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Libra : un défi pour la monnaie chinoise

2019-08-13 Chine-info Camille-Yihua Chen

Photo : Xinhua

La crypto-monnaie que Facebook prévoit de lancer pourrait constituer un sérieux obstacle à l’internationalisation du RMB, la monnaie chinoise.

L’événement financier le plus important de l’année en cours, c’est sans doute l’annonce par Facebook, le 18 juin, du lancement en 2020 de sa propre crypto-monnaie, la Libra. Vingt-huit grands groupes dont Mastercard, Visa, Spotify, PayPal, eBay ou encore Iliad se sont associés au projet en investissant chacun 10 millions d’euros. Et la liste des partenaires devrait s’allonger dans les mois à venir.

Tout comme les autres crypto-monnaies – du bitcoin à l’ethereum en passant par le dogecoin, le litecoin... –, la Libra n’est pas émise par une banque centrale et, de ce fait, n’appartient pas à un État. C’est une monnaie 100 % électronique, magnétique et virtuelle. Surtout, elle est cryptée : seules les personnes qui détiennent le code permettant de la décrypter peuvent l’utiliser – il peut s’agir d’informations personnelles appartenant aux détenteurs, comme par exemple une empreinte digitale. Enfin, les informations personnelles sont stockées dans un système de fichiers, ou plutôt un réseau de fichiers connu sous le nom de « blockchain ». Et c’est précisément le « blockchain », réputé infalsifiable, qui fait de la crypto-monnaie la monnaie la plus sûre du monde : en effet, il enregistre et conserve toutes les transactions d’achat, de vente ou de transfert, que tout utilisateur peut consulter et vérifier.

Mais là s’arrêtent les similitudes, car contrairement aux autres crypto-monnaies dont les cours sont extrêmement volatiles, la Libra se veut stable, ce qui inspire confiance et permet à ses futurs utilisateurs d’éviter le risque de perdre du jour au lendemain la valeur de leur crypto-monnaie. Pour assurer la stabilité de la Libra, Facebook a décidé d’adosser sa monnaie digitale à un panier de devises telles que, par exemple, le dollar, l’euro et le yen. Autrement dit, le taux de change entre la Libra et le panier de devises est fixe, avec une faible probabilité de variation.

Pour Facebook, la Libra constitue une étape supplémentaire dans l’intégration de l’utilisateur à son business model : la firme de Mark Zuckerberg va ainsi pouvoir renforcer le réseau social dans lequel les membres pourront non seulement échanger mais aussi, grâce à Calibra1, acheter, vendre ou envoyer de l’argent. Calibra est l’outil de gestion de la Libra, le support sur lequel la crypto-monnaie de Facebook sera stockée, dépensée ou transférée – un peu comme Paypal ou Alipay, le portefeuille électronique du géant chinois Alibaba. En outre, Facebook va pouvoir utiliser les informations personnelles sur le profil des utilisateurs pour affiner la gestion des annonces publicitaires.

Pour les utilisateurs, la Libra présente un double avantage : non seulement elle facilite les transactions entre utilisateurs, mais aussi et surtout elle offre l’accès à des services financiers aux 1,7 milliard de personnes qui, dans le monde, sont sans compte bancaire.

Ainsi la Libra fonctionne à la fois comme une crypto-monnaie – au même titre que le bitcoin, forte volatilité en moins –, et comme un outil de paiement, à l’instar de Paypal ou d’Alipay. Une innovation financière qui, outre le fait qu’elle constitue une nouvelle source de revenus pour Facebook, facilitera considérablement la vie des usagers.

En revanche, force est d’observer que la Libra pourrait bouleverser les stratégies monétaires en cours de certains États, dont la Chine qui poursuit l’internationalisation de sa monnaie, le RMB.

Vers une monnaie supra-nationale

Aux yeux de Zhou Xiaochuan, ancien gouverneur de la Banque centrale chinoise, le fait que la Libra soit arrimée à un panier de devises officielles laisse augurer l’émergence d’une monnaie plus internationale et plus globalisée. Serait-elle une concurrente du RMB ? Quoi qu’il en soit, Zhou incite les experts chinois à étudier sans plus tarder les risques auxquels est exposée la monnaie chinoise dans le cadre de son internationalisation.

Au moins quatre risques ont été identifiés :

1) Le renforcement de la position du dollar grâce à Calibra. Certes, la Banque centrale américaine (Fed) ne s’est pas prononcée publiquement pour le lancement de la Libra, mais elle l’a approuvé par un consentement tacite. Cela s’explique aisément : de la même façon qu’Alipay d’Alibaba contribue à l’utilisation du RMB, en Chine mais aussi à l’international, Calibra de Facebook va contribuer à l’utilisation du dollar là où se trouvent les utilisateurs de Facebook , au détriment d’autres monnaies, dont le RMB, en pleine phase d’internationalisation.

2) L’adoption de la Libra par de nombreux petits États. Parce que la Libra est une monnaie qui se veut stable du fait qu’elle est adossée à des devises officielles, les pays de petite taille pourraient être amenés à l’utiliser à la place de leurs propres monnaies, souvent instables et fluctuantes. Ce qui pourrait constituer un obstacle à l’internationalisation du RMB sur leur territoire, d’autant que la monnaie chinoise n’est pas 100 % convertible.

3) La conquête des utilisateurs sans compte bancaire. Actuellement, 1,7 milliard de personnes dans le monde ne possèdent pas de compte bancaire, ce qui représente 24 % de la population mondiale. Pourtant, la Libra va leur permettre d’accéder aux services financiers (achat, vente, transfert d’argent) sans avoir besoin d’ouvrir un compte en banque. Un avantage que ne peut malheureusement pas offrir Alipay, dont l’utilisation est conditionnée par l’ouverture d’un compte bancaire en RMB.

4) Une remise en cause des monnaies souveraines. Telle qu’elle a été conçue, la Libra n’est pas une simple crypto-monnaie privée : elle a tout d’une monnaie... supra-nationale qui, en cas de succès, serait en mesure de défier les grandes monnaies souveraines telles que le dollar, l’euro, la livre sterling, le yen et, bien sûr, le RMB. La population mondiale pourrait avoir une monnaie universelle, très facile d’utilisation parce que digitale, stable et donc censée protéger contre l’inflation, non falsifiable grâce au blockchain et, de surcroît, accessible à tous.

En clair, une nouvelle donne monétaire se dessine, susceptible de remettre en cause l’autorité monétaire que représentent les banques centrales et de modifier en profondeur le système monétaire mondial qui, jusqu’à présent, repose sur la souveraineté monétaire. Le phénomène est d’autant plus à prendre au sérieux que Facebook compte d’ores et déjà plus d’un milliard d’utilisateurs, soit près de 13 % de la population mondiale.

Il y a fort à parier que, bien plus que le dollar, la Libra sera une grande rivale du RMB. Dès lors, une question se pose : l’arrivée prochaine de la Libra contraindra-t-elle la Chine à revoir sa stratégie d’internationalisation du RMB ? Le débat reste ouvert...

1. Calibra est accessible via les plateformes de messagerie Messenger et WhatsApp, toutes deux détenues par Facebook.

À lire : « Le bitcoin a-t-il encore un avenir en Chine ? »

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