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La librairie Youfeng : 42 ans au service de la culture chinoise

2019-04-01 Le 9, Alexis LE ROGNON, Kavian ROYAI, Pan YUEPING

Pan Lihui est un libraire d’un genre particulier : voilà 42 ans qu’il tient de manière quasi désintéressée la librairie asiatique You Feng à Paris. La petite boutique de la rue Monsieur Le Prince et les éditions éponymes sont connues de bien des générations de sinologues. Pourtant, à l’heure où la Chine s’exporte en livre mieux que jamais, le nombre de lecteurs lui, est au plus bas.

Dans cette vieille boutique de livres d’à peine 40 m², coincée au milieu de la rue Monsieur Le Prince dans le 6ème arrondissement, M. Pan Lihui, son patron, a des airs de « Yoda ». En bon « padawan » des études chinoises que beaucoup d’entre nous ont été, nous y sommes forcément passés. Face au vieil homme, à son humour, à ce fouillis de piles de livres entassés où seul le maître des lieux saurait y retrouver, par la seule force de sa mémoire, l’objet d’une quête livresque, certains d’entre nous ont pu être circonspects. Pourtant M. Pan n’est pas connu que des sinologues, et il jouit même d’une certaine renommée en Chine. Depuis 1980 qu’il tient la Librairie You Feng, il n’a eu de cesse de se dévouer à la diffusion des cultures asiatiques.

Issu d’une famille chinoise originaire de Chaozhou (province du Guangdong) immigrée au Cambodge, M. Pan est parti à l’âge de 16 ans pour la France. Ayant vécu enfant deux années au sein d’un monastère cambodgien pour étudier auprès de moines, c’est tout naturellement qu’après le lycée, il s’oriente vers les écritures bouddhiques à l’Inalco (Institut des langues et civilisations orientales). Un cursus qu’il sera le seul de sa classe à suivre jusqu’à la licence. Pendant ses années estudiantines, prenant conscience de ses lacunes lorsque ses camarades s’enquièrent auprès de lui de la culture et de la littérature chinoises, il se jette à corps perdu dans l’apprentissage du chinois et la lecture d’une multitude d’ouvrages sur la culture de ses ancêtres. Insatiable papivore, il décide de partager sa passion en ouvrant la toute première librairie parisienne dédiée à l’Asie.

© PAN Yueping

Le 9 : La librairie a une histoire et un lien particulier avec la Chine.

Pan Lihui : En effet, j’ai ouvert cette librairie en 1976, à l’âge de 24 ans, au numéro 28 de la rue Monsieur le Prince (VIe arrondissement). Auparavant, c’était l’adresse de l’Association des Chinois de France. Zhou Enlai et Deng Xiaoping y travaillaient et aidaient les travailleurs chinois peu instruits à rédiger des documents administratifs. Puis elle a fermé et est devenue une librairie, qui a déménagé plusieurs fois dans la rue Monsieur le Prince. Aujourd’hui, nous sommes au numéro 45. Une deuxième boutique a également ouvert dans le 13ème arrondissement, au 66 rue Baudricourt, et dont la surface est au moins deux fois plus grande.

Le 9 : La librairie tourne bien alors ?

P. L. : Ça n’a pas été toujours le cas. Au début c’était très laborieux. Nous allions tous les jours à Orly chercher des journaux et des magazines envoyés de Hongkong, comme Le Quotidien du Peuple, le Ta Kung Pao (L’Impartial), le Wen Hui Bao, etc. Ils arrivaient avec 2 ou 3 jours de retard. Les livres, eux, se vendaient peu. Nous ne gagnions que 200 francs (30 euros) par jour, ce qui était insuffisant pour couvrir nos frais. Nous essayions de gagner un peu d’argent en rédigeant des documents. Le soir, je travaillais même dans un restaurant en tant que serveur jusqu’à trois heures du matin. Nous avons tenu comme ça pendant quatre ans. Heureusement, ma femme m’a également aidé financièrement.

