menu
menu
seacher

Song Xiewei : « Il est temps d’exporter notre approche »

2019-04-18 LE 9 Pan Yueping / Kavian Royai

En juin 2018 se tenait à Paris une rencontre d’un type particulier: 40 ans de design en Chine – Héritage et innovation, une exposition temporaire et qui a tourné dans plusieurs pays d’Europe. Elle nous a permis de rencontrer quelques figures du design chinois, dont l’une de ses têtes de proue : le designer Song Xiewei.

Song Xiewei. Photo PAN Yueping/Le 9

Le 9 : Comment en êtes-vous arrivé au design ?

Song Xiewei : « Je suis originaire de Yantai dans la province du Shandong. J’ai fait mes études à l’Académie centrale des Beaux-arts de Chine en dessin. En 1993, l’académie voulait lancer et développer des cours de design. Elle m’avait demandé de m’en occuper. Au début on enseignait le design graphique, puis les cours se sont développés autour du design événementiel, l’identité d’entreprise, l’urbanisme, l’architecture.... Petit à petit ça a touché à tous les domaines. Personnellement, je m’intéresse aux méthodes et concepts qui peuvent fournir des solutions aux designers lors de la prise de conscience d’un problème. »

Le 9 : En France, on vous connaît surtout pour la conception des vitrines des Galeries Lafayette de l’hiver dernier, ainsi que pour les bouches du métro de Pékin. Mais vos succès ont commencé dans l’édition, je crois ?

S. X. : « Oui, j’avais à l’époque reçu un prix de l’UNESCO pour un livre sur Pei Leoh Ming que j’avais conçu. Et puis plus tard en 2003, je suis également entré à l’Alliance mondiale des designers. C’était assez difficile car tous les ans seules 10 personnes sont acceptées. Aujourd’hui 4 à 5 de mes anciens étudiants en sont membres aussi. »

Le 9 : Vous enseignez ?

S. X. : « Je dirige l’institut du design de l’Académie nationale des Beaux-arts de Chine. Notre département est le seul de l’académie à être entré dans le programme « first class » (Ndlr : un programme gouvernemental chinois qui chercheàpromouvoir certains établissements d’élite). Dès lors en tant que chef de file de l’enseignement artistique chinois, il y a beaucoup à faire, parce que le métier se transforme. Je fais des recherches pour intégrer les nouvelles technologies, l’intelligence artificielle ou la robotique dans l’enseignement. La révolution de l’informatique a apporté des changements profonds et visibles en Chine sur son marché, son économie et les sciences. Il faut comprendre ce que ça va apporter au design du futur. Nous avons aussi quelques programmes de coopération avec le Massachusetts Institute of Technology et la Royal Art Academy de Londres pour des cursus de recherche et d’expérimentation. »

Livre sur l’architecte Pei Leoh Ming. Avec l’aimable autorisation de Song Xiewei. DR.

Le 9 : Avec quels résultats ?

S. X. : « Le design d’autrefois s’attachait à la forme, la structure. Une conception assez simpliste qui est en train de se transformer en un design de ‘système’. Par exemple, aujourd’hui les discours sur la voiture intelligente se placent encore trop sur le véhicule comme un corps à part. Or la ville intelligente de demain, ce sera des transports publics‘smartifiés’, grâce à une gestion intelligente et systémique des déplacements. »

Le 9 : Alors comment enseignez-vous ?

S. X. : « Je me charge de la stratégie d’enseignement. On a supprimé les spécialités traditionnelles du design (industriel, mode, mobilier, design graphique, etc). Mais les professeurs sont restés pour donner des cours techniques. Ça a permis aussi de faire dialoguer les professeurs et les disciplines entre elles et permis à l’étudiant de planifier et concevoir sa propre formation, un peu sur le modèle occidental : un apprentissage actif plutôt que passif. »

Le 9 : Quels conseils donnez-vous aux jeunes designers ?

S. X. : « Il faut lire beaucoup et réfléchir aux problèmes qui se présentent à soi dans toutes les facettes de la vie. C’est la découverte de problèmes qui doit guider la démarche conceptuelle. Le design du futur demandera des compétences de synthèse et de polyvalence qu’on peut acquérir par ces deux biais. »

« C’est là qu’on voit que la question du design est liée sans aucun doute à l’influence politique d’une pays. »

Le 9 : L’ère du design chinois est-elle arrivée ?

