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Les Chinois désespèrent d'obtenir un autre Nobel

2020-10-14 Le 9 Kavian Royai

Les paris lancés sur les éventuels lauréats du prix Nobel de littérature 2020 sont révélateurs des tendances et des désirs des parieurs. Alors quels sont les écrivains préférés des Chinois ? Si certains noms reviennent régulièrement comme ceux de Yan Lianke ou Yu Hua, d'autres, applaudis à l'Ouest, sont parfois quasi inconnus en Chine...

Avant la remise des prix Nobel qui ont eu lieu entre le 5 et le 12 octobre, les paris sont allés bon train sur les éventuels lauréats. Une coutume internationale vaine, mais qui a le mérite de mettre le doigt là où se trouvent les espoirs de chacun. Physique, chimie, médecine, littérature, économie, paix... Le prix, créé en 1901 par le chimiste Alfred Nobel, devra toutefois s'adapter à la situation actuelle : la remise devrait d'ailleurs se faire « sous de nouvelles formes qui prendront en compte les restrictions liées à la distanciation sociale et au fait que seulement quelques uns (voire aucun) des lauréats pourront participer sur place », selon un communiqué de la Fondation Nobel remis à l'AFP.

L'année dernière, le prix Nobel de littérature avait été exceptionnellement attribué à la polonaise Olga Tokarczuk au titre de l'année 2018, et à l'autrichien Peter Handke pour l'année 2019. Un choix qui a rapidement poussé une partie de l'opinion internationale à accuser le comité Nobel d'« eurocentrisme » : pour une énième fois, l'Académie suédoise choisissait des Européens. Une position derrière laquelle s'est ralliée une partie de l'opinion chinoise : « Le prix Nobel de littérature est un prix de littérature européenne, il incarne l'esprit humaniste et le jugement culturel des Européens, avec une sorte d'arrogance consubstantielle », affirmait ainsi Qiu Huadong, vice-directeur de L'Institut littéraire Lu Xun, l'unique établissement chinois de niveau national dédié à l'enseignement de la littérature (Beijing Youth Daily). Mais qui étaient donc les Chinois alors pressentis ?

En octobre dernier, dans la liste de pronostics du site britannique de jeux en ligne NicerOdds, les écrivains chinois figuraient pourtant en bonne place, avec par exemple, Can Xue, Yu Hua ou Yang Lian. Autre figure asiatique, le Japonais Haruki Murakami, avec ses millions de livres déjà vendus, également très apprécié des Chinois, y figurait évidemment aussi. Ces derniers l'ont d'ailleurs surnommé « l'Homme qui court pendant des millénaires », pour figurer sempiternellement en tête des listes depuis des années sans jamais obtenir de prix, au grand dam de ses fans. Le poète Bei Dao, le romancier Yan Lianke ont aussi été régulièrement cités sur la blogosphère chinoise.

Can Xue, l'incomprise

« Si la Chine a une chance d'avoir un lauréat au prix Nobel, alors ce sera Can Xue. »

— Susan Sontag

Depuis que Mo Yan a remporté le prix Nobel de littérature en 2012, les discussions autour des pronostics avaient perdu de leur vigueur en Chine. À la veille de l'annonce du prix Nobel l'année dernière, c'est pourtant le nom de l'écrivaine chinoise Can Xue qui a créé la surprise en apparaissant en 3e place dans les listes de pronostics de Nicerodds. C'est que Can Xue (« débris de neige »), Deng Xiaohua de son vrai nom, née en 1953 à Changsha (Hunan), est inconnue du grand public en Chine, ce qui a entraîné médias, lecteurs, critiques et éditeurs dans une discussion animée sur cette mystérieuse candidate qui cristallisait soudainement les espoirs d'un nouveau « Nobel miracle » chinois. Les articles titrant « Mais qui est donc Can Xue ? » ont alors commencé à remplir les rubriques littéraires des médias chinois, jusqu'à en devenir un mot clé sur Weibo, le twitter chinois.

