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Surenchère chinoise ou désinvolture française ? Face au coronavirus, les masques tombent

2020-03-09 Le 9 Sacha Halter

Depuis deux mois, la Chine fait face à une épidémie de coronavirus, le Covid-19. Alors que son évolution reste incertaine, l’épidémie interroge plus que jamais nos modèles de sociétés. Le coronavirus a montré que pour Pékin, la fin justifie les moyens. Du côté français, certains relativisent la gravité de la situation et refusent de céder à la psychose, tandis que d’autres ne parviennent plus à cacher leur racisme anti-asiatique.

Une épidémie ne se propage jamais aussi vite que les idées reçues. Après deux mois de battage médiatique, il reste encore beaucoup d’incertitudes autour du nouveau Covid-19. Découvert en décembre 2019 à Wuhan en Chine, il a contaminé des dizaines de milliers de personnes et causé la mort de près de 3 000 autres. À l’heure où nous écrivons ces lignes, nous ne sommes pas en mesure de nous prononcer sur son origine exacte ou son évolution. Il est certain en revanche, que le coronavirus révèle la névrose ancestrale d’une épidémie mondiale. Il témoigne aussi des différences culturelles dans les interprétations d’une crise sanitaire internationale. En Chine, le coronavirus démontre le volontarisme et l’unité du peuple chinois. Il prouve également à quel point l’image de la Chine dans le monde a changé et a gagné en importance. En France, le coronavirus a malheureusement exposé au grand jour la permanence de certaines attitudes stéréotypées. Ceux qui connaissent un peu mieux la situation, sur le terrain, en Chine et dans le monde de la médecine, se veulent plutôt mesurés.

Le Covid-19 en Chine : la fin justifie les moyens

Mauvais endroit, mauvais moment: Wuhan et les festivités de la fête du Printemps

Lorsque le Covid-19 est détecté en Chine, le pays se prépare pour les congés de la fête du Printemps (ou Nouvel An chinois). C’est le traditionnel chunyun (春运), une période touristique avec le plus gros déplacement de population du monde (Cf. Le 9 n°3, février 2018). Le média chinois The Paper, avait dénombré plus de 1,2 milliard de voyages l’année dernière, du 10 au 27 janvier 2019: le risque de contamination est au maximum. Cela d’autant plus que Wuhan est la capitale provinciale du Hubei. C’est une des villes les plus peuplées de Chineavec 11 millions d’habitants. Le 26 janvier, le maire Zhou Xianwang a signalé que près de 5 millions de personnes avaient déjà quitté la ville pour le Nouvel An. Entre 60 % et 70 % ont rejoint des localités du Hubei, la province aujourd’hui la plus touchée.

Wuhan, ville fantôme, le 26 janvier 2020. © PEI Chunmei/CNS

La Chine se barricade

Les événements qui rassemblent du monde (visites touristiques et voyages de groupe), ont d’abord été annulés. Puis le 23 janvier, un peu plus de deux semaines après l’identification officielle du virus, Wuhan est coupée du monde. S’enfermer chez soi et attendre: voilà un mot d’ordre que tous les Chinois suivent depuis à la lettre, avec patience et courage. La « quarantaine » de Wuhan, Quentin Bontemps, un jeune Français de 29 ans gérant d’un bar-restaurant dans le quartier d’affaires de Hankou, l’a vécue en direct : « Tout a été très rapide. La décision a été prise mercredi 22 à 16h. Toutes les autorités de chaque district sont venues dans tous les bars, restaurants, cafés, karaokés, cinémas. Nous avons tous reçu un SMS ordonnant de tout fermer dans les deux heures. Le lendemain matin à 10h, on nous a annoncé qu'il n'y aurait plus de sorties de la ville en avion et train. Seulement en voiture jusqu'à 20h. Le soir, tous les transports publics ont fermé. Une semaine plus tard, les différents districts ont été isolés. Ils ont fermé les ponts et les routes. Il y a même un système de circulation alternée.À part les hôpitaux, quelques pharmacies et supermarchés, tout est fermé. Seules quelques voitures circulent parfois. Pour les autres, c’est scooter ou vélo. Toutes les ambulances, les bus, les taxis ont été réquisitionnés pour déplacer les bénévoles, les médecins, les infirmières-médecins et les ouvriers qui travaillent sur les nouveaux hôpitaux. »

Les médecins-militaires chinois de la Sierra Leone et du Liberia, composent aujourd’hui une grande partie du personnel de l’hôpital Huoshenshan de Wuhan.

Même galère pour les Wuhanais qui ont pris un congé pour le Nouvel An. Zhou Ta, un Chinois de 25 ans était parti pour Tokyo le 17, et devait rentrer le 26. Lors de son escale à Shanghai, au retour, il lui a été difficile de trouver un endroit où dormir. Puisque ses papiers prouvent qu’il vient de Wuhan, épicentre du virus, il n’a eu d’autres choix que de réserver une chambre dans un hôtel spécialement aménagé par les autorités. Des mesures drastiques, progressivement associées à un sentiment d’unité nationale mêlé d’esprit de sacrifice, partagé par beaucoup de Chinois. Une impression confirmée par Quentin Bontemps : « Personne ne panique ici. Il y a une sensation d'unité. Les Wuhanais sont fiers de ce que les médias disent de leur ville en Chine. Cela pousse les gens à être honnêtes, à garder leur calme et à s’entraider. Nous les expatriés, on reçoit beaucoup de soutien des Chinois, car pour eux, si les étrangers restent, cela prouve que la crise est sous contrôle. » Soudainement mais calmement, la Chine se barricade. Wuhan devient une ville fantôme. Le 31 janvier, c’est au tour de Wenzhou. D’autres villes ont suivi depuis.

