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L'Internet du Milieu : « mōyú », ou l’art de faire semblant de travailler au bureau

2020-07-08 Chine-info HU Wenyan

Chaque semaine, la rédaction décortique pour vous un phénomène social ou culturel à travers le jargon de l’Internet chinois. Au menu cette semaine : mōyú (摸鱼), ou comment concilier travail et oisiveté au bureau, au moment où les entreprises chinoises imposent plus que jamais un rythme de travail effréné.

Composé de () qui signifie « toucher », et () pour poisson, l’expression mōyú 摸鱼 provient du proverbe chinois húnshuǐ mōyú 浑水摸鱼, qui pourrait correspondre à l'expression française « pêcher (mōyú) en eau trouble (húnshuǐ) », indiquant le fait de tirer des avantages d’une situation confuse. En cyberlangage chinois, mōyú, généralement utilisé pour décrire des salariés, désigne l’art de faire semblant de travailler au bureau*. Un phénomène partagé dans les quatre coins du monde, mais qui prend une dimension protestataire en Chine sur fond de nouvelle révolution numérique qui impose un rythme de travail hors norme.

Depuis début 2019, le débat sur le « 996 » – travailler de 9 heures du matin à 9 heures du soir, 6 jours par semaine – fait rage en Chine. Alors que des développeurs informatiques se sont révoltés contre ce rythme de travail, illégal mais courant chez les géants du Net, les grands patrons ont été nombreux à défendre les cadences effrénées, jugées essentielles dans la poursuite de l’ambition personnelle de la jeunesse chinoise.

Ma Yun (Jack Ma), fondateur de Alibaba, a suscité l'indignation en défendant le rythme de travail « 996 » © Creative commons

Si les autorités ont sanctionné un petit nombre d’entreprises qui avaient imposé officiellement des heures supplémentaires non rémunérées, la majorité des salariés chinois, sans soutien des syndicats et dans un contexte de concurrence exacerbée sur le marché de travail, n’ont d’autres choix que de s’y résigner. S’ensuit une fatigue physique et psychologique, et une des conséquences majeures : mōyú ou faire semblant de travailler pour se reposer ou pour tuer le temps sans se faire licencier.

Dans la foulée de cette controverse, un utilisateur du réseau social Douban a même rédigé un Guide Mōyú, pour apprendre aux habitués des heures supplémentaires à faire semblant de travailler sans trop attirer l’attention de leurs supérieurs. Parmi les 17 conseils, on y trouve par exemple des astuces telles que : activer le mode sombre de l’ordinateur ; discuter avec des amis sur Google doc (le logiciel de traitement de texte en ligne de Google) ; fumer de temps en temps avec ses collègues ; lire des magazines pendant qu’on fait semblant de faire des photocopies ; lire des romans numériques sur l’ordinateur ; écrire des fictions…

Liu Cixin, premier écrivain chinois ayant remporté le prix Hugo du Meilleur roman en 2015 pour le premier opus de sa célèbre trilogie de science-fiction Le problème à trois corps, est considéré comme l’un des précurseurs du mōyú. Il a notamment écrit 13 livres pendant qu’il était ingénieur dans une centrale électrique à Yangquan (Shanxi), travail qu’il a exercé pendant 30 ans. Une partie de ses romans ayant été rédigée à son poste de travail. « On était tous devant un ordinateur, personne ne savait que j’écrivais des histoires de science-fiction », reconnaît dans une interview Liu Cixin, qui s’est converti en écrivain professionnel en 2009. De quoi alerter la Commission chinoise d’administration et de supervision des actifs publics, qui promet d'ailleurs de poursuivre des réformes en mettant fin au présentéisme et en réduisant le sureffectif, terrain propice pour mōyú. « Dans le contexte actuel, il serait donc impossible pour les ingénieurs en électronique de copier le parcours magistral de Liu Cixin… », commente, mi-figue, mi-raisin, un internaute sur la plateforme Weibo.

Liu Cixin © Compte officiel Weibo The Wandering Earth

Selon une enquête sur 13 000 entreprises dans différents pays, 13 % de leurs salariés déclarent qu’ils n’ont jamais fait autre chose que leur travail au bureau, un pourcentage qui ne représente que 6 % en Chine (Guoke). Sur une journée de travail de 8h, les salariés passeraient en moyenne une ou deux heures à prendre des pauses-café, à surfer sur les réseaux sociaux ou à faire du shopping en ligne..., et le temps à mōyú peut s’élever à 6 heures pour les journées de travail de 12h. Un avertissement pour les patrons férus du « 996 », qui, sans pouvoir s’attaquer aux problèmes structurels de leurs entreprises, risquent de subir un effet boomerang en amplifiant le phénomène mōyú.

*En cyberlangage chinois, huáshuǐ (划水 nager), est un terme similaire à mōyú, qui signifie «se reposer ou s'amuser alors que l'on devrait travailler». Cette expression trouve son origine dans le jeu vidéo World of Warcraft où il existe une zone d’eau, sur le champs de bataille du Bassin d'Arathi, dans laquelle les joueurs peuvent se cacher pour éviter de participer à des combats.

Photo du haut © freepik


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