Le 9 : Vous êtes également une maison d’édition…

P. L. : En effet. Les livres sont ma passion. Mon but n’a jamais été de m’enrichir, mais plutôt de transmettre la culture asiatique, et notamment la culture chinoise. Je découvre constamment de nombreux livres méritant d’être lus par les Français. C’est pour cela que j’ai décidé de devenir éditeur. J’ai publié toutes sortes de livres : du massage aux raviolis, en passant par les vieux classiques de la littérature, les œuvres de romanciers comme Ba Jin ou Jin Yong, ou encore des manuels de langues…

Le 9 : Comment votre librairie a-t-elle évolué avec le développement économique de la Chine ?

P. L. : Au début des années 80, la mode était à l’apprentissage du japonais. Le mandarin n’attirait pas foule. Et puis, deux choses se sont passées. Premièrement, un ami français m’a fait comprendre que l’absence d’alphabet latin dans les manuels de chinois constituait un énorme obstacle pour les Français. J’ai donc décidé de publier les premiers livres de chinois avec pinyin (transcription phonétique en alphabet latin), ce que j’ai fait également pour les manuels de japonais et de coréen. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à en vendre. Par ailleurs, la politique de Réforme et d’Ouverture, qui a permis à l’économie chinoise de décoller, a attiré les regards du monde entier. L’apprentissage du chinois, qui n’était auparavant possible que dans très peu d’établissements, s’est progressivement répandu et la librairie a commencé à bien tourner. Aujourd’hui, le chinois est enseigné un peu partout en France, à tel point que nous vendons chaque année 10 000 cahiers d’exercices d’écriture. Cet engouement pour le mandarin est intimement lié à la croissance économique de la Chine. Par ailleurs, le gouvernement chinois a de plus en plus investi, notamment dans les instituts Confucius, mais aussi dans des bourses pour certains projets d’éditions. Celles-ci correspondent à peu près aux frais de traductions. À chaque fois que nous les avons demandées, elles nous ont été accordées. Il y a aussi des aides côté français. Sans une telle promotion, le développement de l’enseignement du chinois n’aurait pas été aussi rapide.

Aujourd’hui, les gens lisent de moins en moins.(…) Auparavant, ils étaient prêts à se serrer la ceinture pour acquérir un ouvrage.

Le 9 : Cette fièvre pour la culture chinoise se manifeste-t-elle également par un attrait pour la littérature chinoise ?

P. L. : Oui, bien sûr. Au fur et à mesure qu’ils s’intéressaient à la Chine, les étudiants français ont commencé à lire la littérature chinoise. Mais aujourd’hui, les gens lisent de moins en moins. Nous sommes à l’ère de la technologie, du fast-food, de l’information rapide. Les jeunes ne se posent plus, ne prennent plus le temps d’analyser, de réfléchir. Les étudiants français autant que les étudiants chinois. Auparavant, malgré leur situation financière modeste, ils étaient prêts à se serrer la ceinture pour acquérir un ouvrage. Ils préfèrent les outils informatiques. Si bien qu’aujourd’hui 80 % de mes clients sont français, contre 50 % auparavant. Je vends surtout des manuels de mandarin et des guides touristiques. Le reste végète dans les étagères. Regardez par exemple un livre comme Le Monde chinois, considéré comme la « bible » de l’histoire de Chine dans les milieux sinisants. Alors qu’avant, nous en vendions entre quatre-vingts et cent par an, ce nombre est aujourd’hui descendu à dix ! Pour moi la baisse du pouvoir d’achat en France est une des causes. Cela se voit notamment dans le fait que les gens n’achètent plus de beaux livres mais des livres de poche. La réalité c’est que ma clientèle a baissé considérablement.

Le 9 : Pensez-vous que ce désintérêt pour les livres puisse être un obstacle à la connaissance ?

