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La poésie du Tao — Du Chan au Zen

2019-09-12 LE 9 Shen Dali

Dans la tradition littéraire chinoise, la poésie est aussi conçue comme un outil destiné à l’Éveil : c’est la poésie chan appelée également poésie du Tao.

La poésie a toujours occupé une place prépondérante dans la littérature chinoise. La poésie du Tao, dite aussi poésie zen, en constitue un genre mystique. Des poètes chinois classiques tels que Li Bai ou Du Fu jouissent d’une grande popularité pour avoir su intégrer en toute conscience des thèmes taoïstes dans leurs œuvres. Tout peut devenir le sujet de la poésie: quand vous rêvez, écrivez un poème. Ceux qui désirent connaître le Tao devraient ainsi cultiver le poète qui les habite.

Attention, il ne s’agit pas, en l’occurrence, de la poésie taoïste. Par la poésie du Tao, il faut entendre plutôt la poésie bouddhiste, appelée en Chine poésie chan (tch’an dans l’ancienne transcription française EFEO), ou zen en japonais, dérivé de dhyana en sanskrit. Alors pourquoi l’appelle-t-on «poésie du Tao»? Tout simplement parce que c’est le Tao que l’on y recherche ou exprime à l’aide d’une méditation poétique.

Or, le Tao est une notion très obscure, même pour les Chinois et il est difficile d’en trouver une traduction exacte dans les langues européennes. Le premier sens du mot « Tao » est «chemin», d’où la traduction française « Voie » de Stanislas Julien. Le fameux sinologue rappelle l’image d’une voie à suivre, d’une direction à donner à la conduite, dans un sens du terme déjà dérivé, qui fait penser davantage à la régularité d’une conduite humaine, à un principe d’ordre. Mais au fond, ce n’est pas ça.

Depuis l’Antiquité, les taoïstes, comme les confucéens, ont tant spéculé en Chine sur l’ordre du Tao, faisant prendre au mot une valeur ésotérique, qu’il paraît vain d’essayer de lui donner un équivalent dans la terminologie philosophique occidentale. C’est pourquoi certains traducteurs ont opté carrément pour son sens figuré de « principe » qui, hélas, oriente les gens vers un sens bien différent du mot chinois et qui risque d’en fausser le sens. Comme le dit l’adage italien, traduire, c’est trahir. Un héritier de la tradition taoïste fait la méditation suivante : Une arche de rêve dans les nuages orageux, un pont entre ciel et terre. Son entrée est difficile à trouver. Le plus habile serait de refuser de traduire et adopter le Tao comme un concept philosophique typiquement chinois, un mode de pensée bien propre à la Chine, un élément spirituel oriental, tant mystérieux que mystique, dont on se contente de faire sentir la valeur.

Le Tao est une conception cosmogonique, un ordre naturel, un ordre total dont le pouvoir régulateur régit le rythme de l’espace-temps. Le Tao constitue non seulement le fondement du taoïsme, mais aussi le fond de la pensée confucéenne. Par ailleurs, le bouddhisme chinois a puisé dans le taoïsme plus d’idées qu’il ne lui en a apportées. De fait, pour traduire les écrits bouddhiques, les anciens ont fait d’abord grand usage de la terminologie taoïste, tant les difficultés rencontrées dans la traduction en chinois des théories indiennes étaient grandes. C’est ainsi qu’ils ont rapproché le bouddhisme indien du taoïsme chinois.

Le bouddhisme recherche l’illumination ou « bodhi », qui n’est rien d’autre que la prise de conscience du Tao de l’univers, permettant d’atteindre le Nirvana. Les bouddhistes essaient d’atteindre l’illumination par l’union avec le Bouddha, qui a suivi le Tao. Ici est le point de jonction de trois systèmes de pensée, qui sont essentiellement trois éléments d’un tout.

Au cours des âges, deux doctrines, le taoïsme et le confucianisme, et une religion, le bouddhisme, se sont partagé les faveurs du peuple chinois et ont laissé des marques ineffaçables dans sa mentalité et sa littérature. La pensée chinoise est caractérisée par cet ordre total. L’ordre total est la vision de l’univers des Chinois. Selon cette vision, c’est le Tao qui régit le monde, ce qui a donné le taoïsme idéologique. Celui-ci indique : La poussière ne peut s’accumuler là où il n’y a pas de miroir.

