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L’internationalisation du yuan (1/2) : les vrais enjeux du pétro-yuan

2019-04-01 Le 9, Camille-Yihua Chen

Pour nombre d’analystes, le pétro-yuan, créé à Shanghai en mars 2018, constitue un défi contre le pétro-dollar et à la suprématie du billet vert. Qu’en est-il au juste ?

Ce fut un mini séisme dans le secteur financier et pétrolier : le 26 mars 2018, la Chine lançait à la Bourse internationale de l'énergie de Shanghai (Shanghai International Energy Exchange, la division de la Bourse shanghaienne des matières premières) son propre contrat à terme sur le pétrole (brut), lequel est coté en yuan, la monnaie chinoise. Un événement célébré en grande pompe en présence de nombreuses personnalités chinoises et étrangères, dont notamment : Ying Yong (maire de Shanghai), Liu Shiyu (président dela Commission de réglementation des valeurs mobilières de Chine) et Leo Melamed (président honoraire à vie du CME Group, principale entreprise au monde de Bourse d'échange de marché à terme basée à Chicago). Ainsi, après New York (Nymex), Londres (ICE), Tokyo (TOCOM), Singapour (SGX) et Dubaï (DME), Shanghai (INE) possède à son tour un contrat à terme sur le pétrole.

Le nouveau-né se dote de trois particularités : une cotation en yuan - et non en dollar comme sur les autres places de cotation du pétrole -, l’accessibilité pour les investisseurs étrangers, et la convertibilité en or physique. Pourquoi la Chine a-t-elle créé son propre contrat à terme sur le pétrole ? La cotation en yuan, qui crée de facto le pétro-yuan, constitue-t-elle, comme le prétendent certains, une menace pour le pétro-dollar1 qui, depuis les années 1970, a posé les fondations de la suprématie du billet vert ?

Un prix étalon pour la Chine, premier importateur mondial de pétrole

Pour rappel, un contrat à terme sur le pétrole est un produit financier qui permet de prendre un engagement de vendre ou d’acheter une quantité déterminée de pétrole à un prix et à une date fixés à l’avance. C’est un contrat standardisé et coté sur un marché réglementé, qui remplit deux principales fonctions : fixer le prix du baril de pétrole brut grâce aux négociations entre acheteurs et vendeurs2 et, pendant la durée du contrat, se couvrir contre les fluctuations de prix grâce à un mécanisme de spéculation.

Paradoxalement, le premier acheteur du monde n’a pas son mot à dire sur ses prix d’achats.

Jusqu’à présent, le commerce international du pétrole est essentiellement centralisé àNew Yorkau Nymex (New York Mercantile Exchange) et à Londres à l'ICE (Intercontinental Exchange), marchés sur lesquels sont négociés deux types de pétrole : le WTI (West Texas Intermediate) - extrait en Amérique du Nord -, et le Brent - un brut assez léger issu d'un mélange de la production de dix-neuf champs de pétroles situés en Mer du Nord. Du fait de leur qualité et de leurs quantités échangées, l’un comme l’autre servent de références en matière de prix au niveau mondial. Ainsi par exemple, le cours du Brent détermine celui de 60 % des pétroles extraits dans le monde.

Toutefois, le poids sans cesse croissant de la Chine sur le marché pétrolier mondial change la donne. Aujourd’hui, l’ex-Empire du Milieu s’impose à la fois comme deuxième consommateur et premier importateur mondial d’or noir, avec une consommation annuelle de 610 millions de tonnes, dont 420 millions proviennent de l’étranger. Mais paradoxalement, le premier acheteur du monde n’a pas son mot à dire sur ses prix d’achats : pour se fournir en pétrole, la Chine doit se référer principalement aux prix du Brent et du WTI, actuels baromètres de référence, qui, certes, reflètent les fondamentaux du marché pétrolier mondial, mais ne traduisent guère l’offre et la demande sur le marché chinois, l’un des plus importants du monde. « Cela ne permet pas d’optimiser l’allocation des ressources pétrolières de la Chine », fait remarquer un expert. D’où la création par la Chine de son propre contrat à terme, qui lui donne à présent la possibilité de se référer à un prix plus proche de la réalité de son marché, différent de celui du Brent ou du WTI. Dans le même temps, le nouveau contrat permet aux groupes pétroliers chinois de se couvrir contre les risques de fluctuations des prix, souvent brusques voire imprévisibles. Un spécialiste chinois explique : « Nous manquions d’outils pour nous protéger des risques liés aux prix du pétrole ; les prix fluctuaient fortement. Or, il nous arrivait souvent de rater des opportunités d’achat quand les prix baissaient, ou d’importer massivement au moment où les prix montaient. Pour les grands groupes importateurs, le contrat à terme de Shanghai constitue un excellent outil de couverture. »