P. L. : C’est évident. Les habitudes d’aujourd’hui ne vont pas dans le bon sens. Les jeunes croient pouvoir acquérir plus d’informations grâce aux nouvelles technologies, mais c’est un leurre. Pour comprendre un pays et sa langue, il est indispensable de s’imprégner de sa culture et de sa littérature. Comment voulez-vous comprendre le développement de la Chine d’aujourd’hui si vous ne connaissez pas son passé ? Comment voulez-vous comprendre la manière de penser d’un peuple si vous ne connaissez pas l’histoire de ce peuple, ce qui fait qu’il existe aujourd’hui ? Comment voulez-vous comprendre les subtilités d’une langue si vous n’en connaissez pas la littérature ? Connaître l’histoire d’un pays aide à 80 % à comprendre son présent. C’est pour cela que je me suis toujours battu pour diffuser la culture chinoise et que je publie un maximum de livres, sans réfléchir à ce qu’ils pourront me rapporter financièrement. Je fais ce qui me plaît et ce qui me paraît juste, conformément à mes valeurs.

Les jeunes croient pouvoir acquérir plus d’informations grâce aux nouvelles technologies, mais c’est un leurre.

Le 9 : Mis à part les obstacles d’ordre pécuniaire, y a-t-il d’autres difficultés dans la diffusion de la culture lorsqu’on est libraire ou éditeur ?

P. L. : Avant de publier, il faut traduire. Les grands classiques, que je considère comme indispensables à la compréhension de la Chine, sont très difficiles à traduire. Cela prend donc beaucoup de temps. Il y a le Classique des Trois Caractères (三字经) ou le Classique des Mille Caractères (千字文), le Shiji (史记, livre de Sima Qian)… Mais également des romans de cape et d’épée – comparables aux Trois Mousquetaires –, très populaires en Chine, comme La Légende des Héros Condor (射雕英雄传). J’ai également publié Les Trois Royaumes (三国演义), dont je suis extrêmement fier, car sa traduction a été très compliquée. En tout six livres de cinq cents pages dans les deux langues, alors que la version d’origine n’est constituée que de deux tomes. Un exploit qui a nécessité dix ans de travail. Il y a une version antérieure publiée chez Flammarion, mais étant donné qu’ils avaient sollicité différents traducteurs, l’ensemble n’était pas homogène. Je considère que notre version est la meilleure. Par ailleurs, nous allons bientôt sortir Au Nom du Peuple (人民的名义), un livre très bien accueilli en Chine et qui va permettre de mieux faire comprendre aux lecteurs français la politique chinoise.

Pan Lihui © Pan Yueping

Le 9 : Vous avez été décoré plusieurs fois, notamment en tant que chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres. Que cela représente-t-il pour vous ?

P. L. : Cela me donne beaucoup de pression, car j’ai l’impression qu’il faut que je fasse encore mieux, encore plus. Je pense que je fais toujours mon maximum. Il m’est donc difficile de trouver le moyen d’en faire encore plus.

Le 9 : C’est votre fils qui tient la boutique du XIIIe arrondissement. N’aimerait-il pas changer le mode de gestion de la boutique afin qu’elle devienne plus lucrative ?

P. L. : S’il veut changer de mode de gestion, le mieux est encore de fermer boutique et faire autre chose. Autant ne pas faire de livres. Il peut faire de l’immobilier ou ouvrir un restaurant. Ces activités sont bien plus lucratives. Ici, nous ne faisons pas de publicité, car nous ne voulons pas duper les gens. Notre objectif est de diffuser une culture.

Le 9 : Avez-vous déjà pensé à votre retraite ?

P. L. : Non, ce n’est pas dans mes intentions. Je continuerai jusqu’à la fin. Pour moi, la retraite, c’est la mort. J’ai 68 ans. Tant que j’en aurai la force, je continuerai. Puis ma fille prendra la relève.

Le 9 : Que signifie « You Feng » ?

P. L. : C’est une idée de ma belle-mère. « You » comme « pengyou » (ami) et « Feng » comme « fengfu » (abondant). Cela peut vouloir dire que nous avons beaucoup d’amis ou bien que nos amis gagnent beaucoup d’argent pour acheter des livres.

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