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La médecine traditionnelle chinoise : une alternative crédible ?

2019-10-18 LE 9 Sacha Halter

À l’heure où les médecines alternatives séduisent de plus en plus de Français, certains font même le choix de partir étudier et pratiquerla médecine traditionnelle chinoise en Chine. C’est le cas du docteur Abel Glaser, qui a ouvert sa propre clinique de MTC à Chengdu. Selon lui, la MTC pourrait combler certaines lacunes de la médecine conventionnelle.

Certains Français ne croient plus à l’efficacité des vaccins. D’autres contestent les « lobbys pharmaceutiques » ou craignent les effets secondaires des médicaments. Des raisons qui poussent quelques-uns à se tourner vers les médecines alternatives. Dans ce large spectre, qualifié aussi de « médecine douce » ou de « médecine non conventionnelle », on peut trouver des pratiques de toutes sortes. Acupuncture, qi gong, homéopathie, ostéopathie, hypnose, etc. La médecine traditionnelle chinoise (MTC) est une discipline à part. Rares sont ceux qui connaissent vraiment la MTC. Ses nouveaux adeptes sont parfois imprudents, pour une partie même désespérés. Ils sont donc aussi souvent très mal renseignés. En France, il n’existe pas d’encadrement de la pratique de la MTC. Elle est seulement rangée dans une catégorie à part : la « médecine non conventionnelle ». En France, pays de Louis Pasteur et de Pierre et Marie Curie, de nombreux médecins fixent une frontière nette entre science et croyances. L’Ordre des médecins parle d’effets placebo, ou indésirables, de charlatanisme et même de dérive sectaire. Ces approches ne rendent pas la tâche aisée à ceux qui veulent en savoir plus. Il faut passer par des instituts privés pour découvrir et étudier la MTC, car elle n’est pas dispensée dans les facultés de médecine. Pour devenir de vrais experts, les plus passionnés et motivés font le choix d’aller directement en Chine. Les pouvoirs publics chinois ont en effet redonné de l’importance à la MTC depuis environ 20 ans, après avoir privilégié la médecine occidentale pendant des décennies.

Abel Glaser est français et docteur en MTC. Spécialisé en acupuncture, moxibustion et aromathérapie, il est diplômé de l’institut de médecine traditionnelle chinoise de Toulouse. En 2006, il s’est expatrié en Chine pour étudier le chinois et la MTC à l’université de médecine traditionnelle de Chengdu, capitale de la province du Sichuan. Après l’obtention de son doctorat en 2017, il a ouvert sa propre clinique de MTC à Chengdu. Son point de vue permet de comprendre la MTC de l’intérieur, telle qu’elle est pratiquée en Chine.

Abel Glaser. DR.

Le 9 : Comment en êtes-vous venu à pratiquer la médecine chinoise ?

Abel Glaser : J’ai commencé l’étude de la médecine chinoise en France en 2000. J’ai ensuite fait une première année à la faculté de médecine à Bordeaux, avant de m’inscrire à Toulouse, dans une école privée spécialisée dans la médecine chinoise. J’y ai étudié l’acupuncture et la pharmacopée. En 5ème année j’ai présenté un mémoire et j’avais déjà commencé à travailler dans un cabinet de médecine chinoise à Toulouse. Ensuite, j’ai fait deux années de spécialisation en cancérologie, à Valence. Je me suis ensuite décidé à venir en Chine, principalement pour étudier la médecine chinoise, surtout la littérature médicale classique, le Yi gu wen (医古文). En 2015 j’ai fini mon doctorat. Je suis depuis installé à Chengdu, où j’ai ouvert une clinique.

Le 9 : En France, des patients doutent de la médecine conventionnelle et se tournent vers la médecine alternative. Diriez-vous que la même chose se produit en Chine?

Il y a 30 ans, en Chine, la population et les pouvoirs publics misaient tout sur la médecine occidentale. Ils ont largement délaissé les subventions et l’enseignement de la médecine chinoise

A. G. : Oui. En France, il y a depuis longtemps une utilisation massive des techniques de la médecine occidentale moderne : anti-inflammatoire, antibiothérapie et vaccination. En Chine, ces techniques sont arrivées un peu plus récemment. Véritablement, il y a 20 ans. Par conséquent, le fait que la population chinoise réalise l’impact parfois négatif de l’utilisation massive de ces médicaments, notamment en termes d’effets secondaires, a mis du temps à émerger. Il y a 30 ans, en Chine, la population et les pouvoirs publics misaient tout sur la médecine occidentale. Ils ont largement délaissé les subventions et l’enseignement de la médecine chinoise. Une partie de la population souhaite désormais revenir à des méthodes de soins dites naturelles, ce qu’on appelle ici les ziran yang fang (自然养方). En France, ces thérapies naturelles sont recensées parmi les thérapies alternatives, comme l’acupuncture, la phytothérapie, l’ostéopathie ou l’homéopathie. En Chine, parmi les techniques de soins naturelles, la médecine chinoise traditionnelle a évidemment une grande place, en tant que « médecine naturelle autochtone ».

