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Entrée à l'OMS : La médecine traditionnelle chinoise enfin reconnue

2019-10-17 LE 9 Sacha Halter

La médecine traditionnelle est pratiquée en Chine depuis des milliers d’années. Pour autant, elle n’est pas aussi reconnue que la médecine conventionnelle occidentale, qui fixe les règles de la médecine partout dans le monde. La Chine a donc œuvré pour que la médecine traditionnelle trouve sa place dans les normes internationales. Retour sur une longue épopée qui s’est achevée cette année à l’Assemblée mondiale de la santé.

La 72ème Assemblée mondiale de la santé ou la reconnaissance de la MTC dans le monde

Du 20 au 28 mai 2019, la communauté internationale s’est donné rendez-vous à Genève, en Suisse, à l’occasion de la 72ème Assemblée mondiale de la santé. Cet événement d’une grande importance a pour but de définir la politique et le budget de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). À l'ordre du jour figuraient les réponses à donner aux urgences sanitaires, l’accès aux médicaments et aux vaccins à l’échelle mondiale, ou encore la mise en place d’une couverture santé universelle. Mais la vraie révolution silencieuse de cette année a été l’inclusion d’un chapitre consacré à la médecine traditionnelle, dont la médecine traditionnelle chinoise (MTC), au sein de la Classification internationale des maladies (CIM). Cette décision donne une grande portée internationale à la MTC, car la CIM codifie un corpus de symptômes, maladies, traumatismes et lésions, qui servent de référence et de langage commun pour tous les acteurs de la santé dans le monde. Depuis ce 28 mai 2019, et pour la première fois, 194 pays ont accès à un répertoire de pratiques médicales issues de la médecine traditionnelle, rigoureusement codifié, facilement accessible, et qui ne provient pas de la recherche médicale occidentale.

Anne, 27 ans, une jeune lyonnaise venue étudier la médecine chinoise en Chine © Wang Shu / CNS

Médecine occidentale et médecine traditionnelle : les raisons d’une opposition

L’OMS définit la médecine traditionnelle comme « la somme de toutes les connaissances, compétences et pratiques reposant sur les théories, croyances et expériences propres à différentes cultures, qu’elles soient explicables ou non, et qui sont utilisées dans la préservation de la santé ». Avec cette définition, la démonstration scientifique, pilier de la médecine occidentale, n’est plus indispensable pour dispenser des soins à un patient. Partout dans le monde, la médecine traditionnelle est souvent basée sur plusieurs milliers d’années d’histoire. C’est le cas de la MTC, qui repose sur le concept des méridiens. Ce rapport particulier à la médecine considère le patient en fonction de son environnement et de son histoire personnelle. La MTC vise à rééquilibrer le qi, désigné comme la somme des interconnexions immatérielles entre les organes et les parties du corps humain. La MTC aurait de plus une dimension plutôt préventive. La médecine occidentale, quant à elle, est davantage curative et accorde plus d’importance aux symptômes qu’au patient lui-même. Elle conçoit chaque symptôme et chaque organe du corps humain comme des entités indépendantes. Par exemple, la médecine occidentale, à la différence de la MTC, n’établit pas forcément de lien entre le système auditif et le foie.

La révision de la CIM a redonné une légitimité aux médecines « autochtones », dont certaines ont prouvé leur efficacité par une utilisation millénaire

En 2014, l’OMS admettait que la médecine traditionnelle, pratiquée pourtant partout dans le monde, était injustement sous-estimée en comparaison de la médecine occidentale. L’histoire coloniale, l’ordre international au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’influence de la France, de l’Angleterre, des États-Unis, de l’Union Soviétique avaient largement déterminé les normes internationales de médecine. Une autre critique a été adressée récemment à la médecine occidentale dans les pays en développement. Souvent importée des pays riches, cette médecine coûte cher, repose sur des savoirs souvent brevetés et gardés secrets. Son efficacité est également parfois questionnée. C’est aussi pour ces raisons que la révision de la CIM a redonné une légitimité aux médecines « autochtones », dont certaines ont prouvé leur efficacité par une utilisation millénaire.

Le mandat de Margaret Chan, une Chinoise à la direction de l’OMS

L’Organisation mondiale de la Santé

L’OMS est l’une des institutions spécialisées de l’Organisation des Nations unies (ONU). Créée en 1946, elle a remplacé le « comité d’hygiène » de la Société des Nations (SDN), alors dominée par la France et le Royaume-Uni. L’OMS possède son siège à Genève, en Suisse, et comprend à ce jour 197 membres. Les missions de l’OMS sont aussi importantes que diverses : soutien aux gouvernements pour la mise en place de systèmes de santé, prévention, lutte contre les maladies transmissibles, gestion de risques sanitaires, aide à la recherche en santé publique. L’institution emploie 7 000 fonctionnaires répartis dans plus de 150 bureaux régionaux.