Cela étant dit, nous en arrivons à la poésie du Tao qui est, par essence, un genre mystique de la poésie chinoise. Il s’agit en fait d’une poésie bouddhiste classique qui exprime une sorte de prise de conscience chez les moines. Cette poésie ressemble aux préceptes du bouddhisme indien sans pour autant n’exprimer aucun dogme religieux: pas l’ombre d’un dogme dans cette poésie mystérieuse, dont la teneur est tellement obscure, équivoque, que le lecteur doit la saisir en dehors du texte.

Bambous, anonyme, dans le style de Su Shi (1037 - 1101), période Ming ou Qing, Metropolitan Museum of art, New York

C’est que l’univers poétique des vers bouddhiques comporte généralement deux phases: phase apparente (明相) et figure obscure (暗面). Cette dernière étant une phase cachée qui constitue l’univers du Chan (ou Zen). C’est un peu comme la structure superficielle et la structure profonde de chez Noam Chomsky. Pour bien comprendre le Chan et la poésie du Tao qui en découle, on aurait intérêt à lire le Recueil de la Falaise verte (碧岩集) en 10 volumes, un recueil dans lequel on interprète, dans la forme poétique de koans, des problèmes à méditer. Comme on dit, la spiritualité est l’application de la poésie. La métaphysique est l’application de la métaphore. En voici un exemple:

Par un beau jour de printemps, un moine dont le nom bouddhiste est « Nuage magique » (Ling Yun) se trouve devant des pêchers en fleurs. Émerveillé, il s’écrie :

Depuis que j’ai vu les fleurs de pêcher,

Et surtout aujourd’hui, je suis hors de doute.

Ou d’une autre manière, comme le dit un vers de Cao Zhi, poète de la dynastie de Wei :

Les galets se voient sous l’eau claire.

Depuis l’Antiquité, la fleur de pêcher est pour les poètes chinois un symbole. C’est le symbole d’un idéal, d’un pays idyllique, comme l’a décrit le grand poète de la dynastie des Jin de l’Est Tao Yuanming, dans son utopie du Récit du jardin des pêchers. Ici, à la vue des fleurs de pêcher, le moine poète Ling Yun entre dans le Vide : la couleur l’a éveillé au Tao. Comme on dit: « La pensée s’en va au loin, au fur et à mesure que la couleur s’éclaircit’. »

Dans le Tao de Jing, Le Livre du Tao et de sa vertu, il est dit au chapitre V, que « l’Univers est informel et que le grand plein est vide ». Ainsi, la forme tend vers le sans-forme et vice versa, de même ce sont mille êtres qui naissent du Néant. L’histoire du moine Nuage magique illustre bien cette philosophie taoïste de l’Univers, de la Nature.

À l’exemple de Ling Yun, un autre moine du nom de « Mer consciente » (Jue Hai), entrevoit le ciel du Bouddha dans la mer humaine, lorsqu’il se retrouve devant le même paysage que Nuage magique et il se demande :

Sur le rocher, les fleurs de pêcher s’épanouissent.

Mais d’où proviennent ces fleurs ?

Jue Hai semble avoir percé le mystère en se rendant compte que les fleurs de pêcher sur le rocher ne sont autre chose que le signe du Chan, tout comme dans la mythologie grecque, Narcisse découvre sa propre image reflétée par l’eau d’une fontaine.

Huang Tingjian, dit « Huang la vallée », poète taoïste de la dynastie des Song, introduisit le Tao dans la poésie. Dans son Ci (), une forme de poème chanté, intitulé L’Orgueil de la famille de pêcheurs (渔家傲), il fait état de sa prise de conscience du Tao, avec une allusion aux deux moines poètes précédents :

Désormais, l’homme a envie de percer les mystères de l’eau et du nuage.

Rien de mystérieux pourtant.

Car Ling Yun a déjà découvert le secret

Des fleurs de pêcher rieuses.

Il est vrai que le Tao est partout. Il suffit d’être sincère.

