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La leçon de chinois – Les « chengyu », des propos clichés pour mieux suggérer

2020-01-15 LE 9 Joël Bellassen

Phénomène de langue

Les chengyu, des propos clichés pour mieux suggérer

La dépaysante et longue marche de l’apprentissage du chinois réserve çà et là découvertes et étonnements, qu’il s’agisse de l’écriture, d’une radicale altérité, de l’absence de temps et conjugaisons de verbes ou de la mélodie tonale. La rencontre, inévitable, avec les chengyu est un moment marquant dans ce voyage à travers la langue du Milieu. Qu’est-ce qu’un chengyu ? Il ne s’agit pas d’un proverbe, comme on le dit trop souvent, mais d’expressions convenues, toutes faites, fossilisées à travers les âges pour évoquer une idée, un comportement, un trait de sagesse populaire. Ce sont, pour tout dire, des clichés, plus ou moins imagés ou allusifs. Une des originalités de ces chengyu est qu’ils sont bâtis en quatre caractères, reflétant en cela le goût de la tradition chinoise pour le parallélisme et la symétrie. Et certains slogans politiques en Chine contemporaine ont été construits en quatre caractères pour mieux frapper les esprits.

Si un cliché est coloré de façon négative de ce côté-ci de la Grande Muraille, synonyme de banalité de style, de poncif, de lieu commun, il est, altérité oblige, valorisé depuis la Chine classique jusqu’à aujourd’hui : un discours, une dissertation, une lettre seront rehaussés par l’insertion de quelques clichés en quatre caractères, qui prennent souvent racine dans des légendes anciennes, des dictons, des poèmes classiques ou des épisodes historiques… Les chengyu s’inviteront, au détour d’une porte ou d’une stèle, lors des grandes fêtes, des mariages ou des deuils, pour diffuser un vœu ou honorer la mémoire d’un défunt.

Les chengyu illustrent à leur manière l’art chinois de l’indirect, disant une chose en en invoquant une autre, tout en étant dotés d’une force évocatoire et d’un impact visuel singulier… Il faudra opérer à des « déchiffrements », pour reprendre l’idée de Mallarmé évoquant l’expression poétique : « Nommer un objet, c’est supprimer les trois-quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu : le suggérer, voilà le rêve ».Éventer l’oreiller et réchauffer la couverture (扇枕温被) évoque le respect que l’on doit aux parents, le chien du pays de Shu aboyant contre le soleil(蜀犬吠日) désigne l’idée de s’étonner d’autant plus d’une chose qu’on la voit rarement, être comme une grenouille au fond d’un puits (井底之蛙) qualifie les personnes ayant une vue partielle des choses… Certains chengyu ont même vocation à rendre l’idée même de l’art de l’indirect : ainsi, faire du bruit à l’est et attaquer à l’ouest (声东击西), qui renvoie dans le même temps à une séquence du jeu de go, ou encore désigner le mûrier et injurier l’acacia (指桑骂槐 ). Tout un programme…

La vie des caractères

La calligraphie éphémère

La singularité de l'écriture chinoise se donne à voir, à travers cette scène prise sur le vif (photo prise dans un parc à Wuhan en 2016) : scène inclassable dans nos catégories habituelles. À l'écart du monde, dans un parc, cette personne est venue avec un grand pinceau pour exécuter de la calligraphie au sol ; les caractères exécutés à l'eau sur le sol, éphémères, puisqu'ils vont sécher et s'estomper très vite, ne constituent aucunement un message destiné directement à un public quel qu'il soit, l'exécution graphique laisse transparaître au contraire une autre dimension du langage, non pas la fonction informative, mais la fonction poétique, esthétique. Mais pourquoi n'a-t-il pas procédé à cet exercice calligraphique chez lui, sur papier de riz ? Une forme de street art, dirait-on aujourd'hui. Mais encore ?...

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