menu
menu
seacher

La dette chinoise : qu’en est-il ?

2019-07-16 LE 9 Camille-Yihua Chen

C’est le niveau d’endettement des entreprises qui serait le plus à craindre. Reste à savoir si la Chine est en mesure de le maîtriser...

La dette chinoise n’aura cessé de faire les gros titres, ni de manquer de semer l’inquiétude... « L'endettement excessif de la Chine devient préoccupant », titrait, le 16 avril, le quotidien Les Échos. « Endettement des entreprises : l'OCDE met la Chine en garde », alertait le même jour Le Figaro, citant un rapport de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques).

Il convient de préciser que l’ampleur de la dette d’un État, dont la mesure correspond au ratio dette publique rapportée au PIB (ratio dette/PIB), indique sa capacité à octroyer des crédits mais aussi à faire face à son endettement. Ainsi reflète-t-elle le niveau de développement du crédit de son système financier. Un ratio trop bas signifie que son système de crédit est sous-développé, ce qui constitue un obstacle au développement de son économie. Mais un ratio trop élevé n’est pas non plus un signe positif : il montre que son système de crédit atteint ses limites, ce qui risque de peser sur sa croissance, voire de provoquer une crise financière... Quel est le niveau d’endettement de la Chine ? Pourquoi inquiète-t-il tant?

Une dette parmi les plus élevées du monde

À en juger par les données disponibles fin 2018, la dette chinoise s’élèverait à 219 000 milliards de yuans (31 843 milliards de dollars), ce qui, en termes de chiffre absolu, place la Chine dans le quatuor de tête des pays les plus endettés du monde, derrière les États-Unis mais devant l’Union européenne et le Japon. Les calculs du Citigroup révèlent d’ailleurs qu’à eux quatre, ils comptent pour 80 % de la dette mondiale, qui s’établit à près de 250 000 milliards de dollars. Un niveau jamais observé depuis les années 1950.

Toutefois, vue sous l’angle du ratio dette/PIB — indicateur qui mesure le niveau d’endettement d’un État —, la Chine, avec une dette qui représente 243 % de son PIB1, figure certes parmi les nations qui souffrent le plus d’un taux d’endettement très élevé, mais elle n’est «que» quatrième au classement mondial, ce qui reste à confirmer par les statistique de 2018. À titre indicatif, en 2017, les plus gros emprunteurs du monde en termes de ratio dette/PIB étaient, dans l’ordre : le Japon (400 %), la France (289 %), les États-Unis (256 %), la Chine (250,9 %), le Royaume-Uni (247 %) et l'Italie (246 %)2.

Selon le FMI, ce sont surtout « les économies avancées et, plus récemment, les pays émergents et ceux en développement » qui ont contribué à alourdir l’endettement mondial. Force est cependant d’observer que la Chine est le seul pays émergent à afficher un endettement aussi élevé que celui des pays occidentaux. Pour rappel, en 2017, le Brésil et l’Inde s’endettaient respectivement à hauteur de 151,7 % et de 124,3 %. Toujours selon le FMI, la part de la Chine dans la dette mondiale a, au cours des dernières années, rapidement progressé, passant « de moins de 3 % » au début des années 2000, « à plus de 15 % » aujourd’hui.

« Avec un PIB de 90000 milliards de yuans, la Chine est cependant tout à fait en mesure de maîtriser sa dette publique (33346 milliards de yuans) »

De quelle dette parle-t-on?

Avant d’analyser pourquoi la Chine en est arrivée là, intéressons-nous d’abord à la structure de la dette chinoise - clé de lecture indispensable à la compréhension du niveau d’endettement du pays. Tout comme celle des autres États, la dette de la Chine est constituée de trois composantes : la dette publique, la dette des ménages et la dette des entreprises non financières3.