Par ce poème, Huang Tingjian nous montre que la prise de conscience de Ling Yun et de Jue Hai, les deux moines en question, vérifie sa propre découverte du Tao et que pour tout chercheur du Tao, il suffit d’entrer dans le Chan pour que tous les mystères soient percés à jour et que tout retombe dans le silence. C’est dans ce sens qu’il compose un autre poème chan où l’esprit-miroir s’acquiert par un brusque éveil :

Pendant près de 30 ans, j’ai erré

Cherchant partout le Tao.

Combien de fois n’ai-je pas vu tomber les feuilles,

Et pousser de nouvelles branches!

Mais c’est maintenant en regardant

Les pêchers en fleur que je perds

Soudain tous mes doutes.

Bambous, anonyme, dans le style de Su Shi (1037 - 1101), période Ming ou Qing, Metropolitan Museum of art, New York

Tout démontre que « L’extérieur est forme, alors que l’intérieur est pensée. Le plus profond est l’âme. »

Plus tard, le Chan devienda « Zen » au Japon, au XIIe siècle, introduit par le moine Yôsai (1141-1215), qui s’était rendu en Chine pour étudier le bouddhisme du Grand Véhicule. Le Zen a exercé de très grandes influences sur la littérature japonaise, en particulier dans le domaine de la poésie. Comme la poésie chan en Chine, la poésie du Zen s’applique aussi à la contemplation pure tout comme ce poème de Yôsai :

Immensité infinie de l’Esprit!

Telle l’infinie profondeur du ciel

Mais l’Esprit va au-delà

Comme il dépasse l’épaisseur terrestre.

L’essentiel, dans ce poème, est justement d’« entrer dans le Chan et obtenir le Tao ».

Lisons un autre poème, celui de Kito (1740-1789), chanteur de l’harmonie :

Rossignol

Vu rarement,

Il est venu deux fois

Aujourd’hui !

Ou Au village Minase de Sogi Hôshi (1421-1502) :

Pourquoi la fleur,

Grâce à moi petite rosée,

Si belle chaque matin,

Me survit-elle ?

Le soir, au sein des montagnes noires

Le ciel ne peut même pas me guider ?

Ou encore Repos de Yosa Buson (1715-1783), grand spécialiste du haïku qui a fondé une école de poésie impressionniste au Japon :

Papillon immobile

Il dort sur la cloche du temple !

Cela nous fait penser à un petit poème du même genre :

Une fleur ?

Non, c’est un papillon.

Tant de vers chan ou zen, démontrent que le Tao revêt un aspect métaphysique et qu’il constitue une transcendance absolue. L’obtention du Tao signifie l’entrée dans le Chan. Rappelons que ce dernier est une création purement chinoise issue du bouddhisme indien.

Au VIe siècle de notre ère, un moine venu de Ceylan (aujourd’hui Sri-Lanka), Bodhidharma, le premier patriarche du Grand Véhicule, arriva dans le sud de la Chine où, après avoir médité pendant dix ans, face à un mur, dans une grotte, il fonda le monastère de Shaolin. Son enseignement se transmit par la suite en Chine sous le nom de bouddhisme chan. Après lui, au XIIe siècle, Dogen (1200-1253), un moine japonais, traversa la mer et s’installa dans un monastère en Chine où il fut initié à la pratique chan. Rentré au Japon, Dogen l’enseigna à sa façon et fonda l’école philosophique du Zen. Signifiant « méditation assise », le Zen doit conduire naturellement à la purification. Le poème suivant illustre cette pratique :

Le clair de lune

Brillant de l’esprit,

Pur,

Sans souillure,

Sans tache,

Brise les vagues qui se ruent

Sur le rivage,

Et l’inonde de lumière.

Qu’il soit Chan poétique, ou vers zen, ou encore kōans, tout est destiné à susciter l’Éveil. Ce qui les caractérise, c’est l’emploi d’un langage très simple, proche du langage parlé des gens de la rue, pour décrire le monde bouddhique, un monde plein de mystères. À cet égard, on peut citer un chant chan :

Lorsque les oiseaux sauvages chantent dans les arbres,

Ils expriment les idées du Patriarche.

Lorsque les fleurs de la montagne éclosent,

Leurs parfums émettent l’essence du Tao.

Six gentilshommes, Ni Zan, 1345, Musée de Shanghai

Ou encore :

Je n’ai été illuminé ni par des mots,

Ni par des couleurs ou des sons.