L'écrivaine américaine Susan Sontag (1933-2004) a déclaré un jour : « Si la Chine a une chance d'avoir un lauréat au prix Nobel, alors ce sera Can Xue. » Appréciée en Occident, Can Xue, qualifiée en Chine d'auteure « expérimentale », n'y fait pas l'unanimité. Yan Feng, professeur de littérature à l'Université Fudan de Shanghai, a avoué sur Weibo fin 2019 ne pas aimer les « figures psychotiques et le monde cauchemardesque » de cette femme à qui il reconnaissant toutefois un « pouvoir de faire face au nihilisme et aux ténèbres », faisant d'elle rien moins que « le successeur de Lu Xun ». Le portrait de l'auteure par le Nanjing Yangtze Evening News révèle que de nombreux lecteurs chinois n'arrivent pas à comprendre ses œuvres, certains les qualifiant même d'illisibles. Chen Xiaozhen, rédactrice en chef de la Hunan Literature and Art Publishing House, la maison qui édite les œuvres numériques de Can Xue, explique que l'imagination de l'auteure relève de l'imprévisible et de l'onirique, empêchant le lecteur d'arriver à prédire les intrigues de ses histoires. Ses personnages n'arrivent souvent à rien, presque tout ce qu'ils entreprennent n'apporte aucun résultat, si bien qu'ils ne savent pas ce qu’ils font ni ce qu'ils doivent faire. « C'est cette impression de ne pas pouvoir trouver un ancrage solide dans la narration qui a rejeté de nombreux lecteurs, et c'est précisément cette impression de non-ancrage qui rend Can Xue unique », affirme-t-elle. Can Xue elle- même estime que ses propres œuvres posent un défi à la lecture : « J'attends avec impatience des lecteurs avec un esprit pionnier », aurait déclaré au média nankinois, celle qui d'habitude n'accepte que rarement les interviews.

Can Xue est pourtant l'un des écrivains chinois qui a beaucoup été traduit et publié à l'étranger. Au moins six des œuvres de celle qui est souvent surnommée la « Kafka chinoise » ont été traduites en anglais. Elle a été également traduite en japonais, en suédois, en vietnamien et en français (Dialogues en paradis, Gallimard, 1992). Enfant victime des campagnes de rééducation lors de la Révolution culturelle (ses parents étaient des intellectuels), la jeune Deng ne peut finir son cursus scolaire primaire et se voit contrainte d'apprendre par elle-même. À 17 ans, elle aurait déjà ingurgité le Capital de Marx encouragée par son père qui lui apprend aussi les rudiments de la philosophie occidentale. Anglophone autodidacte, son style devient inséparable de sa lecture approfondie des œuvres en anglais durant sa jeunesse. Pour Can Xue, ce n'est pas dans les plus vieilles casseroles qu'on fait la meilleure cuisine : le simple fait de savoir comment conserver la tradition chinoise ne peut pas en soi restaurer la tradition, ni être la condition d'un renouveau de la littérature chinoise. « Par rapport à la culture occidentale, la culture chinoise a ses propres avantages, mais elle a besoin de comparaison, d'apprentissage et d'intégration. Ce n'est qu'en recréant que nous pourrons conserver la tradition », relève l'article, de la bouche de l'auteure. « Sur ce point, j'ose dire qu'elle a dépassé de loin la grande majorité des écrivains chinois. Combien d'entre eux ont grandi après avoir lu des originaux anglais ? Can Xue a toujours été très sûre d'elle et je pense que cette confiance en elle lui vient d'avoir côtoyé continuellement la littérature anglaise originale pendant plus de deux décennies », estime Chen Xiaozhen.

Les pronostics chinois plutôt moroses pour 2020

Comment une artiste occulte a-t-elle pu soudainement attirer toute l'attention du pays ? Dans le mois qui a suivi la remise du prix, les ventes de Can Xue ont explosé, jusqu'à même dépasser et de loin, celles des 2 Nobel européens... Le paradoxe est soulevé par le site Jiemian, pour qui celui-là serait révélateur des attentes du public chinois, désireux d'afficher un autre Nobel à son palmarès national. Pourtant rien ne serait moins sûr selon le média, qui livre son analyse : « La tradition littéraire que reconnaît l'Académie suédoise est principalement représentée par les auteurs européens et américains ; et même si cela peut comprendre tel auteur chinois, écrivant sur tel bourg du Shandong [Ndlr : Mo Yan], c'est uniquement parce que les œuvres de cet auteur peuvent se rapporter à un 'Faulkner' ou un 'Márquez'. » En bref l'Académie suédoise se ferait la gardienne d'une culture canonique, d'essence plutôt européenne et les amateurs de littérature chinoise peuvent aller se recoucher. Pour pouvoir obtenir un prix Nobel, les écrivains chinois devraient se placer dans la lignée de ces "canons". Un constat qui entre curieusement en écho avec les paroles d'une Can Xue... Pour 2020, exit donc, les auteurs chinois ; exit aussi, les Européens, qui ont déjà eu leur trophée ; exit les Américains (Bob Dylan en 2016) et les Japonais (Kazuo Ishiguro en 2017). Comme toujours, surprise.

Photo : L'écrivaine Can Xue. DR.

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