Le 9 : En France, certains médecins éprouvent des doutes sur la MTC. L’argument qui revient souvent est que la MTC accorde peu de place à la recherche fondamentale. Existe-t-il des études scientifiques qui prouvent l’efficacité de la MTC ?

Par définition, les techniques utilisées en MTC sont individualisées. Dans le cas d’un traitement par acupuncture, le traitement va être différent en fonction de chaque patient

A. G. : Des études, il y en à « à la pelle ». La majorité des études, même celles qui sont faites dans la médecine occidentale, sont souvent 'pseudo-scientifiques’. Il y a souvent des facteurs externes, qui vont induire un petit penchant pour les résultats. L’éditorialiste du Lanset1dénonçait justement toute l’aberration de toutes ces recherches. En clair, on veut obtenir les résultats que l’on souhaite, avant même d’avoir commencé l’étude. Il est assez aisé, pour n’importe quel chercheur qui maîtrise un peu les mathématiques et les statistiques, de bidouiller les chiffres pour obtenir les résultats qu’il veut, à partir d’une modification du coefficient alpha par exemple. Ces recherches scientifiques peuvent avoir une raison d’être, elles peuvent parfois appuyer certaines pratiques, certains outils thérapeutiques. Mais pour ma part, en tant que clinicien, je ne me base jamais sur ce type de recherche pour guider ma pratique. Les résultats sont trop vagues. Cela vaut d’ailleurs autant pour la médecine occidentale que pour la MTC. De plus, les outils thérapeutiques de la médecine chinoise ne sont pas vraiment adaptés à des recherches thérapeutiques basées sur des statistiques, avec des cohortes d’individus, ou des études en double-aveugle.2 Par définition, les techniques utilisées en MTC sont individualisées. Dans le cas d’un traitement par acupuncture, le traitement va être différent en fonction de chaque patient. Le symptôme est commun, mais l’ensemble des signes que la personne va manifester sera différent. Les points d’acupuncture par exemple, sont différents selon la personne. Cela vaut aussi pour les herbes. C’est pour cette raison qu’en MTC, il est absurde de faire des études statistiques avec le même traitement pour une cohorte de 1 000 ou 5 000 personnes. C’est un peu là tout le problème : on utilise le point de vue de la médecine occidentale pour aller juger de l’efficacité de la médecine chinoise.

Depuis ces 20 dernières années, les choses changent dans notre rapport à la MTC. En Chine, mais aussi aux États-Unis, en Allemagne ou en Suisse. Pas en France, car nous avons une influence de Pasteur, qui fonde la médecine moderne, basée sur l’antibiothérapie et les vaccins. Même si les temps changent, à l’image de la campagne « les antibiotiques, ce n’est pas automatique ». Il y a énormément de travaux qui sont faits, justement au niveau de la « scientifisation » de la MTC et de ses résultats. En acupuncture, en pharmacopée, on cherche désormais à analyser la composition chimique d’une grande partie du corpus des herbes, et des impacts de ces herbes. Au niveau de l’acupuncture, il y a aussi des études sur des cohortes de personnes. Sur ce point d’ailleurs, la Chine a l’avantage du nombre, avec des milliers ou des dizaines de milliers de personnes. Cela est d’ailleurs plus fiable, mais seulement d’un point de vue statistique, encore une fois.

Le 9 : Le système d’assurance publique chinois intègre-t-il des prestations de MTC? Certaines prestations sont-elles remboursées en Chine?

A. G. : Certaines prestations des deux types de médecine, occidentale et chinoise sont remboursées. Le système de soins est en revanche très peu efficace socialement. À moins d’avoir beaucoup de moyens, il faut que toute la famille se cotise. Les choses ont tout de même bien changé depuis 10 ans. Mais à l’heure actuelle, quand on arrive à l’hôpital en Chine, il faut d’abord s’enregistrer, et d’abord payer.

Le 9 : L’Organisation mondiale de la Santé a récemment intégré la MTC dans la Classification internationale des maladies. Une des raisons invoquées était que la médecine moderne fait souvent défaut dans les pays en développement, à cause des enjeux de propriété intellectuelle des vaccins et des médicaments. La MTC a-t-elle un rôle à jouer dans les pays en développement ?

Il n’y a pas de brevets sur les substances médicinales en Chine. Puisqu’elles ont été utilisées depuis des milliers d’années, on peut dire que c’est « open ».