Pour comprendre comment la Chine est parvenue à inclure la MTC dans une norme internationale aussi importante que la CIM, il faut connaître la forte contribution de la Chine à l’OMS depuis quelques années. En 2007, ont débuté à l’OMS les négociations sur la CIM, une norme internationale très importante, mais qui n’avait pas été réformée depuis 1990. La version alors en vigueur, la CIM-10, devait être dépoussiérée. Le nombre de pays membres de l’Assemblée mondiale de la santé était passé de 120 en 1990 à 194 en 2007. Les nouvelles technologies avaient fait leur apparition, rendant l’ancienne version de la CIM assez obsolète. La même année, en 2007, le Conseil exécutif de l’OMS avait nommé Margaret Chan en tant que directrice. D’origine chinoise et reconnue pour son action contre la grippe aviaire et le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), Margaret Chan était entrée à l’OMS en 2003. Ses efforts contre la diffusion des maladies transmissibles lui ont permis d’être reconduite à la tête de l’OMS en 2012. Elle en est restée directrice jusqu’en 2017.

Qui est Margaret Chan ?

Le Docteur Margaret Chan a effectué deux mandats de 5 ans à la tête de l’OMS, de 2007 à 2012, puis de 2012 à 2017. De nationalité chinoise, elle a obtenu son doctorat de médecine à l’University of Western Ontario au Canada, avant de commencer sa carrière en santé publique à Hong Kong en 1978. Reconnue pour son action contre la grippe aviaire et le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), elle est entrée à l’OMS en 2003, en charge de la lutte contre les maladies transmissibles.

La Chine dans les négociations de la Classification internationale des maladies (CIM)

La Classification internationale des maladies (CIM)

La CIM est une norme internationale qui existe depuis 1893. Elle recense plus de 55 000 symptômes, maladies, traumatismes et lésions, qui servent à définir des politiques de santé, des systèmes de formations de médecins et des mécanismes de sécurité sociale. Elle a été révisée seulement 11 fois depuis sa création et seulement 5 fois depuis la création de l’OMS, en 1946. La 11ème révision votée cette année entrera en vigueur le 1er janvier 2022.

La conjonction d’une direction chinoise de l’OMS et de la réforme de la CIM était une opportunité en or pour la MTC. En 2007, la Chine a rapidement réagi pour inclure la médecine traditionnelle dans les négociations sur la 11ème révision de la CIM. Selon l’agence Chine Nouvelle, dans un article consacré à l’inclusion de la MTC dans la CIM-11 et paru en mai 2019, l’Administration nationale de médecine chinoise avait lancé un projet de recherche national sur la MTC en 2009, débouchant sur l’envoi d’une délégation d’experts chinois de la MTC à l’OMS. S’en était suivie une collaboration étroite avec les experts japonais et coréens, australiens et d’autres pays, afin d’établir un texte collectif.

Les négociations ont abouti à une définition élargie et inclusive de la médecine traditionnelle, la MT/MC. Cette définition prend en compte la médecine traditionnelle en tant que pratique exclusive, appelée médecine traditionnelle (MT), mais aussi la médecine complémentaire (MC), qui coexiste avec les pratiques occidentales. Cette définition, plutôt consensuelle, a été admise par les 194 États-membres de l’OMS lors de l’établissement du « plan stratégique de l’OMS de la médecine traditionnelle pour la période 2014 - 2023 ». Ce plan doit renforcer les connaissances sur la MTC grâce à des politiques nationales dans les pays membres de l’OMS ; les gouvernements doivent réglementer les formations et les pratiques de la MTC et enfin, tendre à intégrer la MTC dans les systèmes de couverture santé.

L’acupuncture, la moxibustion, la pharmacopée et des syndromes tels que le déficit ou la stagnation du qi sont officiellement reconnus

Tous les ingrédients étaient finalement réunis lorsque les négociations sur la CIM se concluaient à la fin de l’année 2018. Selon un article paru dans la revue internationale Nature research journal en septembre 2018 et intitulé « Why Chinese medicine is heading for clinics around the world », les experts chinois, japonais et coréens se sont accordés sur la définition et la traduction de 3 106 termes de médecine traditionnelle. L’acupuncture, la moxibustion, la pharmacopée et des syndromes tels que le déficit ou la stagnation du qi sont officiellement reconnus au chapitre 26 de la CIM-11. Selon l’agence Chine Nouvelle, la 72ème Assemblée mondiale de la santé a reconnu plus de 150 catégories de symptômes et 196 catégories de maladies pouvant être traitées par la médecine traditionnelle. La CIM-11 et son chapitre 26 entreront en vigueur au 1er janvier 2022. La MTC sera alors une référence pour de nombreux pouvoirs publics, hôpitaux, gouvernements et professionnels de l’assurance santé du monde entier.

