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Récit d'une anthropologue : Au cœur des montagnes du Yunnan, vie et rites des Naxi

2019-07-25 LE 9 Emmanuelle Laurent

Aujourd'hui, la mondialisation, la vie moderne et l'éducation tendent à déconstruire l'ethnicité tant recherchée par la marée touristique qui se répand toujours plus loin dans les montagnes chinoises, éloignant les jeunes générations. C'est pourtant cette mondialisation et le « monde extérieur » qui, assez souvent, rendent possible et soutiennent le renouveau de ces cultures ethniques.

Voyage par ethnographie

Le terrain ethnographique est un voyage en soi, et hors de soi. C'est une aventure, et encore plus que cela : c'est un état d'esprit. En ce qui me concerne, doctorante en thèse d'anthropologie, sinisante depuis plus de dix ans, ce voyage a commencé au tournant de mes études en 2016 lorsque, fraîchement arrivée en doctorat, j'ai posé les premiers jalons de mon travail ethnographique sur les Naxi dans ce village des montagnes du nord-ouest du Yunnan pour étudier leurs modes de transmissions culturelles, rituelles et familiales.

J'ai spontanément adopté une méthode expérientielle, qui implique que « le travail de terrain […] constitue le processus même de construction du savoir ethnographique, une donnée en soi. » (Meintel, Anthropologie expérientielle, 2016). Hébergée chez l'habitant, j'ai ainsi entrepris de prendre part à toutes les activités – agricoles, culturelles, rituelles, familiales – de la vie quotidienne pour pouvoir étudier les pratiques, les relations de parenté, la langue naxi et les us et coutumes du village. J'ai essayé de m'intégrer de mon mieux à la communauté du village, plutôt que de marquer une distance avec mes interlocuteurs. Le travail d'enquête, je l'ai bien vite constaté, suit le principe de réciprocité. L'échange ne fonctionne pas seulement dans le sens interlocuteur-chercheur, mais nécessite également un profond investissement personnel et émotionnel. Tout cela représente une prodigieuse dépense d'énergie tant physique que psychique, essentielle au chercheur pour trouver sa place au sein de la communauté-hôte tout en conservant son indépendance. Mon travail d'ethnographie s'est développé parmi une communauté naxi, à l'écart de la vague touristique de la proche ville de Lijiang.

Préparation au tir à l’arc avec les anciens du village pour le Sacrifice au Ciel © Emmanuelle Laurent 2018

En pays naxi

Qui sont les Naxi ? La minorité naxi est l'une des cinquante-cinq nationalités minoritaires de Chine, et l'une des vingt-cinq présentes dans la province dotée de la plus grande diversité ethnique de Chine : le Yunnan. Par ailleurs, la minorité Naxi forme officiellement un ensemble de quatre populations : les Naxi, les Na (les fameux Mosuo matrilinéaires), les Nari et les Naheng. Réparties sur les hauts plateaux du Nord-ouest de la province du Yunnan et dans le Sud du Sichuan, elles sont rassemblées sous l'appellation officielle « minorité naxi » (Naxizu 纳西族) depuis la classification des nationalités minoritaires (shaoshu minzu 少数民族) de Chine établie en 1954. Le groupe des Naxi, auquel je consacre mes recherches et cet article, compte une population de plus de 300 000 personnes (selon le dernier recensement national de 2010) et vit essentiellement dans la municipalité de Lijiang au Yunnan. Ils possèdent une écriture pictographique, dont l'usage autrefois exclusivement religieux était réservé aux maîtres Dongba, officiants religieux en charge de la transmission des savoirs ancestraux et des techniques rituelles. La branche « naxi » des Naxi est spécialement intéressante pour son étroite et longue relation avec la société majoritaire han, tout autant pour sa capacité à faire perdurer sa culture au regard de l'urbanisation et l'uniformisation culturelle en Chine.

Depuis les années 1990, les Naxi sont mis sous les feux des projecteurs culturels et touristiques chinois. Pour gagner leur vie, nombreux sont-ils parmi la nouvelle génération de Dongba à chercher du travail dans le secteur touristique, comme guide ou vendeur dans la vieille ville de Lijiang ou sur les sites pittoresques de la région.

Avec l'inscription de la vieille ville de Lijiang au patrimoine mondial de l'UNESCO il y a une vingtaine d'années, un certain nombre de villages naxi a commencé à raviver des pratiques rituelles abandonnées depuis des décennies. Le gouvernement local a soutenu cet élan en organisant notamment des programmes de formation pour de jeunes Dongba et des enseignants d'école primaire. Le contexte historique de cette région de Chine a beaucoup joué dans ce renouveau culturel et rituel. En effet, la plupart des pratiques dongba avaient été interdites en 1949 et pendant la Révolution Culturelle (1966-1976).