Signalons un autre paradoxe, souvent ressenti comme une discrimination : le prix majoré pour l’Asie. Il s’agit d’un prix auquel, pour des raisons historiques et géopolitiques, les pays producteurs du Moyen-Orient vendent leur pétrole plus cher aux pays d’Asie qu’aux pays occidentaux, avec une majoration qui va de 1,5 à 3 dollars par baril. Une situation d’autant plus pénalisante pour la Chine que celle-ci importe du Moyen-Orient près de 50 % de ses besoins en pétrole (cf. graphique). Conséquence : chaque année, le premier importateur du monde paie, au seul titre du prix majoré pour l’Asie, un montant supplémentaire de 12,8 milliards de yuans, soit 2 milliards de dollars. Il lui est même arrivé de payer moins cher en important du Moyen-Orient mais via les États-Unis qu’en important directement du Moyen-Orient !

En clair, il était temps que la Chine dispose de sa propre place de cotation afin d’avoir un droit de parole sur la fixation des cours du brut.

Pétro-yuan contre pétro-dollar ?

Nous l’avons souligné plus haut : le contrat à terme sur le pétrole de Shanghai est un contrat coté en yuan, la monnaie chinoise. Tous les intervenants sur le marché doivent donc utiliser celle-ci pour négocier les contrats d’achat et de vente. Pékin vise ainsi un double objectif : d’une part, faire émerger un prix de référence en monnaie locale, qui reflète mieux les volumes d’importation et la consommation de pétrole en Chine et, dans une plus large mesure, en Asie ; d’autre part, promouvoir l’internationalisation du yuan grâce au pétro-yuan ainsi créé. Aujourd’hui, la question se pose de savoir si le pétro-yuan constitue une sérieuse alternative au… pétro-dollar.

Pour mémoire, le pétro-dollar a vu le jour au début des années 1970 à la suite de deux événements au retentissement mondial : l’effondrement du système monétaire de Bretton Woods et le premier choc pétrolier. Signés en juillet 1944 à Bretton Woods dans l’État du New Hampshire, aux États-Unis, les Accords de Bretton Woods instaurèrent un nouveau système monétaire international après la Seconde Guerre mondiale : l’étalon de change-or. C’est un système où l’or restait l’élément principal, et où seul le dollar était convertible en or3 au taux fixe de 35 dollars l’once - les autres monnaies étant indirectement convertibles par l’intermédiaire du dollar. L’étalon de change-or érigea ainsi le dollar en devise internationale de réserve de référence.Mais dès 1960, suite au déficit commercial et budgétaire, les difficultés apparurent : le nombre de dollars en circulation dépassant très largement les réserves d’or des États-Unis, l’échange de dollars contre de l’or devint problématique. En 1971, le président américain Nixon mit fin à la convertibilité du dollar en or. Il voulait ainsi écarter la menace d’une ruée massive sur l’or par des possesseurs de dollars, et de ce fait contenir la montée de l’inflation aux États-Unis.

Les pays producteurs du Moyen-Orient vendent leur pétrole plus cher aux pays d’Asie qu’aux pays occidentaux, avec une majoration qui va de 1,5 à 3 dollars par baril.

Cependant, comment stimuler la demande du dollar, dévalué de 8 % vis-à-vis de l’or et dont personne ne voulait ? Après le premier choc pétrolier (1973), qui vit le prix du pétrole multiplié par quatre - passant de 2,59 à 11,65 dollars -, les États-Unis décidèrent de se rapprocher de l’Arabie saoudite, premier exportateur mondial de pétrole et élément de poids au sein de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). En 1974, les deux pays signèrent un accord puissant selon lequel les États-Unis offraient une protection militaire aux champs pétrolifères de l’Arabie Saoudite ; en échange, l’Arabie Saoudite devait accepter de coter toutes ses ventes de pétrole en dollar, et elle pouvait investir des milliards de ses revenus en pétro-dollars dans les bons du Trésor dans des conditions avantageuses, ce qui permettait de financer les dépenses des États-Unis. L’année suivante, l’Arabie Saoudite fut suivie par quasiment tous les autres pays membres de l’OPEP : le système pétro-dollar était sur les rails. Depuis lors, et à de rares exceptions près, toutes les opérations d’achat et de vente de pétrole sont effectuées en dollar, obligeant les importateurs à se procurer d’abord des billets verts avant d’acheter du pétrole. Le placement de leurs revenus sur l’immense marché des dettes américaines permet aux Américains de financer à moindre coût leur endettement abyssal. C’est le fameux « privilège exorbitant » dénoncé dans les années 60 par Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre des Finances.