S. X. : « Oui, je pense. Vous savez, l’influence culturelle d’un pays se construit sur la base de son développement économique et de son influence politique. Ainsi l’Amérique de l’après-guerre, qui a imposé ses valeurs, le système des Nations Unies et le dollar comme monnaie internationale. Sans compter les nombreux artistes, philosophes, scientifiques, écrivains et designers qui y ont immigré (d’Allemagne pour beaucoup). Il en a été ainsi pour tous les maître du Bauhaus, dont certains se retrouvèrent au Black Mountain College (Ndlr: Une université libre américaine qui fut un tremplin pour de nombreux artistes avant-gardistes dans les années 50). On peut dire que l’art américain s’est construit sur l’Europe et l’art européen sur l’Allemagne. Dès lors les États-Unis ont compris que l’attraction de talents était une stratégie importante. Dès la dissolution de l’Union soviétique, ils ont aussi réussi à attirer de nombreux scientifiques, militaires et artistes de l’ex-URSS. Quant à la troisième vague d’immigration de talents, elle est venue d’Inde, qui a fourni aux États-Unis une grande quantité d’ingénieurs et de programmeurs nécessaires à l’Occident pour le développement des logiciels et la révolution informatique.

« De même le Japon, qui, grâce à l’aide américaine, a pu récupérer rapidement de la guerre et devenir la deuxième puissance économique. Une fois à cette place, le Japon a commencé à avoir des exigences en termes d’art, d’esthétisme, de mode de vie. Il s’est mis à produire de nombreux prix Nobel de littérature, de science, de grands réalisateurs de cinéma, etc. De même l’Italie, qui a su investir et attirer les meilleurs designers pour enseigner et concevoir de nouveaux produits et ainsi devenir le centre de la mode, de la bijouterie et du design mobilier.

« Il faut regarder l’histoire sous le prisme du développement économique mondial et des changements idéologiques et artistiques que ce développement a apporté. Comme jadis au Japon, la Chine commence aussi à récolter des prix Nobel. Mo Yan en 2012 pour la littérature, Tu Youyou en 2015 pour la médecine. Il faut noter que cette dernière a été récompensée pour des découvertes faites dans les années 60 ! Pourquoi a-t-il fallu attendre 2015 ? C’est là qu’on voit que cette question est liée sans aucun doute à l’influence politique d’un pays. La Chine est maintenant la 2ème économie du monde. Sa classe moyenne a de l’argent, elle veut voyager, acheter des voitures... Regardez les Galeries Lafayette : à chaque fois que j’y vais, je suis étonné de voir autant de compatriotes acheter autant de sacs à main ! Dès que le pouvoir d’achat augmente, les gens commencent à vouloir acheter des produits de luxe. Puis les parents ont commencé aussi à envoyer leurs enfants faire leurs études en Europe, en Amérique, ces derniers en sont revenus avec des idées nouvelles. Petit à petit, les entreprises ont tenté de gagner en influence et se sont intéressées au design. Je prends quelques exemples : je suis venu sans cartes de visite. Cette habitude s’est perdue en Chine, maintenant tout le monde entre en contact avec WeChat sur son smartphone. Le numérique et la smartification ont une application vraiment très large dans la société chinoise. Beaucoup de Chinois ne portent plus de cash sur eux, car avec WeChat on peut aussi payer partout par téléphone. Les plateformes d’Alibaba, qui sont des transcriptions en ligne des manières traditionnelles defaire du commerce, ont permis de diminuer le temps dévoué aux achats, de créer de nouveaux secteurs comme celui de la livraison express, dont le développement lui-même a permis defaire diminuer les coûts de production en logistique...

« Il est temps pour les designers chinois d’exporter leur approche. »

« C’est encore ce développement économique quia amené ces nouvelles idées comme les ‘Nouvellesroutes de la soie’ ou la ‘communauté de destin pour l’humanité’ inscrites dans le plan du dernier Congrèsdu PCC. Ces idées montrent que ce pays possède désormais une conscience à un niveau mondial et qu’il ressent une sorte de responsabilité envers l’humanité quant à son développement et sa survie. Pour les designers chinois, c’est la même chose : il s’agit de savoir comment il est possible d’empêcher le réchauffement climatique et l’extinction animale, d’améliorer la santé humaine, etc. Il temps pour nous d’exporter notre approche. »

Éventail. Avec l’aimable autorisation de Song Xiewei. DR.

Le 9 : Est-ce qu’on sera bientôt influencé par les modes de vie chinois comme naguère on a pu l’être par le consumérisme américain ?

