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2020, début du leadership du design chinois

2019-04-15 LE 9

Du 21 mars au 22 avril 2019 se tient la Biennale internationale design de Saint-Étienne. Rendez-vous incontournable des artistes, designers et écoles de design du monde entier, l’événement accueille en outre la Chine comme invitée d’honneur pour cette 11ème édition. Olivier Peyricot, directeur scientifique de la Biennale, nous explique les tendances lourdes qui sous-tendent la création chinoise.

La Biennale internationale design de Saint-Étienne se tient cette année du 21 mars au 22 avril. Ayant pour titre ME/YOU/NOUS - Dessinons un terrain d’entente, la 11ème édition de ce rendez-vous majeur du monde du design promet de se placer sur le thème du dialogue avec l’Autre. Mais ce qui nous a attiré, c’est que ce sera surtout la plus grosse exposition sur le design chinois qui ait jamais eu lieu en France, voire probablement en Europe. Avec plus de 1 200 m² d’exposition et 3 bâtiments respectivement consacrés à la vision anglo-saxonne, la vision stéphanoise et la vision chinoise du design, Saint-Étienne entend créer des ponts : permettre de vivre ensemble. Une idée qui s’exprime aussi par le choix de l’Américaine experte en tendances, Lisa White, comme commissaire générale de la Biennale, et de l’artistechinois Fan Zhe, comme commissaire pour la partie chinoise : deux personnalités entretenant des liens forts avec la France. « Dans les jeux d’échelle, le dialogue va être très intéressant avec nos 400 000 habitants face à 1,4 milliard de Chinois », se réjouit Olivier Peyricot, le directeur scientifique de l’événement.

Pourquoi une exposition sur la Chine ?

Olivier Peyricot : « On a voulu montrer l’émergence du design chinois aujourd’hui. Celui-ci n’a pas encore totalement surgi mais on peut dire que d’ici 2020, le design chinois sera sur le devant de la scène mondiale, au même niveau que le design japonais dans les années 80, qui était le leader de la production industrielle domestique avec entre autres, le Walkman, Sony et plein d’autres inventions. Le design chinois est dans la même manoeuvre, sauf que d’un point de vue culturel, il y a aussi des points communs avec les États-Unis des années 50, quand les Américains ont imposé leur lifestyle : une vraie hégémonie culturelle à travers le cinéma, le design, les objets, etc. On pense qu’il y aura à peu près le même type d’émergence (sans peut-être le cinéma). Nous voulons proposer une vision bienveillante : montrer ce qui se passe en terme de phénomène de société et pas de « Ah ! Ce sont les Chinois, attention, ils vont nous envahir ! ». C’est d’abord un phénomène culturel. Les Chinois ont en outre une tradition de diplomatie par le commerce qui est reconnue et spécifique, et le design accompagne cette diplomatie. »

Quels sont les points communs avec les Américains du sortir de la guerre ?

O. P. : « Il y a eu dans l’histoire beaucoup de moments d’hégémonie culturelle où des nations ont fait émerger un mode de vie. Parfois c’était un pays et son État, comme les Italiens dans les années 70 avec le mobilier et la mode. Parfois c’était des individus avec de fortes personnalités, comme Steve Jobs ou Philippe Starck. Parfois ça a été des grandes marques produisant tout un univers et c’est ce qui caractérise la période actuelle, avec des multinationales, comme Apple ou IKEA. La Chine arrive avec deux de ces composantes : un État qui repense son mode de vie, avec au-dessus de la tête, un couperet environnemental qui le motive sur un certain nombre d’actions et qui cherche des solutions. Elle vient aussi avec des entreprises comme Alibaba ou Tencent, véritables miroirs des géants du web américain et qui ont fait émerger des modes de vies nouveaux en y entraînant le consommateur chinois. Prenez WeChat, c’est quelque chose de délirant ! Un agrégat des intuitions de Facebook et de Twitter dans un produit complet et à la fois très asiatique dans les modes de communication.

