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Chang Shana, la femme qui a ressourcé le design chinois

2019-04-25 LE 9 An'an Ding

Une de ces femmes que nous aimerions écouter, des heures durant, nous raconter sa vie et son savoir. Artiste, designer et éducatrice, Chang Shana est reconnue en Chine comme le personnage clef dans la création d’un art moderne proprement chinois. Passionnée par l’art de Dunhuang, ville mythique sur les routes de la soie et gardienne de plus de 1 700 ans d’histoire de la civilisation chinoise, Chang Shana, ou Saône Chang, s’est inspirée du passé pour inventer le présent. Aujourd’hui, âgée de 87 ans, elle sillonne le monde, invitée de toutes parts à exposer et présenter ses œuvres.

Les cheveux gris, une veste bleue sur une chemise à col Mao stylisé, Saône Chang n’a rien perdu de l’élégance de sa jeunesse. Connaisseurs d’art, amateurs et sinophiles se sont pressés pour l’écouter lors de son passage en France en décembre dernier, à l’occasion de l’inauguration de l’exposition La Beauté éternelle de Dunhuang. Un retour dans l’hexagone chargé d’émotions pour cette femme qui, 87 ans plus tôt, a vu le jour à Lyon et a été prénommée Saône en référence à l’un des deux fleuves traversant la ville. Avec éloquence, elle a conté son histoire, dévoilé ses sources d’inspiration, expliqué sa manière de penser et de créer. Son processus créatif, mûri par l’expérience, continue encore d’étonner en Chine. Célébrée pour la modernité de ses designs, Saône Chang a passé sa vie à étudier le passé et à s’en inspirer. Un rapprochement surprenant : pour le courant moderniste occidental apparu à la fin du 19ème siècle, l’art moderne se devait de rompre avec ce qui préexistait. Innover signifiait s’émanciper de toutes règles et du savoir des anciens. Pourtant Saône Chang ne partage pas cette vision. Pour elle, la modernité ne peut se détacher du passé dans la continuation duquel elle s’inscrit : « Chaque pays, chaque région a ses propres traditions. Il faut d’abord bien les étudier, souligner les particularités ethniques et la beauté des espaces naturels. Enfin, il faut les fusionner au développement de la société contemporaine. Alors seulement, il est possible d’innover, de créer. Seules l’étude et la recherche mènent à l’innovation. » L’art moderne qu’a inventé Saône Chang est empreint de la longue histoire de la civilisation chinoise. La contemporanéité de ses designs prend source dans un esthétisme et des formes traditionnels de l’art chinois. Elle a puisé son inspiration de l’un des plus hauts lieux historiques de Chine : la ville de Dunhuang et les grottes de Mogao.

Saône Chang enfant, avec son père et sa mère dans l’une des grottes de Dunhuang

Son intérêt pour Dunhuang remonte à sa plus tendre enfance ; une passion que lui a transmise son père, Chang Shuhong. Alors que ce dernier, à l’époque étudiant aux Beaux-Arts de Paris dans les années trente, flânait sur les bords de Seine, il dénicha chez un bouquiniste le livre Les grottes de Touen-Haung de Paul Pelliot. La découverte de ces notes, rédigées par cet explorateur et sinologue français suite à son voyage à Dunhuang au début du siècle dernier, le laissa pantois. Comment lui, un Chinois éduqué et passionné par l’art, pouvait-il ignorer l’existence de telles grottes, parmi les plus anciennes de Chine, abritant des manuscrits, peintures et artefacts plusieurs fois centenaires ? Il se jura de visiter ce lieu dès son retour en Chine.

Façade de la grotte 96, la plus fameuse des grottes de Dunhuang

Bordant la route de la soie, la ville de Dunhuang se situait à une place stratégique pour les échanges culturels et commerciaux entre l’Occident et l’Orient. Véritable cathédrale de Chartes de l’occident chinois, ces 492 chapelles bouddhistes furent installées dans un nombre égal de grottes, creusées dans la paroi rocheuse par des moines à partir du 4ème siècle. Les hommes pieux de ce lieu y rassemblèrent également de nombreux manuscrits de diverses origines rédigés pour la plupart en chinois classique mais également en tibétain, sanskrit, khotanais, etc. Les grottes étaient achetées par de riches aristocrates qui payaient des artisans de tous horizons et d’ethnies diverses pour les décorer des motifs qui donnent sa spécificité à ce qu’on nomme aujourd’hui l’ « art de Dunhuang ». Ces grottes étaient utilisées par les moines comme aide à la méditation ou outil d’éducation aux croyances bouddhistes pour les analphabètes. Aujourd’hui, les peintures murales, couvrant 42 000 m2, retracent l’évolution artistique de la Chine entre le 5ème et le 14ème siècle. Inestimables pour leur qualité artistique, ces peintures témoignent également des coutumes et des croyances (principalement bouddhistes) au fil des époques. Lors de la dynastie Ming (1368 – 1644), la route de la soie fut délaissée au profit des routes commerciales maritimes. Dunhuang et les grottes de Mogao sombrèrent progressivement dans l’oubli. Un regain d’attention gagna de nouveau le site à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle lorsque des explorateurs et archéologues occidentaux partirent à la recherche des vestiges de l’ancienne route de la soie. Le 25 juin 1900, le moine taoïste Wang Yuanlu découvrit une cave scellée, abritant d’innombrables manuscrits vieux de plusieurs siècles. Cela attira entre autres l’archéologue anglais Aurel Stein ainsi que l’explorateur français Paul Pelliot. Ce dernier acheta pour un prix dérisoire plus de 30 000 manuscrits à Wang Yuanlu qu’il rapporta en France. Les autorités chinoises ne s’intéressèrent pas au site avant le début des années 40, suite à l’exposition par le peintre Zhang Daqian des copies de peintures murales qu’il avait réalisées. En 1942, Yu Youren, éducateur et homme politique du Nord- Ouest de la Chine, constata l’ampleur des destructions artistiques lors d’un voyage à Dunhuang. Il décida de fonder le premier Centre national de recherches sur Dunhuang et proposa à Chang Shuhong d’en prendre la direction. À son arrivée, celui-ci découvrit des grottes laissées à l’abandon, sans porte ni passerelle de planche pour les relier. Il fallait escalader une échelle pour y accéder. Pourtant les richesses historiques et artistiques de ce lieu, témoin de plus de 1 000 ans d’histoire de la Chine, incitèrent Chang Shuhong à y rester. Il s’attela d’abord à déterminer les différentes époques dont on trouvait des traces à Dunhuang, dénombrant au total 10 périodes, des Seize Royaumes aux Yuan. Par la suite, il étudia les spécificités de chacune des périodes. Le père de Saône Chang dévoua sa vie à l’étude et à la conservation des grottes bouddhiques de Dunhuang, ce qui lui valu le surnom de « Saint patron de Dunhuang ».

