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Le Tibet, 52e État des États-Unis ?

2020-02-20 Chine-info Lionel Vairon

Semaine après semaine, la communauté internationale découvre avec la politique des États-Unis ce qui était dans l’Antiquité considéré comme le plus grand crime, celui d’hubris ou le culte du Moi, une ambition amorale et sans limite, victoire de l’intérêt individuel – ici « America first » – sur le bien commun. La dernière expression en date de cette pathologie est apparue avec le vote par le Congrès américain, le 29 janvier, de la loi H.R. 4331 nommée « Loi sur la politique et le soutien en faveur du Tibet de 2019 », qui apporte des amendements à la loi sur la politique à l’égard du Tibet de 2002. La lecture de cette « loi », qui doit encore être ratifiée par le Sénat et signée par le président Trump, est édifiante. Sa lecture détaillée donne le sentiment fort troublant de lire un programme de gouvernement d’un territoire sous souveraineté américaine.

Les élus américains, qui semblent éprouver une forte inquiétude envers les droits de l’homme du peuple tibétain et dont aucun d’entre eux n’a vraisemblablement visité le Tibet, entendent imposer à cette région autonome chinoise un certain nombre de principes et de règles, y compris sur le plan de la gestion des affaires religieuses. L’« ambassadeur itinérant pour la liberté religieuse dans le monde » nommé par Donald Trump en 2017, un certain Sam Brownback, ancien gouverneur du Kansas, un conservateur comparant la recherche sur les cellules souches à l'holocauste et s’opposant à l’IVG, n’a pas hésité à formuler une proposition absurde, celle de demander que « l’ONU s’implique rapidement dans le choix du prochain Dalaï Lama »… Washington entend en effet réunir une coalition internationale pour suivre la question de la succession de l’actuel Dalaï Lama. La menace est même de sanctionner tout officiel chinois qui serait « responsable, complice, directement ou indirectement impliqué » dans l’identification et l’installation du futur Dalaï Lama. Les responsables américains semblent ignorer que le choix d’un successeur au Dalaï Lama est en réalité du ressort du peuple tibétain, dont 97 % vivent en Chine, et à leurs dirigeants spirituels, dans le respect des traditions mais aussi des lois chinoises. Les Tibétains vivant hors de Chine ne représentent qu’une infime minorité et la direction politico-religieuse installée à Dharamsala, en Inde, qui continue à fonctionner sur un mode théocratique en dépit des déclarations américaines qui affirment que ces dirigeants sont choisis de manière « démocratique » par quelques milliers de Tibétains. Américains et Européens, qui sous d’autres latitudes condamnent toute forme de théocratie, en particulier dans le monde musulman, apportent leur soutien à un groupe de lamaïstes en exil – un exil organisé en 1959 par la CIA comme le prouvent les archives officielles et témoignages américains – un phénomène d’autant plus intéressant que des conflits internes à ce lamaïsme, entre écoles, perdurent et que le 14èmeDalaï Lama a lui-même ordonné dans les années 2000 l’expulsion des monastères et des cérémonies les adeptes du culte Dordjé Shougdèn de l’école Galugpa, une preuve manifeste de la démocratie qui règne entre écoles bouddhistes tibétaines…

Non seulement les États-Unis estiment avoir un droit de regard sur les conditions de cette succession, mais ils fixent également des règles aux autorités chinoises pour la gestion de la région autonome : elles ne doivent ni encourager ni faciliter la migration ou l’installation au Tibet de non-Tibétains, le « Coordinateur spécial – américain – pour le Tibet » doit promouvoir des activités de préservation de l’environnement et les ressources naturelles du plateau tibétain, encourager le développement durable dans les domaines de la protection culturelle et historique, la santé, l’éducation et les projets environnementaux, etc. La liste est longue et révélatrice de la dimension hégémonique de la politique extérieure américaine qui n’a cessé de croître depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Cette approche américaine de la gouvernance de la région tibétaine reflète une stratégie d’isolement par rapport au reste du pays et une véritable politique de discrimination ethnique, les Chinois Han n’étant pas seuls à s’être installé au Tibet pour y mener des activités économiques, des minorités nationales comme les Hui, les musulmans chinois, ont également choisi cette destination depuis des décennies. Cette « loi » américaine insiste d’ailleurs sur l’utilisation de la langue tibétaine, au détriment de la langue nationale, le chinois, ce qui concoure à handicaper les jeunes Tibétains dans leurs études et leur vie professionnelle en tant que citoyens chinois, comme dans le cas des minorités nationales du Xinjiang.

Sur le plan diplomatique, les parlementaires américains exigent de la Chine l’autorisation d’ouvrir un Consulat à Lhassa dont la mission serait notamment de « surveiller les développements politiques, économiques et culturels au Tibet »; faute d’autorisation, la Chine ne serait plus, pour sa part, autorisée à ouvrir de nouveaux consulats aux États-Unis.

Les élus américains ont donc décidé d’entamer une nouvelle étape de la politique de containment de la Chine. Après l’ouverture de la guerre commerciale, le vote des « lois » sur Hong Kong et le Xinjiang, l’encouragement à la psychose vis-à-vis du coronavirus (Covid-19), la nouvelle «loi» sur le Tibet vient apporter une nouvelle pierre à l’édifice. Deux rapports américains récents ont analysé la possibilité de l’usage par la Chine et la Russie des armes nucléaires pour faire face à la dégradation des relations avec les États-Unis, sans doute le prochain thème de la campagne antichinoise destinée à effrayer les populations, comme ce fut le cas avec les soi-disant « armes de destruction massive » de l’Iraq de Saddam Hussein, et d’accélérer les investissements dans les programmes militaires, pour la plus grande satisfaction de l’industrie militaire américaine.

Lionel Vairon est titulaire d’un doctorat d’études vietnamiennes, diplômé de chinois et de sciences politiques ; ancien journaliste (1985-1989), ancien diplomate (1991-2002) en poste successivement au Cambodge, en Thaïlande et en Iraq, enseignant à l’Institut national des langues et civilisations orientales au département de vietnamien et de hautes études internationales, conférencier sur la Chine à l’IHEDN et au CID ; auteur d’articles dans des revues spécialisées, en particulier sur la diaspora chinoise et les mouvements communistes indochinois.

Photo © Kavian Royai

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