C’est à minuit, en soufflant la bougie

Et en allant me coucher

Que, soudain en moi,

J’ai découvert l’Aurore.

Cette prise de conscience se reflète aussi chez Ni Zan, peintre de la dynastie des Yuan, surnommé « Reflet illusoire », et qui illustre son esprit en ces vers :

La grande salle est profondément silencieuse,

Tout autour, il y a des arbres

Aux feuilles de couleurs vives.

Oubliant les mots, je vagabonde

Et me repose ici.

On dit qu’un esprit détaché crée le silence autour de lui et qu’une parfaite réflexion silencieuse atteint un état de « transparence » ontologique. L’art poétique ou musical, ou encore pictural, exprime la pureté du Vide, ainsi qu’il l’est dit dans Le Livre du Tao et de sa vertu :

Être dans la quiétude,

C’est voir l’Être tel qu’il est.

L’Être tel qu’il est,

C’est l’immuable toujours mouvant.

Comprendre cela, voilà l’illumination.

Zhuang Zi, le grand maître taoïste n’a-t-il pas dit : « Lorsqu’on est dans une parfaite tranquillité, la lumière céleste se manifeste. Celui qui la connaît voit son soi véritable. Celui qui cultive son soi véritable atteint l’Absolu. » Cette pensée taoïste nous aide à accéder au domaine où il n’y a pas de place pour le raisonnement discursif. Un texte chan dit : « Les saules sont verts et les fleurs rouges. Les fleurs sont rouges et ne sont pourtant pas rouges. Les saules sont verts et pourtant ne sont pas verts ». À ce sujet, Bai Juyi, célèbre poète de la dynastie des Tang, a laissé à la postérité un beau poème chan, Ni fleur ni brume :

Fleur. Est-ce une fleur ?

Brume. Est-ce une brume ?

Arrivant à minuit,

S’en allant dès l’aube.

Elle est là: éphémère

Doux rêve d’un printemps.

Elle est partie:

nuée du matin,

Sans laisser de trace.’

Avant Bai Juyi, un autre grand poète Tang, Li Bai, dit dans son poème intitulé Pensée de la nuit paisible :

Pourquoi vivre dans les montagnes bleues,

Me demande-t-on.

Je souris sans répondre.

Mon esprit y connaît la tranquillité.

Sans laisser de trace passent

Les fleurs de pêcher et l’eau des torrents.

De celui des hommes mon univers est différent !

Là, Li Bai n’exprime que la conception métaphysique de Zhuang Zi :

N’écoute pas avec ton oreille mais avec ton esprit,

Mieux encore, avec ton souffle.

Cesse d’entendre avec ton oreille,

Que ton esprit se vide de ses images...

Et ce vide est l’accélération de l’esprit.

Cet esprit, cette liberté d’esprit qui abolit toute barrière physique évoque un bel aphorisme populaire en Chine :

Le ciel est si haut que les oiseaux s’envolent en toute liberté,

La mer est si vaste que les poissons sautent tout à leur aise.

Placé du point de vue du ciel, on voit toujours quelque chose grâce à la lumière céleste, et, par une démarche aussi simple, nous découvrons la nature de l’Infini, donc la beauté cosmique de la Nature. Telle est la voie de l’intuition spirituelle et de la liberté absolue.

Studio minuscule, Ni Zan, Musée national du Palais, Taipei

Contrairement à la poésie intimiste, on sent le non-moi dans la poésie du Tao. Ainsi le décrit un bouddhiste chan :

Le Vide et la sérénité dissipent la confusion de l’esprit,

Comme les nuages blancs se déchirent l’hiver,

Lorsqu’ils rencontrent une montagne neigeuse.

La lumière spirituelle chasse les ténèbres,

Comme le clair de lune suit

La trace du vaisseau de la nuit.

Mettez donc le Tao dans votre cœur. N’en utilisez aucun autre.

Chez ce poète chan, l’esprit est libre de toute restriction discursive et il n’a pas de frontières en son moi. Il agit spontanément et brise les barrières de l’espace-temps traditionnel.