Copie de peinture murale de la grotte 390 à Dunhuang, fin de la dynastie Sui, Chang S, 1947

Dipamkara Bouddha, dynastie Tang, copie de 1947

Ainsi Chang Shana était âgée de 11 ans seulement quand sa famille s’installa au milieu du désert de Gobi. Sa mère partit trois ans plus tard, ne supportant plus la rudesse des conditions de vie. Pourtant la jeune Saône choisit de rester auprès de son père. Sous son influence, elle se passionna elle aussi pour l’art de Dunhuang. Très vite, elle se révéla talentueuse pour la peinture et le dessin : « Dès mon premier dessin, j’ai tout de suite aimé dessiner. Je dessinais à n’en plus finir sans même que les adultes me le demandent. » En 1951, à l’initiative du Premier ministre de l’époque Zhou Enlai, son père organisa, dans la Cité interdite à Pékin, la première exposition des vestiges de Dunhuang, présentant les copies des arts des grottes de Mogao réalisées par ses collègues et lui. Chang Shuhong demanda à sa fille d’accompagner pendant l’exposition ses très bons amis Lin Huiyin et Liang Sicheng, deux des architectes les plus influents de la Chine moderne. Une rencontre bouleversante pour la jeune Saône de 20 ans. Séduite par les dispositions de la jeune femme, Lin Huiyin lui proposa de rejoindre en tant qu’assistante la nouvelle équipe de recherche sur les arts appliqués au sein du département d’architecture de l’université de Tsinghua. « Cette décision a influencé toute ma vie », confiait Chang Shana. Son père lui avait inculqué son engouement pour les arts de Dunhuang. Lin Huiyin lui révéla l’influence de ce savoir et les possibilités qu’il offrait. En 1952, alors que Pékin se préparait à recevoir la Conférence pour la paix des pays d’Asie et du Pacifique, on confia à Lin Huiyin et son équipe la conception de cadeaux pour les invités. Chang Shana voulut dessiner un foulard orné d’une colombe. « Tu devrais utiliser les colombes des peintures murales des grottes de Mogao, plutôt que celles de Picasso », lui conseilla Lin. Suivant ses conseils Chang Shana commença à utiliser des éléments traditionnels de Dunhuang dans sa création contemporaine. Concept précurseur, qui devint vite sa marque de fabrique. Les années cinquante furent une période charnière en Chine. La République populaire n’avait que quelques années, une Chine nouvelle était en construction avec l’envie de se réinventer en tant que nation. En intégrant les arts de Dunhuang à son processus créatif, Saône Chang exhumait la luxuriance des arts chinois, rappelant la longévité de cette nation à travers les siècles.

Plafond du hall du palais de l’Assemblée du Peuple, Pékin, 1958

S’ensuivit pour elle une carrière riche en reconnaissance. Elle participa à la réalisation des décorations du grand hall du palais de l'Assemblée du Peuple à Pékin, symbole ultime de cette nouvelle Chine. En 1983, elle devint Présidente de l’Académie centrale de l’Artisanat, poste qu’elle occupa pendant 15 ans. Sa carrière durant, elle continua à étudier les arts de Dunhuang, copiant les différentes œuvres conservées là-bas et les classifiant en une typologie de 19 catégories, tels que les motifs de mains, les motifs d’arbres, d’objets de cultes, etc. À Pékin, elle fut et reste une des designers les plus en vogue, reconnue pour l’intégration de la culture traditionnelle chinoise dans le design contemporain. D’une certaine manière, on pourrait la penser visionnaire : alors que la Chine rêve aujourd’hui de rebâtir les routes de la soie pour réinventer sa place d’empire du Milieu, Saône Chang s’est servie de l’art de Dunhuang, important carrefour le long de ces routes, pour renouveler l’art moderne chinois.

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