La dette publique comprend la dette de l’État central et celle des collectivités locales. En 2018, l’État central a contracté 14 960 milliards de yuans (2 175 milliards de dollars) de dette, soit 16,6 % du PIB national ; et les collectivités locales 18 386 milliards de yuans (2 673 milliards de dollars), soit 20,4 % du PIB. Au total, la dette publique chinoise représente un ratio dette/PIB de 37 %. Un niveau nettement inférieur à ceux des économies avancées, tels le Japon (240 %), la Grèce (181,1 %), l’Italie (132,2 %), le Portugal (121,5 %), les États-Unis (107,2 %), ou encore la France (98,4 %) ; mais supérieur à ceux des pays comme l’Algérie (36,9 %), la Corée du sud (36,6 %) ou encore la Russie (13,5 %)4. Avec un PIB de 90 000 milliards de yuans, la Chine est cependant tout à fait en mesure de maîtriser sa dette publique (33 346 milliards de yuans).

Deuxième composante de la dette chinoise, la dette des ménages se monte à 47 900 milliards de yuans (6 965 milliards de dollars), soit 53,2 % du PIB. Certes, un tel niveau d’endettement n’apparaît pas excessif comparé à celui de pays tels que la Suisse, championne en la matière (128,8 %), l’Australie (120,5 %), le Danemark (116,7 %), les États-Unis (102 %) ou la Norvège (100,5 %)5. D’autant qu’avec un ratio proche de celui de l’Allemagne (52,9 %) – bon élève de l’Europe – et légèrement inférieur à celui de la France (59,8 %), l’endettement des ménages chinois reste soutenable. Toutefois, ce qui pose problème, c’est la rapidité de son rythme de progression : de 17,9 % en 2008, il est passé à 53,2 % en 2018, soit une hausse de 35,3 % en seulement 10 ans, sous la poussée essentiellement du prêt immobilier (54 % de la dette des ménages). Une augmentation aussi rapide que celle des États-Unis sur la période 2000-2007 ! À signaler surtout : alors qu’aux États-Unis, il a fallu 40 ans pour voir l’endettement des ménages passer de 20 % à plus de 50 %, 10 ans ont suffi en Chine pour que l’endettement des ménages bondisse de 17,9 % à 53,2 % : c’est dire l’ampleur de son expansion ! Force est de constater qu’aux États-Unis, l’endettement massif des ménages à bas revenus a été le signe avant-coureur de la crise des subprimes de 2008... En avril 2018, Huang Qifan, vice-président du Comité financier et économique du Congrès national du peuple, a déclaré : « La dette des ménages comprend le crédit immobilier [...] qui, au cours des dernières années, a augmenté relativement vite [...] Dorénavant, [nous devons] le maintenir pendant longtemps en deçà des 50 %du PIB : ce sera plus sécurisant et plus raisonnable 6. »

« Alors qu’aux États-Unis, il a fallu 40 ans pour voir l’endettement des ménages passer de 20 % à plus de 50 %, 10 ans ont suffi en Chine pour que l’endettement des ménages bondisse de 17,9 % à 53,2 % »

Troisième composante de la dette chinoise, la dette des entreprises non financières devrait, selon nos calculs, culminer à 13 8240 milliards de yuans (20 100 milliards de dollars)7, ce qui représente un ratio d’endettement de 153,8 %8, soit 63 % de la dette chinoise totale. Un niveau jugé dangereux par tous les experts, chinois et internationaux. Comme le faisait remarquer Huang Qifan : « Ce qui pose vraiment problème à l’économie chinoise, c’est l’endettement des entreprises non financières qui s’établit à 160 % (NDLR : chiffre de 2017) : c’est énorme, et parmi les plus élevés au monde ». À titre de comparaison, le niveau d’endettement des six plus importants pays du monde (hors Chine) en termes de PIB enregistré fin septembre 2018 s’est établi comme sui t: 46,9 % pour les États-Unis, 91,2 % pour le Japon, 38,7 % pour l’Allemagne, 45,7 % pour l’Inde, 68,8 % pour le Royaume-Uni et 74,1 % pour la France9. Avec 153,8 %, la Chine est la championne de l’endettement des entreprises non financières, loin devant les six autres plus grandes économies mondiales.