Certes, le système de Bretton Woods a fait du dollar une devise de réserve internationale, mais c’est le système du pétro-dollar qui, trente ans plus tard, a assuré au billet vert une incontestable prééminence. Et, dans la fulgurante montée en puissance du dollar, le pétrole, source d’énergie primordiale pour le monde entier et matière première la plus négociée de la planète, a joué un rôle déterminant. Bien que souvent montré du doigt pour son hégémonie sans partage, et malgré la création de l’euro en 1999 puis le démarrage officiel de l’internationalisation du yuan en 2009, le dollar reste encore – et de très loin – la monnaie la plus utilisée au monde. Au troisième trimestre 2017 par exemple, la monnaie américaine occupait 63,5 % des réserves de devises mondiales, contre 20 % pour l’euro et seulement 1,12 % pour le yuan. Cela signifie que la plupart des pays vont utiliser le dollar comme mode de paiement, puisque 70 % du commerce international se fait en dollars.

Cérémonie du lancement de la Bourse internationale de l'énergie de Shanghai, le 26 mars 2018.© FANG Zhe/Xinhua

Toutefois, l’émergence du pétro-yuan, qui s’inscrit dans l’internationalisation de la monnaie chinoise, pourra - lentement peut-être, mais sûrement - bousculer l’équilibre. Pour les trois raisons suivantes :

l Le rapport acheteurs/vendeurs a changé.

Au cours des dernières années, le secteur pétrolier a connu de profonds changements, avec notamment l’arrivée d’un acteur prépondérant : la Chine. En effet, après être devenue, dès 1993, un importateur net de pétrole, la Chine a, en 2017, supplanté les États-Unis au rang de premier importateur mondial d’or noir. Elle est aussi le deuxième consommateur de pétrole du monde, derrière les Etats-Unis ; et, selon les prévisions, elle devrait les remplacer sur la première marche du podium, en 2035. Enfin, elle a augmenté ses importations auprès des pays hors du Moyen-Orient, comme la Russie ou le Venezuela. En octobre 2018 par exemple, la Russie a même remplacé l’Arabie Saoudite en tant que premier exportateur vers la Chine. Tout cela devrait inciter à utiliser le yuan comme monnaie de transaction et non plus le dollar, qui tend à venir superflu pour les principaux exportateurs de la Chine.

l Plusieurs exportateurs ont accepté le yuan

Alors que le dollar reste encore la principale monnaie de transaction, le yuan est de plus en plus accepté. Ainsi par exemple, entre 2012 et 2015, l’Iran et la Russie, deux importants exportateurs de pétrole vers la Chine et victimes d’un embargo américain, ont décidé de vendre leur pétrole en yuan. Le Venezuela leur a emboîté le pas en 2017, en réponse aux sanctions financières décrétées par Washington contre Caracas. Et l’Angola, premier fournisseur africain de pétrole de la Chine, a suivi le mouvement en 2018 en vendant une partie de son pétrole en monnaie chinoise. La liste devrait s’allonger dans les années à venir…

l À Shanghai, le volume d’échanges a, un temps, dépassé celui de Londres !