S. X. : « Entre la Chine et l’Occident, il demeure de grandes différences culturelles, religieuses mais... Je pense que ce n’est pas important. Si les Européens accueillent nos produits et ont du plaisir à les utiliser, pourquoi pas. En Chine, on a de la même manière reçu et synthétisé une grande partie du savoir et des influences occidentales. Prenez l’architecture. L’urbanisation est la cause principale de son développement, des villes comme Shenzhen en sont l’exemple parfait. Cette urbanisation ultra-rapide a fait que l’architecture chinoise est aujourd’hui très en avance. Sauf que celle-ci présente une grande intégration des styles et des cultures. Nombreuses sont les coopérations avec des architectes étrangers, comme le Musée national des Beaux-arts à Pékin par Jean Nouvel ou le Grand Théâtre national par Paul Andreu, construit il y a 20 ans. Rien qu’à Pékin il y a au moins 4 ou 5 bâtiments de Zaha Hadid, sans compter le nouvel aéroport de Pékin qu’elle a conçu juste avant sa mort, et qui deviendra l’année prochaine le plus grand aéroport du monde. »

Le Grand Théâtre national de Chine ©XU Yu/Xinhua

Le 9 : En 40 ans de Réforme et d’Ouverture, quelle est la plus grande percée ?

S. X. : « La plus grande percée, c’est d’avoir enfin compris ce qu’est le concept de ‘design’. Autrefois ça n’existait absolument pas. On ne parlait alors que de ‘décoration’ (zhuanghuang sheji). Pour moi, c’est aussi le fait que le design soit devenu un vrai secteur d’activité, producteur de richesse, que le pays accorde de l’importance à la création, qu’il encourage la jeunesse dans ce sens, qu’il ait fait de la smartification un des plus grands chantiers politiques de ces dernières années. Déjà aujourd’hui Pékin, Shanghai, Shenzhen et Wuhan sont intégrées au réseau des ‘villes créatives’ de l’UNESCO dans la catégorie design. » (Ndlr : aux côtés de la ville de Saint-Étienne pour la France)

« La plus grande percée, c’est d’avoir compris ce qu’est le concept de ‘design’. »

Le 9 : Il y a donc un lien fort entre pouvoir et design ?

S. X. : « Ah bien évidemment ! Quand Thatcher était Premier ministre, elle a lancé des reformes dont l’une portait sur les industries créatives, leur accordant pour la première fois une valeur économique. La Corée du Sud en est le meilleur exemple en Asie : après la crise économique de 1997, Kim Dae-jung a lancé des réformes en faisant de la culture le moteur économique. Au Pays-Bas, l’architecture, les médias, l’art sont très en avance. Pourquoi ? Parce que les Néerlandais habitent sous le niveau de la mer, leurs ressources sont limitées, ils ont donc beaucoup investi dans la culture et leur gouvernement a trouvé des solutions d’innovation grâce au design. Aujourd’hui en Chine, c’est la même logique. » (Ndlr : l’exposition 40 ans de design en Chine a été financée et lancée à l’initiative du Département de la Communication du Parti communiste chinois)

Le 9 : Quelles sont vos inspirations ?

S. X. : « Pour avoir de l’inspiration, il faut un contexte. Pour moi l’art et le design c’est la même chose, la seule différence se trouve sur la fonction et le type de support qu’on veut créer. En ce qui me concerne, ça vient de mon environnement, de mes lectures, de ma compréhension de la vie, des techniques, de la société, mais aussi de certains personnages comme l’écrivain américain Kevin Kelly, le designer israélien David Grossman ou encore l’entrepreneur japonais Joichi Ito. »

Détail de la structure du nouvel aéroport de Pékin. ©LUO Xiaoguang/Xinhua

Le 9 : L’intelligence artificielle laissera-t-elle encore de la place aux designers ?

S. X. : « Je pense qu’à l’avenir le design sera de plus en plus accessible à tous, mais que les designers évolueront. D’après le rapport de John Maeda (Design in Tech Report), on peut voir que les écoles de commerce commencent à se doter spontanément de groupes d’études dans cette discipline. Les plus grandes entreprises sont toutes en train de racheter quantité de cabinets de design. Cela montre que dans les quelques dizaines d’années qui viennent, le marché du design sera de plus en plus grand et aura de plus en plus d’influence. Parallèlement avec le développement de la smartification, il sera aussi de plus en plus accessible. La popularisation du design fera qu’il ne sera plus centré sur la conception de produits matériels, mais sera destiné à toute une panoplie de systèmes conçus pour être au service de la survie de l’humanité. »

Photo du haut: Dreams – Horse de Wang Ruilin. Courbes traditionnelles et visions d’animaux se mêlent dans cette collection en cuivre. Une réflexion sur les êtres vivants à notre époque. Photo PAN Yueping/Le 9

A lire aussi:

Newsletter

Inscrivez-vous pour recevoir la newsletter de Chine-info !

Commentaires

Rentrez votre adresse e-mail pour laisser un commentaire.