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Chine-Russie : des intérêts communs dans le contexte de la globalisation

2020-01-29 Le 9 Emmanuel Lincot

États-continents de l’Eurasie soumis à la nature politique des Empires, l’histoire de la Russie et de la Chine fait ressortir bien des similitudes. Synonyme de modernité, le communisme n’a pas été la seule expérience ayant permis à plusieurs générations d’adhérer à des valeurs très largement partagées. Une volonté commune les anime de proposer une alternative au modèle des démocraties occidentales, soit par le recours à des leviers institutionnels (Organisation de Coopération de Shanghai, BRICS…), soit à travers les postures et la rhétorique de leurs dirigeants dont l’entente remonte, dans le contexte post-guerre froide, à la signature entre les deux États du partenariat stratégique de 1996. Dans leur environnement stratégique proche, la Chine et la Russie partagent un même objectif : limiter la présence américaine en Asie centrale (fermeture des bases aériennes américaines en Ouzbékistan et au Kirghizistan en 2005), en Afghanistan et même au Moyen-Orient. Les interactions entre les puissances russe et chinoise au niveau international répondent également à leur souhait de vouloir contrecarrer les forces centrifuges qui les animent. Il existe également une volonté commune, quoique récente, d’intensifier les relations militaires entre les deux États. Ainsi, le principe de l’acquisition par la République populaire de Chine des systèmes anti-aériens S-400 et des chasseurs multi-rôles Su-35 a été entériné dès 2014. En 2015, les marines russe et chinoise ont mené des exercices conjoints en Méditerranée (mai) et en mer du Japon (août) ; en 2016, c’est en mer de Chine du sud qu’elles conduisent leurs manœuvres conjointes annuelles. Plus récemment encore (septembre 2018), ont eu lieu de gigantesques manœuvres conjointes (Opération Vostok) aux confins de la Mongolie et de la Sibérie.

Mais ce n’est là qu’un aspect de la coopération entre les deux États. Dès 2015, Vladimir Poutine annonçait la création de l’Union économique eurasiatique (UEE). Loin de s’opposer au projet chinois Yi dai yi lu (ou One Belt, One Road), cette union vise à la formation d’un espace économique commun à l’échelle eurasiatique. Elle manifeste aussi une volonté commune de renforcer les schémas de coopération économiques eurasiatiques. Plus concrètement, Moscou travaillerait ainsi à réaliser le rééquilibrage souvent annoncé de sa politique étrangère ; le « pivot » vers l’Asie étant perçu par le Kremlin comme une nécessité. L’atout non négligeable de la Russie est de proposer à la Chine, en Asie centrale même et au-delà, une action de sécurisation et de stabilisation, par l’utilisation de ses forces armées. L’Organisation du Traité de Sécurité collective, créée en 2002, mais aussi le parapluie nucléaire russe peuvent y pourvoir même si la Chine ne cesse d’augmenter chaque année son propre budget militaire. Au reste, les officiels russes et chinois insistent régulièrement – qu’ils parlent d’eux-mêmes ou d’autres pays, comme la Corée du Nord – sur le fait qu’ils ont des intérêts légitimes en matière de sécurité ce que négligent de prendre en compte, selon eux, les pays occidentaux. Échaudés par l’élimination brutale du Colonel Kadhafi en 2011, Moscou et Pékin partagent par ailleurs la même réticence vis à vis d’un départ de Bachar al-Assad sous la pression occidentale. Selon une doctrine exprimée initialement par le chef de la diplomatie russe, Ievgueni Primakov, ils en appellent clairement à l’instauration d’un monde « multipolaire », soit un ordre international moins occidentalo-centré. Dans cette perspective, Moscou met naturellement en avant la « carte chinoise ». Son co-leadership du groupe des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) avec la Chine lui confère un succès par association d’autant que ce groupe s’affirme comme une alternative au système financier occidental hérité de Bretton Woods. Par ailleurs, le danger sécuritaire auquel les deux États doivent faire face est une composante essentielle de leur coopération, dans le domaine de la lutte contre le terrorisme islamiste.

