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Le renouveau de la comédie chinois ou le stand-up « made in China »

2020-05-15 Le 9 Aladin FARRÉ

En Chine, évolution des mœurs, ouverture et développement du Web ont fait éclore un nouveau type de spectacle importé des États-Unis : le stand-up. Nouveau avez-vous dit ? La Chine avait déjà une tradition de la comédie qui s’en approchait. Renouveau donc.

Dans un Pékin encore ignorant du mot « coronavirus », une petite foule se presse à l’entrée du salon VIP d'un concessionnaire de voitures de luxe. À quelques minutes de la place Tian'anmen, le lieu a été entièrement transformé pour l'occasion en une scène de stand-up. Une impressionnante équipe technique s’y affaire. Des comédiens tentent de déclencher les rires d'une assistance qui découvre un nouveau type de spectacle.

Le producteur et acteur principal du spectacle est Liu Wenyong, à l’origine professeur dans une grande université pékinoise. Après avoir quitté sa province natale du Jiangxi et fait de longues études, il s’est lancé à 34 ans dans la production de spectacles comiques. « Cela fait juste depuis l’automne 2019 que j’ai commencé à produire ces spectacles. Ma première tentative sur les planches, c’était lors d’une compétition de sketchs à Shanghai. Je n’avais même pas atteint la finale, mais j’avais beaucoup aimé être devant le public », se remémore-t-il. Suite à cette expérience, il décide avec quelques amis de produire chaque mois une scène ouverte à Pékin. Après chaque représentation, les sketchs de la soirée sont mis en ligne sur la plate-forme vidéo Bilibili, un équivalent de Youtube en Chine.

C’est l’un des attraits du stand-up : n’importe qui peut en théorie se lancer sur scène et devenir célèbre si ses punchlines sont assez drôles. Nul besoin de formation ou d’un maître de la blague : seul compte le temps passé sur l’écriture de ses histoires. À noter qu'en mandarin le mot même de « stand-up », récemment apparu, n’a pas encore une définition très claire. Tout discours un tant soit peu drôle (sketch, talk-show, podcast) sera susceptible d’être rangé dans la catégorie de « 脱口秀 » (tuō kŏu xiù), translittération de l’anglais « talk-show ».

La Chine, un terrain propice à l’éclosion du stand-up

Mais cet attrait fait opposer le stand-up à un autre art comique auquel il ressemble. Un art plus traditionnel où les comédiens, à la différence de Liu Wenyong, se sont entraînés dès leur plus tendre enfance, et d’autant plus populaire que le stand-up n’est encore apprécié que d’une minorité : le xiangsheng (相声, prononcer « siang-sheng »). La Chine, fière de sa longue histoire, peut se vanter en effet de posséder déjà une culture centenaire du sketch et du spectacle comique. Cette forme théâtrale du xiangsheng signifie littéralement « face et visage ». Dans ce type de spectacle, originaire de Pékin et Tianjin, un duo de comiques enchaîne des histoires où l’un des acteurs est souvent le dindon de la farce. Les débuts de cet art remonteraient à la dynastie Mandchoue. Selon David Moser, professeur à l’Université normale de Pékin, « Le xiangsheng était à l’origine un art très populaire, voire même vulgaire, qui avait lieu dans les maisons de thé. D’ailleurs si une femme s’approchait trop près des comédiens ceux-ci arrêtaient la représentation, s’inclinaient en attendant qu’elle reparte puis reprenaient la représentation. Même par comparaison à aujourd’hui, cet art était politiquement incorrect et tout le monde en prenait pour son grade : les officiels corrompus, les élites, la paysannerie, les handicapés, les prostituées et les hommes politiques. »

Un show de Xiangsheng de Guo Degang, un des comédians les plus connus en Chine

Cette forme de théâtre était devenue si populaire que les autorités de la « Chine nouvelle » l’utilisèrent comme outil de propagande, mais aussi d’éducation pour la promotion du mandarin auprès de la population. Purgé de son irrévérence, le xiangsheng perdit cependant petit à petit de son mordant, à l’exception notable des années 80 et 90.

Devenir acteur de xiangsheng c'est suivre une formation de plusieurs années qui ne tolère pas beaucoup d’écarts. Selon Jesse Appell, l’un des rares acteurs occidentaux travaillant en Chine et ayant donné des spectacles de xiangsheng : « Nous devons faire très attention à la tradition. Par exemple, rien qu’en portant des costumes modernes nous serions déjà sur la corde ». Et à la différence du stand-up, l’apprenti comédien de xiangsheng doit se trouver un maître qui enseignera à son disciple les ficelles du métier pour lui ouvrir des portes. Zhao Yingxin, comédien pékinois de 31 ans, confie : « J’ai commencé à étudier cet art à l’âge de six ans sous la direction d’un maître et c’est grâce à ça que depuis 2012, c’est mon métier à temps plein. Avant le coronavirus, je donnais en moyenne 10 représentations par mois, en majorité pour des familles et des cols blancs. »

Si la plupart des sujets abordés par ces deux formes comiques sont les mêmes, l’une des différences fondamentales entre le xiangsheng et le stand-up est que si le premier est connu de tous, c’est en partie parce qu’on attend des comédiens qu’ils amusent tout le monde. Ce côté « spectacle pour toute la famille » peut donc difficilement convenir à une jeunesse chinoise cherchant souvent à se différencier de ses aînés.

Jesse Appell dans l'émission de télévision chinoise, Huanle xijuren. DR.