Pour son premier jour de cotation à Shanghai, le 26 mars 2018, le pétrole a connu une activité très dynamique, avec pas moins de 20 millions de barils « papiers » (contrats pétroliers) échangés. Les plus grands traders de pétrole – Glencore, Trafigura et Mercuria -- ont joué le jeu en effectuant des transactions sur le contrat à terme de Shanghai. Du côté des majors, Shell, la compagnie pétrolière néerlandaise mondialement connue, a conclu un accord avec son client chinois Sinopec, en acceptant d’être payée en barils « papiers ». Quant au volume d’échanges, il a même dépassé celui de Londres, l’une des deux Bourses de référence mondiale pour le pétrole. Plus surprenant encore : trois mois après son lancement, le contrat de Shanghaï a vu son volume d’échanges quotidien excéder celui de Dubaï (DME), s’imposant ainsi comme le plus gros contrat d’Asie et la troisième référence de prix au niveau mondial, derrière le WTI et le Brent. Reste à savoir s’il parviendra à attirer un nombre plus important d’intervenants, en particulier internationaux, condition sine qua non de son succès.

Convertibilité du yuan, la question centrale

Pour l’heure, ce qui fait encore hésiter certains investisseurs étrangers à intervenir sur le contrat pétrolier de Shanghai, c’est la question de la convertibilité du yuan. Même si, dès 2009, Pékin a officiellement commencé à internationaliser sa devise, celle-ci n’est que partiellement convertible4, avec un taux de change placé sous le contrôle des autorités monétaires chinoise.Certes, la monnaie chinoise a gagné de l’importance : elle est devenue une monnaie de référence pour le Fonds monétaire internationale (FMI) qui l’a incluse dans son panier des droits de tirages spéciaux (DTS5), aux côtés du dollar, de l’euro, de la livre sterling et du yen. Pour autant, elle n’est pas (encore) une monnaie internationale au même titre que le dollar ou l’euro. D’autre part, l’intensification, depuis quelques années, du contrôle des sorties de capitaux visant à stabiliser le taux de change du yuan constitue un obstacle supplémentaire… Toutefois, l’internationalisation de la monnaie chinoise est en marche. C’est un mouvement de fond qui se poursuivra en dépit des difficultés - dans le cadre, notamment, de l’initiative des Nouvelles routes de la soie.

En attendant, la solution que Pékin a trouvée pour favoriser les négociations sur le contrat de Shanghai libellé en yuan, c’est de l’adosser à l’or.

En attendant, la solution que Pékin a trouvée pour favoriser les négociations sur le contrat de Shanghai libellé en yuan, c’est de l’adosser à l’or. Autrement dit, les vendeurs de contrat pourront convertir en or les yuans qu’ils auront reçus en fin de transaction. Pour beaucoup, le contrat à terme sur le pétrole coté en yuan a été conçu pour défier le WTI et le Brent, tandis que le pétro-yuan qu’il a contribué à créer finira par détrôner le pétro-dollar. Mais la position de Pékin est bien plus nuancée : « Nous avons lancé ce contrat à la fois pour accroître notre capacité à négocier notre facture énergétique en intervenant plus directement dans la détermination des cours mondiaux, et pour consolider l’internationalisation de notre monnaie. Loin de nous l’idée de défier le dollar », déclare un officiel chinois.

Que cherche vraiment la Chine ? Faire entendre sa voix en tant que premier importateur du monde de pétrole et, par ricochet, proposer une alternative au WTI et au Brent en ouvrant plus de possibilités d’arbitrage.

1Le pétro-dollar est un dollar américain versé aux pays exportateurs de pétrole en échange de la vente de pétrole.

2Dans le commerce du pétrole, les négociants se réfèrent aux prix qui se forment sur le marché de contrats à terme.

3Les États-Unis étaient et restent toujours le plus grand pays détenteur de réserves d’or dans le monde, avec un stock atteignant plus de 8 000 tonnes.

4Le yuan est convertible pour les échanges de marchandises mais pas pour les transactions sur les marchés de capitaux, jugées imprévisibles et donc dangereuses pour la stabilité de la monnaie chinoise.

5Un instrument monétaire international, créé par le FMI en 1969 pour compléter les réserves de devises officielles de ses pays membres.

Image en-tête : Un puits de pétrole à 4 600 mètres d'altitude dans la province du Qinghai (Nord-ouest). En Chine, la production domestique de pétrole (3,8 millions de barils par jour en 2017), est de loin insuffisante pour satisfaire sa consommation, qui compte parmi les plus élevées du monde. Ainsi, plus de 60 % du pétrole consommé est importé de l'étranger. D'où la stratégie chinoise de valorisation du pétro-yuan.© SUN Rui/CNS

Camille Chen

Auteure et spécialiste des questions économiques, Camille-Yihua Chen est rédactrice en chef à Radio LCF - La Chine en français.

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