Un prix Nobel de médecine attribué à Tu Youyou, pour sa recherche en MTC

L’influence chinoise à l’OMS s’est aussi concrétisée par la remise du prix Nobel de médecinede 2015 à la chinoise Tu Youyou, directrice de recherche à l’Académie de médecine traditionnelle de Pékin. Elle partage son titre avec l’Irlandais William Campbell et le Japonais Satoshi Omura, pour leurs travaux contre les maladies transmissibles. Tu Youyou est parvenue à isoler la substance active de la plante Artemisia, très utilisée en MTC. Ses travaux ont d’abord servi à combattre le paludisme chez les soldats nord-vietnamiens pendant la guerre du Vietnam, avant d’être utilisés avec succès ailleurs en Asie et en Afrique. En 2015, la lutte contre le paludisme était l’une des priorités de l’OMS et du mandat du docteur Margaret Chan.

Une reconnaissance de la « coopération Sud-Sud »

Enfin, l’année 2015 a aussi coïncidé avec un changement survenu dans les instances des Nations unies. Pendant les années 2000, l’action de l’OMS avait fait l’objet de controverses, car elle favorisait les groupes pharmaceutiques occidentaux. Ceux-ci déposaient des brevets sur des médicaments, qu’ils vendaient à prix d’or aux pays pauvres. En 2015, les Nations unies ont pris acte des erreurs commises par le passé dans la « coopération Nord-Sud », en intégrant les « solutions autochtones » aux problèmes de santé publique. C’est dans cet esprit que furent adoptés les Objectifs du développement durable, une liste de 17 objectifs, dont un « accès pour tous à la santé » à atteindre d’ici 2030. Les Nations unies accordent dorénavant plus de place à la coopération Sud-Sud, en chinois nan nan hezuo (南南合作). La médecine traditionnelle, dont la MTC, sera certainement de plus en plus utilisée dans le monde, en particulier dans les pays les plus pauvres. Loin de s’opposer, la médecine occidentale et la médecine traditionnelle pourraient sans doute coexister dans un nouvel ordre international.

Les Nouvelles routes de la soie de la MTC

L’internationalisation de la MTC passe aussi par les Nouvelles routes de la soie. En 2016, le Conseil des Affaires de l’État (équivalent du Conseil des ministres en France) a publié un plan d’action stratégique pour le développement de la MTC pour la période 2016-2030.

Ce plan préconise de développer le tourisme médical en Chine en systématisant l’expérience de la clinique de MTC de Sanya, chef lieu de la province du Hainan, connue pour son potentiel touristique. Le Conseil des Affaires de l’État préconisait de construire 15 cliniques de ce type d’ici 2020. Selon un article du China Daily intitulé « TCM tourism attracts Russians to Hainan » paru en juillet 2017, la clinique de Sanya aurait reçu 50 000 patients étrangers depuis 2002, dont la majorité est russe ou originaire d’Europe de l’Est et du Nord.

Selon la revue Nature research journal, les exportations chinoises de médicaments à base de plantes ont par ailleurs augmenté de 54 % entre 2016 et 2017, et atteignaient presque 300 millions de dollars en 2017.

Enfin, les « Nouvelles Routes de la soie de la MTC » passent par des partenariats bilatéraux entre la Chine et des centres de santé occidentaux. Le 20 mai 2019, une délégation chinoise en provenance de Chengdu rencontrait les représentants du centre hollandais de recherche en industrie chimique « Brightlands Innovation Factory ». Un accord de coopération y a été signé pour la création d’un centre sino-hollandais de médecine traditionnelle chinoise.

Le 21 mai 2019, le plus grand groupe pharmaceutique de Chine, le « Guangzhou Pharmaceutical Holdings Limited » a signé un partenariat avec l’Institut Confucius de l’université d’Auckland en Nouvelle-Zélande. Ont été institués un musée consacré à la MTC basé à Canton, ainsi qu’une bourse d’étude pour aider les étudiants de l’université d’Auckland à réaliser un stage de médecine à Canton. Il s’agit de la bourse « Wang Lao Ji Auspicious Culture Ambassador Scholarship ».

(Wang Lao Ji 王老吉est une boisson sucrée à base de thé, très connue en Chine.)

Photo du haut ©699pic.com

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