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Le Tibet cherche à se désenclaver vers l’Inde et le Népal

2019-10-16 LE 9 Kavian Royai, Sacha Halter

Des moyens colossaux sont débloqués par le gouvernement central chinois pour désenclaver la région autonome du Tibet. L’objectif est de faire du « toit du monde » la porte de la Chine vers l’Asie du sud et de l’intégrer aux « Nouvelles Routes de la soie », la politique étrangère phare chinoise.

Brasserie de Lhassa

Dans d’immenses cuves d’acier, un liquide cuivré d’orge et de sucre chauffe à gros bouillon. Plus loin, sur une chaîne de production, les voix sont recouvertes par le cliquetis assourdissant de milliers de bouteilles en verre se précipitant vers une étiqueteuse dernier cri. À 600 bouteilles par minute, équipée de la meilleure machinerie allemande, la brasserie de Lhassa, région autonome du Tibet, est une usine ultra-moderne. Luobu Ciren, directeur général adjoint de l’usine, fait faire le tour du propriétaire au 9. Aujourd’hui privée, l’usine fut montée à l’aide de prêts publics sous forme de participation au capital. Son but affiché : valoriser la culture locale d’orge du Tibet, une des céréales traditionnellement à la base de l’alimentation des Tibétains et qui, ajoutée aux ingrédients traditionnels de la bière (orge commun, houblon, mais aussi riz blanc) lui donne son goût particulier. L’usine emploie environ 120 personnes dont 90 % de Tibétains et fait vivre des dizaines d’agriculteurs locaux en garantissant une demande constante. Elle s’est fixé un objectif de production de 200 000 tonnes de bière par an. Dilemme : aujourd’hui à 60 000 tonnes de production annuelle, l’usine est déjà en surproduction. Luobu Ciren espère exporter davantage à l’étranger mais regrette les coûts liés au transport qui freinent l’entreprise. Car s’il faut compter 5 yuans (0,65 €) pour une canette de Lhasa Beer dans la province autonome, le prix est presque double à Pékin, 3 500 km plus à l’est. La brasserie de Lhassa illustre parfaitement le genre d’initiative locale qui cherche à casser les obstacles dus à sa position de « toit du monde ».

© Kavian Royai

Le Tibet, une étape sur les Nouvelles Routes de la soie

Outre les provinces chinoises, la principale solution envisagée, c’est le marché d’Asie du Sud. L’usine exporte principalement vers le Népal et espère développer ses ventes vers l’Inde. Gesang Zhuoma, chercheuse spécialiste des questions contemporaines au Centre national de recherche en tibétologie à Pékin, explique que le but du gouvernement est de faire du Tibet une « fenêtre vers l’Asie australe »: « Dans l’histoire, le Tibet a eu beaucoup d’échanges avec l’Inde et le Népal. Mais le réseau de transport est encore arriéré par rapport aux autres provinces. L’essentiel des investissements porte sur les infrastructures, les routes et les aéroports. »

Avec son environnement difficile dû à un relief culminant en moyenne à plus de 4 500 mètres d’altitude, le Tibet s’est pourtant toujours régulièrement situé au carrefour des civilisations. Au VIIe siècle, important le bouddhisme d’Inde au sud, les Tibétains ont su en développer une culture et une religion propre. À cette époque, ils entretenaient déjà des relations régulières avec l’Empire chinois des Tang (618-907). Ainsi du mariage du roi Songtsen Gampo (vers 609 à 613-650) avec la princesse Wencheng des Tang, un fait historique régulièrement rappelé au visiteur du Tibet, et qui fait l’objet de nombreuses romances adaptées aujourd’hui dans de gigantesques productions théâtrales (800 figurants) destinées aux touristes. Au XVe siècle encore, plus au nord, les lamas tibétains ont exercé une véritable hégémonie culturelle sur les Mongols qui ont adopté leur écriture. Aujourd’hui, la région renoue avec cette position.