Immersion dans les montagnes du Yunnan

C'est dans ce contexte que je suis entrée en contact pour la première fois avec Lijiang, puis avec la communauté du village montagnard que j'avais choisi pour conduire mon terrain. Lijiang est la capitale de la circonscription autonome naxi de Yulong, laquelle est nommée d’après la chaîne de montagnes qui tient une place essentielle dans les croyances et légendes des peuples de la région.

Ce récit nous porte au cœur de ces montagnes, vers les bords du fleuve Jinsha au nord de la province du Yunnan. Après avoir lu l'article d'un enseignant local d'art dongba sur le « Sacrifice au Ciel » des Naxi d'un village de cette région (canton de Baoshan), je souhaitais en savoir plus sur ce que j'identifiais comme une initiative locale d'évolution dans la transmission des pratiques rituelles au sein de la population naxi. L'événement semblait favorable à la présence et la participation des femmes – traditionnellement tenues à l'écart de la cérémonie. J'étais intriguée par la manière dont ces Naxi parviennent aujourd'hui à raviver une cérémonie rituelle qui avait cessé d'être pratiquée bien avant leur naissance. Les hommes assez vieux pour se souvenir sont au crépuscule de leur vie et se font de plus en plus rares. La jeune génération ne peut souvent que repartir de zéro et redéfinir ce qu'elle croit être sa culture rituelle.

Un manuscrit pictographique dongba © Emmanuelle Laurent 2016

Fin janvier 2016, fraîchement arrivée au chef-lieu de la municipalité de Lijiang, je me rendis à l'institut de recherche sur la culture dongba. J'avais obtenu un rendez-vous avec sa directrice. C'est dans la cour baignant dans le soleil que j'expliquai ma volonté de me rendre dans un village de la région, pour y observer la pratique du Sacrifice au Ciel. Je fus invitée à me joindre à la directrice de l'Institut et à son équipe de chercheurs quinze jours plus tard pour assister à la grande cérémonie du Sacrifice au Ciel dans un village naxi posé sur les contreforts des Monts Yulong surplombant le fleuve Jinsha, quelques heures au nord de Lijiang. La directrice devait y filmer quelques séquences pour un documentaire qui passerait sur une chaîne de télévision locale, et enregistrer la cérémonie dongba pour archivage scientifique. Elle endossa volontiers la veste de mentor pour guider mes premiers pas de chercheur auprès des minorités de la région.

Le village

C'est confortablement installée dans le Land Rover de la directrice de l'institut en compagnie de quelques chercheurs que je fis la route à travers le Parc des monts Yulong vers ce village, le premier de nombreux trajets vers le lieu de mes enquêtes ethnographiques — si ce n'est que dans les mois et les années à venir, ces voyages seraient entrepris dans des mini-bus bondés en covoiturage avec les villageois, marqués par de longues conversations cacophoniques et enjouées, des maux de la route chroniques entraînant l'ouverture en grand des fenêtres au cœur de l'hiver, des arrêts intempestifs pour passage de troupeaux, pour éboulement ou prise en stop d'un énième passager, qu'il soit humain ou volaille.

Au bout de quelques heures de route, longtemps après avoir dépassé la dernière navette touristique déversant un flot de visiteurs au pied des Monts Yulong enneigés, notre véhicule s'achemina sur les routes étroites et sinueuses d'une vallée à l'autre. Au-delà d'un énième col, le majestueux fleuve Jinsha apparut en contrebas. La route bétonnée nous conduisit jusqu'au village à travers une forêt de pins parsemée de stèles funéraires qui céda bientôt la place à des collines de terre rouge et de buissons épars. Le village apparut enfin, sur un gigantesque promontoire à flanc de montagne, entouré de champs cultivés en terrasses.

Il s'agit d'un village naxi de plus de 500 habitants. Pour la plupart paysans, ceux-ci vivent de leurs cultures de blé, de maïs, de tabac et de l'élevage de chèvres et de porcs. Les jeunes générations partent poursuivre leurs études en ville à la fin de l'école primaire et cherchent ensuite du travail en ville. Elles reviennent pour les mariages, les funérailles, parfois pour aider aux récoltes ou simplement une fois par an à l'occasion du Nouvel An chinois. La population permanente compte principalement les vieilles générations assurant la culture des champs et s'occupant des jeunes enfants dont les parents sont absents. Le village est formé par environ cent-cinquante familles, réparties en une dizaine de lignages locaux d'origines naxi, han, bai et pumi*.