Dans la poésie du Tao, on parle aussi de l’utopie littéraire. Pratiquer l’ascèse pour libérer tous les êtres vivants. Mais les misères du monde n’ont pas diminué. Il n’y a pas d’utopie réalisable. Il n’y a que la tentative d’avoir une vie spirituelle dans un monde où la spiritualité est impossible. À ce sujet, on pense tout naturellement à Tao Yuanming, auteur du Récit du jardin des fleurs de pêcher. Ce poète du IVe siècle avait atteint l’illumination :

Je cueille des chrysanthèmes au pied de la haie,

Et contemple en silence la montagne du Sud.

L’air de la montagne est pur dans le crépuscule,

Et les oiseaux, par bandes, regagnent leur nid.

Toutes ces choses ont un sens profond,

Mais lorsque j’essaie de l’exprimer,

Il se perd dans le silence.

Deux siècles plus tard, Su Dongpo, également poète mystique, explique que dans ce poème de Tao Yuanming, l’esprit de l’auteur et ce qui l’entoure ne font plus qu’un, alors qu’il regarde les montagnes en cueillant des fleurs. Cela montre que dans la compréhension d’un paysage, il y a une prise de conscience intuitive où s’efface toute distinction entre sujet et objet.

Une année, à Aix-en-Provence, j’assistais à un salon organisé par Vlady Stévanovich, fondateur de l’École de la voie intérieure qui se consacre à la recherche et à l’enseignement du qi (c’est-à-dire du souffle). Quand on lui a demandé ce qu’est le Tao, il a répondu: « Je ne sais pas. » À mon sens, c’est peut-être là une réponse « à la Tao Yuanming », à l’instar de Ouyang Xiu, un grand littérateur de la dynastie Song, qui écrit dans son poème dédié à un taoïste :

Le taoïste de Wang Wei, de sa cithare de trois pieds,

Tire des sons infinis, venant du fond des âges.

Telle une eau qui court sur les galets

Sourd des profondeurs, inépuisable...

Cette harmonie de cœur et d’âme

Fait oublier toute forme corporelle;

Je n’ai plus conscience du ciel et de la terre,

Ni du nuage de la tristesse qui assombrit le jour.

Le silence règne. Et ce moment sans voix donne une meilleure musicalité que lorsque l’on touche les cordes de l’instrument. Un adage taoïste dit donc : « Le silence est la meilleure musique du monde. »

En général, le temps mort est le plus impressionnant. C’est une démarche purement taoïste. Selon le taoïsme, quand on en arrive au silence absolu, toutes les manifestations personnelles ou du monde extérieur s’interrompent et toutes les limitations s’abolissent dans le Vide. À cet instant-là, on n’est dérangé par aucune pensée, aucun ennui. Il semble qu’on entende, dans un état de quiétude parfaite, la voix intérieure du non-être.

Metropolitan Museum of art, New York

Prenons encore la peinture comme exemple. Pour les taoïstes, la peinture est pareille au caillou que charrient les vagues. Les cailloux roulent et suivent spontanément le courant. D’où cette pureté du Vide qui pénètre le spectateur comme une brise fraîche. Quel silence dans le temple du Tao! Le divin sans limites y habite ! La peinture, ou la musique, est considérée de préférence comme une source de calme. De cette source jaillit ce que le taoïsme appelle une lumière intérieure, par métaphore «la fleur d’or épanouie», qui purifie et le cœur, et le corps de l’homme.

« La fleur d’or épanouie » est le suc de la poésie du Tao. Celui qui représente cette poésie, c’est Wang Wei, poète vivant sous les Tang, et qui incarne le Chan de par son art. Aussi célèbre comme poète d’inclination bouddhiste que peintre raffiné, il a écrit dans Le Val de la Jante, vers la fin de sa vie, un poème intitulé La Gloriette aux bambous :

Dans la profonde forêt de bambous,

Je suis assis tout seul.

Je joue de la cithare et chante à plusieurs voix.

La forêt est si épaisse que nul ne s’en aperçoit,

Il n’y a que la lune qui brille

Au dessus de moi.

D’évidence, le poète s’efforce d’ouvrir dans sa profonde vallée, un chemin à travers la forêt de bambous et de pins, un chemin qui refond le corps et l’âme du genre humain, dans le labyrinthe qui surgit du Néant.

SHEN Dali est écrivain, historien et professeur de littérature. Il est notamment l'auteur d'un long roman, La Trilogie de notre temps (Les Enfants de Yenan, L'étoile filante et Les Amoureux du lac).

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