A. G. : Absolument. C’est le gros avantage de la MTC, mais c’est aussi son inconvénient. La MTC est une médecine qui ne coûte pas cher. Lorsqu’on utilise des aiguilles, des aiguilles en acier inoxydable à usage unique, on en utilise entre 5 et 20 par patient, ce qui ne fait même pas un euro. Ce qui va coûter cher, c’est la compétence et la formation du médecin. Il n’y a pas de brevets sur les substances médicinales en Chine. Puisqu’elles ont été utilisées depuis des milliers d’années, on peut dire que c’est « open ». Il n’y a pas de spéculation sur le médicament ou sur l’acte thérapeutique, contrairement à ce qu’on constate dans beaucoup de techniques en médecine occidentale. Il y avait eu des scandales en Afrique, en ce qui concerne la malaria, au sujet de prétendus médicaments « super-efficaces », mais finalement très chers et qui ont causé énormément d’effets secondaires. Alors qu’avec de simples décoctions ou macérations de plantes, on arrive à avoir des résultats largement supérieurs aux médicaments occidentaux, et surtout bien moins chers! Je pense notamment à l’armoise, l’artemisia, pour traiter le paludisme. C’est une plante qui pousse un peu partout dans le monde, un peu partout en Afrique, en Chine et même en France. Son coût et son efficacité peuvent mettre des bâtons dans les roues des laboratoires pharmaceutiques, qui vendent des médicaments chimiques, qui ont beaucoup d’effets secondaires et qui coûtent une fortune. En Afrique, la MTC ne peut être qu’avantageuse. Vous avez par exemple le cas d’Élise Boghossian, docteure française de MTC, qui a été formée en MTC et qui intervient en acupuncture en mission humanitaire.

Mais cet avantage de la MTC s’applique aussi plus près de nous. Il y a par exemple l’hôpital d’Alès-Cévennes dans le sud de la France, qui a intégré un service de MTC. Cet hôpital avait des difficultés financières et un manque de personnel. Le service de MTC a été ouvert par deux urgentistes de l’hôpital. Cela fait maintenant plus d’un an que cet hôpital a mis en place ce service de MTC, géré par les urgentistes, dont un médecin généraliste, que je connais, qui est urgentiste et formé également à la MTC. Pourtant, la MTC ne remplace pas la médecine occidentale. De toute façon, ce n’est pas son rôle, et un praticien de médecine chinoise en France ne prescrit jamais de médicaments. En général il ne fait que de l’acupuncture ou de la pharmacopée chinoise. Il ne va jamais prescrire de l’aspirine par exemple, car ça ne rentre pas dans ses compétences. C’est pour cela qu’à l’hôpital d’Alès, la combinaison se passe très bien. Les praticiens de médecine chinoise viennent à l’hôpital, font les consultations sous la tutelle d’un médecin de l’hôpital, qui surveille la consultation et qui apprend en même temps la médecine chinoise. L’intérêt est que cela a lieu au sein même de l’hôpital public, et qu’il peut y avoir une prise en charge par la sécurité sociale. Autre exemple à Montpellier, dans le service d’oncopédiatrie. Il s’agit de prendre en charge les enfants atteints de cancer pour faire face aux effets secondaires des traitements, notamment de la chimiothérapie, qui affaiblissent le système immunitaire. Pour ce genre de chose, la MTC est très efficace, car elle permet de faciliter et de renforcer le système immunitaire. Si on traite correctement les problèmes gastro-intestinaux, on peut reprendre des forces plus rapidement et ainsi éviter les rechutes. En clair, la MTC est une technique très intéressante au niveau clinique.

Le 9 : Vous avez mentionné que les brevets et la propriété intellectuelle fonctionnaient de manière spécifique dans le cas des soins de MTC. Doit-on comprendre que les pratiques et la pharmacopée de MTC sont libres de droits?

A. G. :Les herbes de MTC et les formules ont été créées il y a 2 000 ans, elles ne peuvent pas être brevetées. On peut faire un brevet si on crée de nouvelles formules, si on met ensemble des herbes qui n’ont jamais été assemblées, ou si on leur donne un nom qui ne leur a jamais été donné. Mais si par exemple, moi, je décide de vous prescrire une formule, personne ne pourra rien me dire. Je ne pourrai pas être attaqué. C’est libre d’utilisation. Il suffit juste de trouver un médecin qui sache utiliser les pratiques, et un pharmacien qui connaisse les produits.

1 Le Lanset est une revue scientifique médicale britannique sur l’étude de la médecine occidentale

2 Les études en double aveugle, appelées aussi études randomisées, sont des techniques pour limiter les jugements a priori lors du test d’un médicament. Le sujet qui reçoit le médicament ne connaît pas la composition de celui-ci, pas plus que la personne qui le lui prescrit.

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