Une rue pavée et escarpée s'enfonce parmi les maisons en contrebas de la route. S'y croisent d'ordinaire villageois, cochons et bétail dans les activités quotidiennes. Ce jour-là cependant, la rue est déserte et propre pour faire place à la procession de la cérémonie qui doit partir du centre de transmission de la culture dongba (Dongba wenhua chuanxi yuan 东巴文化传习院) en bas du village.

Grâce à ce centre construit en 1998 et financé par l'État pour encourager les pratiques traditionnelles naxi, le village est, à l'instar de nombreuses autres localités naxi, un lieu privilégié par l'État pour promouvoir une nouvelle forme de ritualité dongba (la « culture dongba », i.e.: les pratiques dongba, revisitées par le gouvernement chinois). Les deux officiants Dongba du village, issus de générations, lignées et formations différentes, y organisent la vie rituelle et tentent de perpétuer leurs traditions (« bu bian bu cheng 不变不承: Pas de transmission sans changement »).

Le Dongba du village chante le manuscrit rituel du Sacrifice au Ciel © Emmanuelle Laurent 2016

Premier contact

Le Sacrifice au Ciel est le grand culte aux ancêtres des Naxi, il a lieu chaque année quelques jours après le Nouvel an chinois, et il est considéré comme la plus importante cérémonie au sein de la religion dongba. Il me tenait donc à cœur d'y assister pour lancer mon voyage ethnographique. Dans ce village, la date tombe le cinquième jour du premier mois lunaire – en l'occurrence en cette année 2016 : le 12 février. Le site rituel se trouve dans la forêt, quelques centaines de mètres au-dessus du village. Toutes les familles sont présentes pour assister à la cérémonie et, en temps voulu, pour se prosterner devant les ancêtres des Naxi. Le Dongba du village, en faveur d'une transmission «ouverte» de la culture dongba à un plus grand nombre, permet à tous d'assister au rituel, hommes et femmes, Naxi et non-Naxi. Le Sacrifice au Ciel est un grand rassemblement social, le seul d'ailleurs qui réunit de manière organisée l'intégralité des familles du village en un seul et même endroit. Les jeunes adultes du village cependant, je l'ai vite constaté, repartent souvent en ville après le Nouvel an sans attendre le Sacrifice au Ciel, par désintérêt ou bien par manque de temps.

Notre groupe de chercheurs a rejoint le centre dongba en milieu de journée. Il y règne une grande effervescence. La procession est prête à partir, on n'attend que nous. Dans la cour carrée, une vingtaine de personnes d'un âge avancé est alignée tout autour de la cour ; les hommes sont vêtus de longues tuniques de style chinois et les femmes portent le costume naxi. Les hommes portent sur leur épaule des arbustes symbolisant les ancêtres des Naxi, les femmes des corbeilles remplies de plantes-offrandes maintenues sur leurs dos à l'aide de longues écharpes rouges nouées devant le sternum. Autour d'eux, quelques habitants, hommes, femmes et enfants dont nous venons grossir les rangs, observent avec intérêt l'agitation ambiante. Le reste des villageois se trouve déjà dans la montagne, où ils attendent l'arrivée de la procession tout en allumant les feux et nettoyant les espaces leur étant réservés. Sur un chant entonné par les Dongba et les anciens, la procession se met en marche. Ainsi débute le processus rituel du Sacrifice au Ciel. Il durera deux jours, le lendemain étant consacré au sacrifice d'un cochon.

Ces deux journées de cérémonies ont été ma porte d'ouverture vers cette communauté. Encore novice et étrangère à la communauté villageoise, j'ai observé le processus rituel intégral, maintenant malgré moi une distance avec les habitants. J'ai pourtant éprouvé, au-delà de la raison de ma présence pour l'événement rituel en lui-même, un intérêt grandissant pour le formidable bouillonnement d'activité des villageois en marge de l'espace rituel : l'allumage des feux et la préparation du repas sur les espaces respectifs de chaque lignage, la cueillette d'aiguilles de pin par les enfants dans la montagne, la distribution de cigarettes et d'alcool local par une famille à tout le village, la répartition spatiale de chacun des groupes, tout cela répond à une logique sociale à déterminer. Cette année-là, je m'en suis tenue au processus rituel dans les moindres détails, mais les années suivantes, j'ai pris part à l'événement aux côtés des villageois tout en jouant le rôle de photographe publique.

Chaque groupe a un rapport différent à la cérémonie aux ancêtres et chaque année, le Sacrifice au Ciel évolue selon les choix d'interprétation des groupes en question. À mesure que les années passent, les membres des lignages se renouvellent et la performance du Sacrifice au Ciel – comme tant de pratiques actuelles – évolue.