Dans une interview accordée le 28 janvier à Xinhua, le célèbre pneumologue Chinois, Zhong Nanshan, a confiance dans les mesures prises : « Le SRAS (Syndrome respiratoire aigu sévère) qui avait touché la Chine en 2003, avait duré entre 5 et 6 mois. Ce ne sera pas le cas avec ce coronavirus, car le gouvernement a rapidement mis en place des mesures très fortes. Pour l’instant, le meilleur moyen d’endiguer le virus est de le détecter le plus tôt possible et d’isoler les malades. » Les autorités chinoises effectuent donc un travail systématique de désinfection et de dépistage: contrôles de température en bas des immeubles, ascenseurs nettoyés à l’eau de javel, pulvérisation de désinfectant dans les rues et sur les routes…Étant donné la pression, beaucoup craquent : le 29 janvier, la vidéo d’un médecin chinois en combinaison, assis et en larmes à son téléphone, a ému toute la Chine.

Autre exemple du volontarisme chinois: la construction de nouveaux hôpitaux à Wuhan, sous la direction de l’armée populaire de libération (APL). Le 2 février, après seulement 10 jours, se terminaient les travaux de l’hôpital Huoshenshan. Selon China News, 7 000 personnes étaient à l’ouvrage pour une surface finale de 34 000 m². L’établissement d’une capacité de 1 000 lits accueille les patients dans des chambres individuelles. 1 400 « médecins-militaires » (junyi) y travaillent aujourd’hui. Il ne s’agit pas d’un cas isolé puisque, depuis, l’hôpital Leishenshan, du même type, a ouvert ses portes. Selon Xinhua, la capacité des deux établissements est de 2 300 lits. La ville de Wuhan a aussi fait rénover 6 hôpitaux dans sa banlieue, permettant d’offrir 10 000 lits supplémentaires. Ces hôpitaux construits à une vitesse record, ne sont nullement des solutions provisoires. Comme le souligne Wu Hongtao, de l’entreprise CSCEC, en charge des travaux sur le site de Leishenshan, les équipements des deux hôpitaux seront réutilisables après désinfection. Sur Internet, les travaux sont retransmis en direct. Sur la page Youtube de CCTV, on peut lire de nombreux commentaires de soutien, notamment d’internautes de pays du Sud, souvent africains, pour qui la gestion du Covid-19 par la Chine n’est pas sans rappeler l’épidémie d’Ebola.

« Nous les expatriés, on reçoit beaucoup de soutien des Chinois, car pour eux, si les étrangers restent, cela prouve que la crise est sous contrôle. »

Les Français et le Covid-19 : entre dédramatisation et « retour du péril jaune »

Les autorités françaises ont principalement cherché à rassurer la population. Les cas suspects ont été mis en observation. La communauté chinoise de Paris a décidé en raison de l’épidémie de reporter les traditionnelles festivités du Nouvel An chinois de Paris, qui devaient se tenir en février pour fêter l’entrée dans l’année du Rat. En janvier, la ministre de la santé Agnès Buzyn a souhaité rassurer au sujet d’une éventuelle pénurie de masques : « Les pharmacies n’ont pas besoin de s’inquiéter car nous avons des millions de masques en stock. » Par ailleurs, la rédaction de Nouvelles d’Europe s’est entretenue avec le responsable du SAMU de Paris, dont les propos sont tout autant mesurés : « Le recours au service des urgences n’est pas nécessaire à cette échelle de l’épidémie. Le port du masque non plus. La première fonction du masque est de protéger votre entourage si vous êtes contaminé.À ce stade, la meilleure chose à faire est de se vacciner contre la grippe saisonnière. » Selon l’OMS, la grippe saisonnière tue, rappelons-le, plus de 650 000 personnes dans le monde chaque année. Enfin, preuve ultime de la dédramatisation, les autorités françaises n'ont pas annulé le match Lyon-Juventus du 26 février, susceptible de faire venir des milliers de supporters italiens, alors que les cas de coronavirus ont explosé en Italie.