La Chine est notamment un des principaux partenaires commerciaux du Népal : 2ème partenaire commercial, 2ème pays pour la provenance des touristes, 1er pays pour les investissements étrangers sur son territoire. Dans cette configuration, le Tibet trouve toute sa place dans le projet des Nouvelles Routes de la soie (cf. Le 9 n°15). Un train reliant le Népal à Shigatsé et Lhassa au Tibet, puis Golmud dans le Qinghai pour enfin rejoindre la ligne Chine-Europe à partir de Lanzhou dans le Gansu, est en cours de conception. « Construire une ligne de chemin de fer au Tibet est ardu et très onéreux. Pour le moment nous n’avons pas de date sur l’achèvement de ce projet », indique Gesang Zhuoma. Quant à la brasserie de Lhassa, si l’idée d’exporter sa bière vers «l’Extrême-Occident» ne déplaît pas à ses dirigeants, elle dépasse la question déjà assez épineuse de la logistique: « Il faudrait recréer un produit qui soit plus adapté au goût occidental et cela a un coût. » Comme la plupart des grandes marques de bières chinoises, la Lhasa Beer est très légère et ne titre que 2 ou 3 degrés.

Lhassa doit bientôt devenir le hub aéroportuaire de la région. Point clé du plan quinquennal régional, des travaux sont déjà en cours avec la construction d’un 3èmeterminal de 88 000 m²qui devrait ouvrir en 2020, élevant la capacité du tout à 80 000 tonnes de fret annuel et 9 millions de passagers d’ici 2025... Un cadeau à 4 milliards de yuans (510 millions d’euros) pour la région.

Le Tibet, une province privilégiée ?

Lhassa marque par ses immeubles rénovés et ses voiries flambant neuves. Jusqu’à 300 km à la ronde aux alentours de Lhassa, le paysage lui-même frappe aussi par les transformations en cours: tunnels dans la roche, lignes de chemin de fer, autoroutes juchées sur des ponts massifs et lignes à haute tension se construisent partout et quadrillent le plateau tibétain. Les petites localités tentent d’en tirer profit et d'accroître leur connectivité. « Les générations plus âgées se plaignent que tout cela détériore l’environnement. Mais les plus jeunes à l’inverse, y trouvent leurs intérêts. Beaucoup d’entre eux essaient de créer leur propre entreprise et cela crée naturellement des débouchés », affirme le chef du district de Dangxiong, à 180 km au nord de Lhassa. L’économie de ce bourg repose en grande partie sur le tourisme grâce à son hippodrome perché à 4 300 m d’altitude. Pour d’autres localités comme la ville de Shannan à 150 km au sud de Lhassa, le salut passera par la connexion aux grandes villes locales. « Le but va être d’essayer de répondre au maximum aux besoins de Lhassa », explique He Gengyun, chef de la communication du gouvernement du district : produits en laine, laitiers, orge. Avec une croissance annuelle à 10 % selon les chiffres officiels, le Tibet est la région de Chine avec la plus forte croissance. Pourtant à 148 milliards de yuans, son PIB demeure et de loin, le plus bas de tout le pays.

En effet, selon les chiffres fournis par le centre de tibétologie précité, la région autonome du Tibet a dépensé près de 208 milliards de yuans en 2018, contre 32 milliards de recettes fiscales locales, le financement du budget de la région étant largement assuré par l’État central chinois (et les régions chinoises plus riches). Si le Tibet reste une des provinces les moins dépensières (en tête le Guangdong, la région de Canton, avec 1573,7 milliards de yuans de dépense), la dépense rapportée à sa population (3,37 millions d’habitants fin 2017), propulse le Tibet loin en tête avec 61 767 yuans par habitant (en 2ème, Shanghai avec « seulement » 34457 yuans par habitant). Sur Internet ces chiffres provoquent des commentaires envieux du genre « les gens au Tibet sont des assistés ! ». Selon les chiffres officiels, de 1980 à 2018, le gouvernement chinois a inondé le Tibet d’un total de 1 237,73 milliards de yuans, soit 91 % du montant global des dépenses financières locales de la région. « Le revenu annuel lui-même du Tibet ne suffirait pas à financer son développement actuel, explique-t-on fièrement au centre, qui est plus élevé que jamais. »

Photo du haut ©JUE Guo / Xinhua

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