Ce défi est consubstantiel à leurs enjeux de politique à la fois intérieure et extérieure. Rappelons qu’au même titre que la Russie, la Chine est un pays dont une partie de la population est musulmane. Le succès des projets UEE et OBOR dépend de la sécurisation de régions musulmanes en proie à une forte instabilité. Si l’Organisation de Coopération de Shanghai permet une large coopération entre ses membres en matière de contre-terrorisme avec son centre basé à Tachkent, capitale de l’Ouzbékistan, l’effondrement de Daech et ses conséquences – le retour de plusieurs centaines de combattants djihadistes daghestanais et ouïghours respectivement au Caucase et au Xinjiang – laissent présager un développement de nouveaux foyers de crise, auxquels la Russie mais aussi la Chine seront directement confrontées soit au cœur même de leurs territoires respectifs, soit à la périphérie de l’Asie centrale avec laquelle les deux États possèdent une longue frontière commune. La lutte contre le « terrorisme, l’extrémisme et le séparatisme » figure autant pour Moscou que pour Pékin à l’agenda de leurs priorités respectives. Et il y a urgence : des ressortissants centrasiatiques ont rejoint les rangs de l’Organisation de l’État Islamique (OEI) et ceux de l’ETIM (East Turkestan Islamic Movement) ; ce dernier constitué de terroristes ouïghours radicalisés ayant déclaré, à partir de 2016, la « guerre sainte » contre la Chine. Enfin, les relations sino-russes correspondent à une logique de bloc visant à résister aux pressions de l’Occident, et tout particulièrement à celles des États-Unis. Sur le temps long, l’expansion de l’OTAN à l’est de l’Europe, le bombardement de la Yougoslavie par l’OTAN en 1999 sans l’aval du Conseil de Sécurité de l’ONU, l’appui américain aux « révolutions de couleurs », l’entêtement des États-Unis à installer des batteries THAAD en Corée du Sud, le rapprochement entre New Delhi et la capitale américaine ainsi que le salut appuyé du président Donald Trump lors de sa tournée diplomatique en Asie, en novembre 2017, à la solidité de l’alliance entre Washington et Tokyo, ne sont que quelques exemples d’événements interprétés par la Russie et la Chine comme une stratégie d’encerclement, stimulant ainsi leur rapprochement.

Ainsi, un sondage mené en 2017 en Russie établissait que la Chine n’était qualifiée d’« ennemi » (vrag) que par 2 % des personnes interrogées – très loin derrière les États-Unis (67 %), l’Ukraine (29 %) et l’Union européenne (14 %).

Au reste, les opinions des deux pays y sont favorables. Une récente enquête montrait que la population russe était bien disposée envers la Chine. Ainsi, le sondage mené en 2017 par le centre Levada en Russie établissait que la Chine n’était qualifiée d’« ennemi » (vrag) que par 2 % des personnes interrogées – très loin derrière les États-Unis (67 %), l’Ukraine (29 %) et l’Union européenne (14 %). Signe des temps, la Russie connaît une véritable fièvre pour l’apprentissage du chinois. La perception même des étudiants chinois pourrait en être changée. Un rapport de l'Université d'État de Yaroslavl prévoit en effet « qu'en 2027, le nombre d'élèves des écoles secondaires russes apprenant le chinois devrait au moins doubler par rapport aux 17 000 actuels. Il estime également que d'ici 2020, la Russie devrait inclure le chinois comme langue étrangère dans l'examen national unifié ». Pour ce qui concerne les étudiants chinois dont on peut considérer qu’ils constitueront l’un des éléments moteurs des relations bilatérales dans le futur, il faut rappeler que la Russie, ancien pays d’accueil d’étudiants chinois selon une tradition qui remonte déjà au XIXesiècle, se place juste derrière les États-Unis, le Japon, l’Union européenne et l’Australie comme destination universitaire pour les étudiants chinois.

Seule ombre au tableau : l’asymétrie des relations économiques entre les deux États. Depuis 2010, la Chine est le premier partenaire commercial de la Russie, mais cette dernière n’est que le neuvième partenaire de la Chine. Les échanges commerciaux ont même enregistré un fort recul en 2015 – 64, 2 milliards de dollars contre 95 l’année précédente sous la pression de la crise économique russe et de la chute du prix des hydrocarbures. Et pourtant, des possibilités de rééquilibrage existent. Comme l’a récemment rappelé le premier Ministre chinois Li Keqiang à son homologue Dimitri Medvedev lors d’une visite d’État en septembre dernier à Saint Pétersbourg, l’amélioration de la coopération entre les deux pays en matière d’innovation scientifique et technologique va être renforcée. D’ores et déjà, l’ouverture de la Chine et de son marché aux entreprises russes porte ses fruits. L’année dernière, et pour la première fois de leur histoire, les échanges commerciaux entre les deux pays ont augmenté de 27 %, dépassant pour la première fois la barre des 100 milliards de dollars.

Le secrétaire du Conseil de Sécurité de Russie, Nikolai Patrouchev, a effectué une visite en Chine du 1er au 4 décembre pour co-présider le 15ème cycle de consultations stratégiques sur la sécurité Chine-Russie et la 6ème réunion entre la Chine et la Russie sur la coopération institutionnelle en matière d'application de la loi et de sécurité. Il était invité par Yang Jiechi, membre du Bureau politique du Comité central du Parti communiste chinois (PCC) et directeur du Bureau de la Commission des affaires étrangères du Comité central du PCC, et Guo Shengkun, membre du Bureau politique du Comité central du PCC, membre du Secrétariat du Comité central du PCC et chef de la Commission des affaires politiques et juridiques du Comité central du PCC, a annoncé vendredi à Pékin, Geng Shuang, porte-parole du ministère des Affaires étrangères. Cette coopération est basée sur le socle d’intérêts historiques communs dont il faut rappeler l’importance.

Emmanuel Lincot est spécialiste d'histoire politique et culturelle de la Chine, professeur à l'Institut Catholique de Paris.

Photo du haut : Soldats russes et chinois, lors d'exercices conjoints de lutte anti-terroriste. © Xinhua

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