« Les similitudes sont dans la démarche : aux États-Unis, il s’agissait de transformer des outils industriels de guerre en objets de consommation, de passer d’un pays en effort de guerre à un pays pacifique redistribuant aux ménages les bénéfices de l’après-guerre. Or la Chine demeurait un pays consacré à une production industrielle destinée à l’extérieur et elle cherche aussi aujourd’hui à reconfigurer cette production dans un usage interne au bénéfice des familles, de la technologie... Mais sans se limiter à la possibilité d’un commerce vers l’extérieur, condition de sa survie. Ici, il s’agit non pas de transformer une industrie de guerre, mais une industrie de sous-traitance.

« L’autre parallèle qu’on peut faire, c’est le Japon des années 80 produisant tout un registre de formes issues de cultures asiatiques et qui ont envahi la planète : la Micra, les motos japonaises, le Walkman, les formats DVD et cassette, le VHS… Côté chinois, le même schéma se dessine même si pour le moment c’est anecdotique : on va voir des motifs issus de temples qui vont se retrouver sur des objets, ou des produits au design typiquement chinois comme certains dessins d’optique de voiture par exemple. »

Inspirédes habits de l'époque Song (960-1279), ce vêtement élaborépar l'artiste Xie Mengdi intègredes plis dans des formes géométriquesmodernes et des matériaux classiques, ici la soie. Photo PAN Yueping/Le 9

Quels éléments s’exporteront en Europe à l’avenir ?

O. P. : « Avec des appli comme WeChat, on comprend l’intérêt très vite. C’est d’une facilité d’usage incroyable. Un outil qui risque de se répandre. Alibaba a toute ses chances également, car il ne peut pas y avoir qu’Amazon en Occident. »

Ce qui nécessiterait un système de logistique plus développé que celui qui existe par exemple en Europe ?

O. P. : « Oui et c’est là que les « Nouvelles routes de la soie » seront un outil capital, même si l’Europe restera subalterne dans le redéploiement de la Chine. Personnellement, je me demanderais plutôt : Qu’est-ce qui va s’exporter comme produit chinois en Afrique, en Europe centrale et au Moyen-Orient ? Car c’est là que les produits chinois vont marcher. Bien sûr en France, ce qui aura une connotation chinoise modernisée fascinera aussi les élites. Tout cela aura un côté pointu en terme culturel. À côté de cela, il y aura forcément des produits de consommation de masse qui rendront service. D’ailleurs sur le design quotidien, l’électroménager, etc., il y a déjà des marques chinoises qui sont aujourd’hui plutôt sur le bas de gamme et l’entrée de gamme. Petit à petit, elles vont s’affirmer et monter en qualité, c’est ce qu’ont fait les Coréens notamment. »

Quant à la mode ?

O. P. : « La mode, c’est l’aspect le plus versatile, ça tourne très vite d’un pays àl’autre. Mais les créateurs chinois vont s’imposer car ils voudront des modesspécifiques pour la Chine, ce qui va peut-être fasciner les Européens. Un peu comme ces jeunes Européens qui se sont mis à porter des déguisements pour s’identifier à toute la culture pop japonaise. On peut imaginer que plus ce sera spécifiquement chinois et jeune, plus ça fera envie et ce sera désirable. »

On constate que les traditions occupent une place importante dans le design chinois, ce qui peut paraître inhabituel. S’agit-il d’une stratégie culturelle ? Est-ce une démarche pertinente ?

O. P. : « On peut remarquer que les écoles chinoises ont un rôle clair de pilier là-dessus : elles poursuivent la tradition, elles essaient de lui retrouver des racines et forment vraiment leur enseignement là-dessus. La Révolution culturelle a fait d’énormes dégâts et a fait perdre des traces historiques, mais aujourd’hui les écoles tentent de faire ressortir ces traces culturelles ancrées dans les minorités, la traditionet l’artisanat. Alors que la tendance du design c’est plutôt de se fonder sur les tendances du futur, la Chine, elle, va se référer à un passé très ancien, des choses qui ont 1 000 ou 2 000 ans, ce qui est assez original dans le monde de la création. Vous imaginez les Européens se référer au Moyen-âge dans la création ? Mais en même temps la Chine présente aussi des formes d’avant-garde dans sa pédagogie : les enseignants ont été formés un peu partout dans le monde, ils aiment la culture américaine, japonaise, etc., et ils mélangent tout ça à l’histoire de leur pays.