C’est la télévision et Internet qui vont donner au stand-up chinois ses lettres de noblesse, tout d’abord en la personne de Joe Wong. En 2000, ce natif de la région de Jilin devient docteur en biochimie à l’Université Rice au Texas. Mais il délaisse très rapidement le milieu universitaire pour commencer une carrière dans le stand-up à Boston puis rejoint la troupe du Late Show de l’humoriste Stephen Colbert. Quand ce comédien joue sur les planches chinoises, c’est toute l’assistance qui sort son téléphone pour filmer ce héros précurseur d’un stand-up « made in China ». Connu de pratiquement tous les étudiants chinois ayant étudié en Amérique du Nord, il est le modèle de tous les aspirants comiques chinois. Mais la gloire de Joe Wong n’aura pas suffi à elle seule à populariser le stand-up en Chine. En 2010 le Wall Street Journal critiquait son humour « étrange » et ses blagues dans les spectacles qu’il produisait en Chine pour être « impossible à comprendre pour un citoyen ordinaire chinois. » Il faudra attendre la fin des années 2010 et la production du talk-show chinois Roast Convention ou Roast ! (吐槽大会), basé sur le format du Comedy Central Roasts, pour que le stand-up sorte de sa position d’art underground. Ce format irrévérencieux diffusé sur la plate-forme Internet Tencent Video met en avant une célébrité qui sera tour à tour moquée par un panel de comédiens. Après quatre saisons de Roast Convention, et plusieurs milliards de clics, le mot stand-up entre définitivement dans la mémoire collective d’une partie de la jeunesse. « C’est assez simple, résume Jesse Appell, au milieu des années 2010, une personne seule sur scène avec un micro n’évoquait rien pour des spectateurs. Mais aujourd’hui en 2020 cette image est intrinsèquement liée à la culture du stand-up. »

L'épisode 10 de la troisième saison du talk-show chinois Roast Convention ou Roast ! (吐槽大会)

Un modèle économique à réinventer

Cependant, si l’on observait avant le coronavirus, un intérêt grandissant pour ce type de spectacle, il reste encore à trouver un modèle économique suffisamment stable aujourd’hui pour les comédiens et les producteurs. En effet, l’une des différences entre la Chine et la France, sinon entre l’Asie et l’Occident, réside dans le fait qu’une star chinoise doit développer un panel de talents beaucoup plus grand pour gagner sa vie et garder sa popularité. Prenons Sophie Marceau, par exemple. Si elle avait été actrice en Chine, elle aurait aussi dû songer à chanter, danser, voire lancer une marque de restaurant à son nom, comme naguère Jackie Chan. Pour les quelques acteurs de stand-up, le salut passera donc par monter sur scène pour gagner suffisamment de fans jusqu’à ce que des marques les approchent pour faire des pubs. D’autres approches existent, plus nobles comme donner des cours ou rejoindre une agence qui les emploiera à temps plein. De plus obscures aussi, comme écrire des sketchs pour des célébrités souhaitant profiter de cette nouvelle vague.

Une autre donne qui n’aurait sans doute pas échappé au lecteur assidu des affaires chinoises, est la volonté des autorités de ne pas laisser place à trop de vulgarité dans les spectacles. Comme le raconte le comédien Tony Chou au magazine The World of Chinese : « En Occident, vous n’avez qu’un seul juge : le public. Ici vous devez faire attention au goût des spectateurs, à votre sponsor et à la réglementation. Produire un spectacle avec ces questions tient de la quadrature du cercle. »

Pour ces comédiens le couperet de la blague de trop n’est pas la seule chose dont ils doivent s’inquiéter. Ouvrir un théâtre et le maintenir alors que les prix de l’immobilier ne cessent de grimper peut aussi être une tâche délicate, comme l’explique Jesse Appel. Pendant plusieurs années, il a tenu le « Centre comique Chine - États-Unis » (中美喜剧中心) dans une petite allée d’un hutong du centre de Pékin, pour finalement mettre la clé sous la porte : « Je dépensais tout mon temps et mon énergie à gagner de l’argent qui, par la suite, allait au propriétaire des lieux et me retrouvais à peine avec de quoi vivre. Ce modèle économique n’était plus possible donc j’ai fermé boutique avec l’espoir de trouver un nouveau lieu, mais je sais que ça sera compliqué. » Autre difficulté : faire passer les blagues d’une culture à l’autre. Evangeline Z, une actrice et militante féministe qui utilise la comédie pour promouvoir ses convictions, l’avoue : « Quand je suis sur scène et parle en anglais, je sais être provocante et pousser le public dans ses retranchements. Mais dès que je tente de dire la même histoire en chinois, je ressens subitement le poids de la tradition et je n’arrive pas à être drôle. »

Dernier élément, plus récent, qui rend précaire les aspirations de ces comédiens : l’impact du coronavirus sur l’industrie culturelle en Chine. Au 20 avril 2020, les cinémas et salles de concert du pays sont toujours fermés et nul ne sait quand le public sera autorisé à y retourner. Mais restons optimiste : la quarantaine qui s’est imposée à tous les foyers a fait exploser les audiences de vidéos sur Internet. Selon Daxue Consulting, un utilisateur moyen de Douyin (la version chinoise de TikTok) aura passé plus de trois heures sur l’application pendant l’épidémie contre seulement 45 minutes en 2019. C'est sans doute une des raisons pour laquelle Jesse Appel a récolté deux millions de fans en quelques semaines sur cette plate-forme et que Liu Wenyong a pu garder le lien avec son public. Reste à voir si ces nouveaux fans se transformeront en spectateurs quand les salles ouvriront à nouveau.

Aladin FARRÉ est producteur et journaliste à Pékin. Fondateur de la société de production China Compass Productions, il anime aussi le podcast Middle Earth sur l'industrie culturelle chinoise.

Photo: Une représentation de xiangsheng. © JIN Liwang/Xinhua


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