En 2018, le vice-président du Comité financier et économique de l’Assemblée populaire nationale expliquait : « Si nous parvenions à réduire la dette des entreprises, de 50 points de pourcentage par exemple, le ratio dette/PIB pourrait descendre en-dessous de 200 %. Ce serait beaucoup mieux. Le point crucial de la réduction du ratio dette/PIB réside donc dans celle de la dette des entreprises. » Pourquoi la dette des entreprises chinoises non financières a-t-elle atteint un niveau aussi astronomique ?

La dette s’envole depuis la crise des subprimes

Comme le montre le tableau ci-dessous, l’endettement des entreprises non financières a connu quatre périodes. Entre 1996 et 2003, il a progressé de 24,5 % ; entre 2004 et 2008, il a en revanche chuté de 10,3 % ; entre 2009 et 2016, il a de nouveau augmenté, mais de façon très significative : 63,3 % ; puis, entre 2017 et 2018, il a une nouvelle fois reculé, affichant un taux négatif de 4,9 %.

C’est donc sur la période 2009-2016 que le ratio d’endettement des entreprises non financières est monté en flèche, avec un rythme de progression de 6,6 % en moyenne par an. L’explication est simple: à la suite de la crise des subprimes de 2007, Pékin a lancé un plan de relance en novembre 2008, visant à injecter sur le marché 4 000 milliards de yuans (586 milliards de dollars) afin de stimuler la demande intérieure face au ralentissement de la croissance et à la stagnation des exportations. Les banques, toutes publiques, ont été encouragées à prêter massivement à des entreprises, notamment publiques puisque celles-ci bénéficiaient de la garantie de l’État. Au total, les entreprises publiques comptaient pour plus de la moitié de la dette totale des entreprises et elles étaient aussi responsables de la plus grosse part de l’augmentation de la dette des entreprises entre 2008 et 201610. En effet, incapables de s’adapter aux nouveaux mécanismes du marché, beaucoup d’entre elles peinaient à réaliser des profits, à investir dans la recherche ou à créer de nouveaux produits, devenant ainsi obsolètes. Surtout, héritage de l’ère maoïste, elles devaient jouer un rôle important dans le maintien de l’emploi, en faveur de la stabilité sociale, certes, mais au détriment de la rentabilité. Plus grave encore, comme l’explique Alice Jetin Duceux dans son article intitulé « Dette des entreprises en Chine: se dirige-t-on vers une crise?», « [...] ces crédits obtenus à bon marché n’ont pas [tous] été utilisés pour financer des investissements. Une partie a souvent été prêtée à nouveau par des entreprises d’État [...] à des taux plus élevés, alimentant ainsi la spéculation et une augmentation des prêts non productifs dans l’ensemble du système bancaire ».

« Une partie des prêts obtenus par les entreprises publiques a souvent été à nouveau prêtée par celles-ci à des taux plus élevés, alimentant ainsi la spéculation et une augmentation des prêts non productifs »

Qu’en est-il des entreprises privées? Petites et moyennes entreprises pour la plupart, elles constituent le moteur de la croissance chinoise, contribuant à créer, en 2010 par exemple, 65 % du PIB et 80 % des offres d’emplois. Or au plus fort de la crise, les banques rechignaient à leur octroyer des crédits, obligeant nombre d’entre elles à recourir à la finance parallèle pour conclure des prêts à des taux souvent très élevés. Une situation qui a engendré une chaîne d’endettements dans l’ensemble du secteur privé chinois, au point que les entreprises privées sont de plus en plus exposées à la dette et à des situations de défauts de paiement...