« En France, nous avons l’École Boulle qui est dans cette tradition de l’artisanat d’art. On trouve cela aussi aux Arts déco, mais c’est un peu en train de se perdre. Or dans le design chinois, les écoles chinoises ont encore un patrimoine artisanal très présent et intéressant à cultiver. Ce sont les jeunes qui feront la rupture, comme les designers italiens qui ont émergé dans les années 70 : des gens qui ont eu une formation très solide sur l’histoire de l’architecture, remontant parfois jusqu’aux Grecs de l’Antiquité ! Grâce à cet enseignement, ils ont construit une contre-proposition à la modernité dans les années 70 : le design radical italien, avec des racines culturelles très profondes. C’étaient des jeunes qui étaient bouleversés parl’apparition de la culture américaine, la culture pop, la consommation… Ils se sont questionnés profondément sur comment réinterpréter les racines et les re-modernisercomplètement. On peut penser qu’un même phénomène apparaisse en Chine dans les années à venir. Les designers chinois sont très nombreux et ils vont se positionner sur des modes critiques. C’est ce qui est intéressant en art, il faut des espaces critiques qui relancent la dynamique. Même si pour le moment, on n’a pas vu de jeunes designers particulièrement critiques sur le continent, il y en a un peu à Hong Kong et Taïwan, mais plutôt en architecture et en art, trop peu côté design.

« Je n’ai pas vu non plus de design expérimental. C’est un manque dans les écoles chinoises : le questionnement du design industriel, des manières de faire et de produire des objets, tout cela n’est pas creusé. Pour le moment on se demande si c’est pour des questions idéologiques, car cela remettrait peut-être en cause la pensée ou l’organisation politique de l’école, ou si c’est parce que les enseignants ont eu une formation très "arts appliqués" et il y a donc peu d’enseignants de sciences humaines. Peut-être une combinaison des deux : en Chine la situation n’est jamais aussi simple et il faut éviter de caricaturer. »

Porcelaine pour banquet d’État, par Huang Chunmao. Des services de vaisselle que la 1èredame de Chine n'a pas manqué de faire remarquer lors des visites d'État étrangère. Par les motifs, les ustensiles, ils présententune fusion des arts de la table chinois et occidentaux.

Photo PAN Yueping/Le 9

Andréa Branzi (Ndlr : architecte et designer italien, né en 1938) disait que ces « poussées » culturelles issues de pays qui arrivaient à exporter leur design se faisaient souvent en réponse à un traumatisme. Ainsi par exemple des Américains face à l’effort de la Seconde Guerre mondiale, ou les Italiens face à l’invasion de la culture américaine… Est-ce qu’on peut imaginer la même chose pour la Chine ? Par exemple une réponse au traumatisme de la Révolution culturelle, qui expliquerait aussi ce retour aux traditions ?

O. P. : « Il faudrait avoir une vision d’historien pour y répondre, quoique Branzi ait en général un diagnostic très juste sur ces phénomènes culturels. On pourrait se faire à cette opinion. Mais alors, est-ce que ça serait la Révolution culturelle, ou bien l’idée d’avoir été un pays sous-traitant ? Dans la sous-traitance, une nation n’obtientpas les bénéfices de ce qu’elle est en train de faire. Elle pollue son pays parce que l’activité de sous-traitance est très impactante en termes environnementaux et donc dégrade la vie des citoyens. Donc si ce pays impacte son environnement, au moins le faire à son propre service. De plus la sous-traitance fait qu’on reste en seconde ligne à l’international, alors que la Chine est elle-même un pays qui a la capacité d’agir sur le monde comme un grand leader, ou en tout cas sur la partie Asie. Le choc se trouve peut-être là : cette posture du sous-traitant est probablement traumatique. On a étudié beaucoup les mutations du travail et si on se place du point de vue d’un ouvrier qui ne voit pas le résultat final de son action, il y a une frustration très forte. À l’échelle d’un pays, cette frustration peut être ressentie aussi au niveau politique. »

Olivier Peyricot est directeur du Pôle Recherche de la Cité du Design et directeurscientifique de la Biennale internationale design de Saint-Etienne. Ses domaines de prédilection : recherche appliquée (design de service, captation de données, etc.) et recherche « anticipation » (champs émergents du design – voiture autonome, participation citoyenne, etc.).

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