En route pour l’aire rituelle du Sacrifice au Ciel © Emmanuelle Laurent 2018

Les Naxi : une minorité qui persiste et se renouvelle

Le peuple naxi se construit par une dynamique culturelle partant d'horizons variés et s'identifie par son intégration de l'« autre » que représentent les peuples que les Naxi côtoient dans les montagnes de cette région du Yunnan. Aujourd'hui, la mondialisation, la vie moderne et l'éducation tendent à déconstruire l'ethnicité naxi tant recherchée par la marée touristique qui se répand toujours plus loin dans les montagnes et à éloigner les jeunes générations. C'est pourtant cette mondialisation et le « monde extérieur » qui, assez souvent, rend possible et soutient le renouveau des pratiques rituelles dongba.

Les villageois construisent leur vie et leur identité au sein du village. Les jeunes générations sont migrantes quasiment toute leur vie, mobiles pour leurs études, puis pour le travail ou pour l'éducation de leurs enfants. Jamais fixées, elles vivent en marge de leur communauté villageoise et de ses activités sociales et rituelles, tout autant que de leur identité naxi. Elles ne rentrent définitivement dans leur berceau natal qu'au bout de longues années.

Le groupe des Naxi a, auprès des Chinois han, un statut reconnu de « barbares cuits » (shufan 熟番: acculturés) pour avoir un système d'écriture, une « culture » dongba et une histoire influencée depuis des siècles par la société chinoise han.

La religion dongba, à présent plus communément appelée « culture dongba », est au cœur de la culture naxi. Ses principales figures en sont les maîtres Dongba, spécialistes rituels en charge de la transmission des savoirs et techniques mythiques, rituels et cosmologiques.Autrefois, les Dongba étaient les seuls à maîtriser et transmettre l'écriture pictographique dongba. Aujourd'hui, bien peu – sinon aucun – en ont une connaissance parfaite, et nombreux sont-ils parmi la nouvelle génération de Dongba à se tourner vers le tourisme – ce qui donne lieu à un certain scepticisme dans le milieu de la recherche naxi – pour gagner leur vie. Les cercles de recherche naxi en sciences sociales apportent toutefois une grande contribution à la préservation et la perpétuation de la culture naxi.

Les Naxi descendraient de l'ancien peuple des Qiang, nomades du haut plateau du Qinghai. La religion dongba des Naxi de Lijiang est un amalgame de bouddhisme chinois et tibétain, de chamanisme bön et de taoïsme. Les pratiques rituelles naxi sont étroitement liées aux forces naturelles, aux animaux et aux esprits. Ces cérémonies nécessitent le recours aux manuscrits dongba, aide-mémoire écrits en pictogrammes, pour guider les Dongba dans leurs chants rituels. La religion dongba étant liée à la Nature, les Naxi accordent une grande importance à leur patrimoine naturel.Selon un historien naxi, les Naxi « croient que les liens harmonieux et naturels tissés entre l'existence d'une âme, la vénération de la Nature, des ancêtres et de la vie, et la divination [...] sont les traits distinctifs de la religion dongba » (Yang Fuquan,1998). Les Naxi possèdent une très grande diversité de cérémonies rituelles dont le rôle est de corriger les déséquilibres au niveau cosmique de même qu'au sein de la société humaine.Se distingueraient quatre catégories rituelles : les prières (qifu 祈福), les propitiations de démons (ranggui 禳鬼), les rites funéraires (sangzang 丧葬) et les rites divinatoires (zhanbu 占卜). Les prières incluent notamment le sacrifice au Ciel, le culte des ancêtres, le culte de la vie ou encore les cultes des divinités de la Nature. Les propitiations de démons (ranggui 禳鬼), c'est-à-dire des sacrifices visant à rendre les démons favorables, comptent notamment les cérémonies de propitiation des démons du vent du suicide, des démons serpents ou encore le rappel de l'esprit d'un défunt. (Yang F., 2012).

Emmanuelle LAURENT

Anthropologue du monde chinois, spécialiste de la minorité naxi. Emmanuelle Laurent est doctorante à l'Institut national des Langues et Civilisations orientales, rattachée à l'Institut français de Recherche sur l'Asie de l'Est (Inalco, Université de Paris, CNRS) ainsi qu'au Lacito (CNRS, Paris 3, Inalco)

* Parmi les peuples avec lesquels les Naxi cohabitent dans cette partie du Yunnan, figurent notamment les Pumi, les Lisu, les Bai, des minorités fortement présentes dans le Yunnan... Les Han, représentant plus de 90% de la population de Chine, sont également minoritaires dans cette région du sud-ouest du pays.

Photo du haut : Le village naxi, posé sur la montagne en surplomb du fleuve Jinsha dans le nord-ouest du Yunnan © Emmanuelle Laurent 2018

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