Enfin, le ratio d’endettement très élevé des entreprises non financières trouve aussi son explication dans une pratique spécifiquement chinoise: l’inclusion de la dette dite « toucheng zhaiwu » dans les statistiques de la dette des entreprises non financières. « Toucheng zhaiwu » est une sorte d’obligation d’entreprise destinée à financer les projets d’infrastructures dans les villes. Ce sont surtout les collectivités locales qui les utilisent pour réaliser des missions d’intérêt public: construction ou rénovation d’écoles, d’hôpitaux, etc. Jusqu’à présent, les toucheng zhaiwu sont comptabilisés comme de la dette des entreprises non financières. Mais un nombre croissant d’économistes estiment qu’il convient de les faire apparaître dans les comptes des collectivités locales. Une question complexe que les spécialistes n'ont pas encore tranché.

Quelles solutions ?

Entre 2017 et 2018, le ratio d'endettement des entreprises non financières a reculé de 4,9 %, passant de 158,5 % à 153,6 %. En parallèle, le ratio dette/PIB c'est quant à lui réduit de 3 points de pourcentage : de 244,0 %, il est tombé à 243,7 %. Des résultats encourageants, certes, mais il ne faut pas sous-estimer les effets négatifs de la guerre commerciale provoquée par les États-Unis contre la Chine, qui risquent de peser sur la croissance chinoise en 2019...

En attendant, la Chine poursuit des efforts pour réduire son endettement, notamment celui de ses entreprises. Plusieurs mesures ont été mises en œuvre simultanément :

- Augmenter la capacité des entreprises à réaliser des profits en investissant dans des secteurs innovants et à fort potentiel (IA, high-tech, économie verte...)

- Améliorer l’efficacité des marchés boursier et obligatairedeux canaux de financement qui viennent compléter le prêt bancaire, jusqu’à présent principale source de crédit mais aussi d’endettement

- Continuer à réglementer les levées de fonds des collectivités locales via les emprunts obligataires tel l’emprunt toucheng zhaiwu

- Oser éliminer les secteurs vieillissants et non rentables, et laisser mourir les entreprises « zombies », ces firmes qui ne font pas faillite alors qu’elles ne s’adaptent pas pour retrouver un nouveau souffle

- S’attaquer à la finance parallèle, qui prête aux PME à des taux usuriers, les contraignant parfois à la faillite

- Enfin, last but not least, inciter les banques à soutenir davantage les PME, force vive de la nation chinoise.

Camille-Yihua Chen est journaliste, auteure et spécialiste des questions économiques et financières

1 Le PIB chinois de 2018 s’élève à 90000 milliards de yuans.

2 « L’économie mondiale n’a jamais été aussi endettée », titrait Le Figaro le 4 janvier 2011.

3 Les entreprises non financières empruntent aux entreprises financières qui sont des banques. Ainsi la relation entre entreprises non financières et entreprises financières ou banques ressemble aux deux faces d’une même pièce: côté face, ce sont les entreprises non financières qui empruntent, côté pile, les banques qui prêtent. Les premières sont des débitrices, et les secondes des créancières.

4 Sources : ministère français de l’Économie et des Finances, CEIC Data.

5 Sources : or-argent.eu, Banque de France.

6 « Huang Qifan: l’essentiel n’est-il pas de s’attaquer aux 130 000 milliards de yuans de dette des entreprises ? », Zhongguo Jingji Zhoukan (Hebdo de l’économie chinoise), 10 avril 2018.

7 Calcul de l’auteur sur la base de deux statistiques : le ratio dette/PIB de la dette des entreprises (153,8 %) et le PIB chinois de 2018 (90 000 milliards de yuans). Ce ratio est, selon l’OCDE, de 155 % .

8 Huang Qifan, supra.

9 Sources: Banque de France, Yzforex.com

10 cadtm.org, avril 2019.

Newsletter

Inscrivez-vous pour recevoir la newsletter de Chine-info !

Commentaires

Rentrez votre adresse e-mail pour laisser un commentaire.