Brizay

Bernard Brizay est historien et ancien grand reporter politique pour Le Figaro. Il est auteur de plusieurs ouvrages sur la Chine dont Le Sac du palais d’Été : Seconde guerre de l'opium. L'expédition anglo-française en Chine en 1860(Rocher, 2005) et Les trente "empereurs" qui ont fait la Chine (Perrin, 2018).

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