Une militaire chinoise d’ethnie Yi munie d’un thermomètre surveille un point de contrôle à l’entrée d’un quartier yi de la ville de Kunming (18 février). © KANG Ping/CNS

Ceux qui sont restés à Wuhan

Les Français restés en Chine que nous avons interrogés sont plutôt confiants et « refusent de céder à la psychose ». C’est le cas de Rémi, 33 ans, consultant dans l'import-export, à Wuhan depuis 9 ans : « Je tourne en rond chez moi. Les jours se répètent. Heureusement qu'on a Internet, car sinon on deviendrait tous fous ! On va chez les uns et les autres, on joue à des jeux de société, on regarde des films. Tout est très calme. La journée, les gens sortent faire leurs courses. Mais il n'y a aucun problème d'électricité ou d'eau courante, tous les immeubles sont éclairés le soir. Les commissariats sont encore ouverts. Si on a un problème médical, on va voir les gardiens d'immeubles, qui informent l'hôpital, qui enverra ensuite quelqu'un pour venir nous chercher. » Rémi et Quentin Bontemps sont aussi unanimes pour ce qui est du ravitaillement. D’après eux, il reste des magasins ouverts, même s’il faut se lever tôt pour acheter des légumes ou de la viande, qui manquent parfois dans l’après-midi. Certes, tous les deux vivent à Hankou, un quartier d’expatriés. Ils ont conscience d’être plutôt privilégiés. Quand on demande à Rémi s’il connaît des locaux résidant dans des quartiers moins avantagés, il admet qu’il existe évidemment une différence de traitement : « Je pense que selon les quartiers, ce doit être plus difficile de s'approvisionner. Plus loin, les autres doivent beaucoup marcher avant de trouver un supermarché ouvert. » Et selon Quentin Bontemps : « Les autorités désinfectent même davantage dans les quartiers populaires qu’ici. »

De nombreux asiatiques se sont sentis blessés lorsque le Courrier picard a publié sa Une : « Alerte jaune »

Le retour du « péril jaune »?

De nombreux Asiatiques se sont sentis blessés lorsque le Courrier picard a publié sa Une : « Alerte jaune » le 26 janvier. Les comportements racistes dans les lieux publics et dans les transports en commun se sont aussi multipliés. Le 28 janvier, une jeune Chinoise qui travaille à Paris a rapporté que lors de son trajet en bus, une mère aurait ordonné à son enfant : « Tiens-toi loin d’elle, elle est chinoise », sans évidemment se douter un seul instant que la jeune femme comprenait très bien le français. Un autre jour, ce sont des enfants qui sont entrés dans un restaurant chinois du 2e arrondissement de Paris et auraient demandé au gérant « s’il ne servait pas de la soupe de chauve-souris », avant de s’enfuir en courant... Dans une autre vidéo, une jeune Asiatique filme la réaction des gens qui l’entourent dans le métro, qui s’éloignent d’elle en couvrant leur visage avec leurs écharpes. Autant d’exemples qui ont finalement poussé l’Association des jeunes Chinois de France (AJCF) à réagir sur les réseaux sociaux, en publiant les vidéos sur leur page Facebook et en lançant le hashtag #JeNeSuisPasUnVirus.

La Chine reçoit la confiance de l’OMS dans sa gestion du virus

Malgré toutes les difficultés, la Chine a prouvé qu’elle pouvait gérer une crise sanitaire internationale. L’OMS n’en a pas douté. Le 28 janvier, son secrétaire général, Tedros Ghebreyesu, avait rencontré et félicité le président chinois Xi Jinping à Pékin. L’OMS n’avait pas non plus jugé nécessaire de se saisir du dossier avant le 23 janvier, plus de deux semaines après que les autorités chinoises ont annoncé l’identification du Covid-19. En clair, la Chine a prouvé qu’elle était capable de circonscrire le virus à ses frontières. Le nombre de cas à l’extérieur de la Chine est en effet très faible, tandis que dans le cas d’Ebola, la contamination de plusieurs pays d’une même région avait affolé la communauté internationale et prouvé la difficulté de certains pays africains à agir seuls. Cette fois, l’OMS n’a pas jugé urgent de déclencher une alerte internationale avant le 23 janvier, laissant la Chine prendre les devants. Enfin, elle n’a pas préconisé d’interdictions de voyage pour les vols extérieurs au Hubei.

La crédibilité de la Chine auprès de l’OMS était déjà prouvée, avec la direction de la Chinoise Margareth Chan à sa tête entre 2007 et 2017, qui s’était notamment distinguée par sa capacité à représenter les approches non occidentales de la médecine. (Cf. Le 9 n°21, octobre 2019). En 2014, la Chine avait aussi prouvé sa capacité à intervenir face au virus Ebola en Afrique. Selon Jean-Pierre Cabestan, chercheur en science politique, la Chine a porté assistance à la Sierra Leone et au Liberia, en envoyant sur place ses médecins-militaires, qui formaient du personnel civil sur place tout en participant à la construction, en urgence, de certains hôpitaux de campagne. C’est ainsi que l’hôpital de l’amitié sino-sierra-léonaise a été construit et a reçu du matériel médical de la ville de Changsha. Selon China News, les médecins-militaires chinois de la Sierra Leone et du Liberia, composent aujourd’hui une grande partie du personnel de l’hôpital Huoshenshan de Wuhan. L’expérience chinoise dans la lutte contre les maladies transmissibles n’est donc pas tombée de la dernière pluie.

Photo du haut : Le 13 février, après 10 jours de travaux, l’hôpital Leishenshan traite déjà les patients atteints du Covid-19. © GAO Xiang/ Xinhua

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