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Chine-Vietnam : de la brouille à la coopération

2020-03-25 Le 9 Emmanuel Lincot

La proximité géographique, historique et culturelle entre les deux nations, le caractère fortement asymétrique de leur relation qui tendant à conférer une hypersensibilité au « faible » à l’égard du « fort » et confinant plutôt le fort à l’indifférence ou au dédain vis-à-vis du faible, ont mécaniquement poussé Hanoï sur la voie d’une élaboration prudente de ses rapports avec Pékin. Sans que l’ère de la confrontation soit pour autant écartée, une logique de coopération s’est esquissée entre Pékin et Hanoï. De son succès dépend la paix dans toute la région.

Le rapprochement sino-soviétique et le retrait des troupes vietnamiennes du Cambodge ont permis la réunion d’un premier sommet sino-vietnamien à Chengdu, en septembre 1990, qui a abouti à la normalisation des relations entre les deux capitales, en novembre 1991. Cet apaisement faisait suite à plusieurs affrontements sanglants qui avaient mis aux prises les deux armées, en 1979 notamment. Guerre de basse intensité s’inscrivant dans la dernière phase de la guerre froide avec un Vietnam soutenu alors par Moscou dans sa campagne militaire contre le Cambodge et son régime des Khmers rouges, proche des maoïstes et de Pékin. Cette guerre sino-vietnamienne provoqua des départs en masse de boat-people parfois d'origine hoa, c’est-à-dire chinoise, dont nombre d’entre eux ont trouvé refuge soit au Canada soit en France. Après ces épisodes douloureux, les lignes aériennes entre Hanoï et Pékin furent rouvertes en 1992. Parallèlement à la multiplication des échanges de visites de haut niveau – à commencer par celle de Li Peng en décembre 1992, la première d’un Premier ministre chinois depuis Zhou Enlai en 1971 – le commerce entre les deux pays s’est rapidement accru : quasi nul en 1989, il a atteint 12 millions de dollars en 1990 ; 1,2 milliard en 1996 et 20 milliards en 2008, 25 milliards de dollars trois ans plus tard, et plus de 100 milliards en 2019. Ces signes encourageants ne doivent pas faire oublier le passif de mémoire qui, longtemps, a opposé les deux pays et ce, en dépit d’une culture communiste partagée et d’une lutte conjointe à laquelle Chinois et Vietnamiens se sont successivement livrés contre la puissance coloniale française puis américaine. La relation sino-vietnamienne est donc l’une des plus complexes que l’on peut observer sur le temps long en Asie. Sans doute ces tensions récurrentes sont-elles liées au souvenir de l’occupation chinoise du Vietnam. Depuis l’époque des Han de l’Est (IIesiècle de notre ère) jusqu’à la dynastie des Song au Moyen Âge, celle-ci s’est exercée durant un millénaire. Les Mongols auront eu beau tenter d’envahir la région au XIIIe siècle pour la rattacher à l’autorité impériale de Pékin, ils se heurteront à une farouche résistance qui est à l’origine du patriotisme vietnamien.

La relation sino-vietnamienne est donc l’une des plus complexes que l’on peut observer sur le temps long en Asie.

Pour autant, le Vietnam a emprunté les fondements de sa culture à la Chine. Du confucianisme à la culture lettrée, en passant par l’usage de l’écriture chinoise, elle s’est exprimée de mille manières jusqu’à l’arrivée des Français qui en auront fait, pendant plus d’un siècle, l’un des fleurons de leurs conquêtes coloniales en Asie. Cette présence française arriva à son terme avec la défaite (1954) de son armée à Dien Bien Phu. Cinquante ans après les faits, le général Vo Nguyen Giap, véritable icône militaire de son pays, recevait avec éclat une délégation militaire chinoise de haut rang incluant quelques-uns de ses anciens conseillers, rappelant ainsi la fraternité d’armes qui unissait les deux pays. Elle ne devait pas se démentir jusqu’à la réunification sanglante du Nord-Vietnam au Sud-Vietnam, en 1975, précipitant ainsi le départ des derniers ressortissants américains de Saïgon.

La relation bilatérale sino-vietnamienne allait être mise à mal cependant par un certain nombre de litiges frontaliers insulaires. Fondamentalement, c’est la souveraineté des îles Spratleys ou Nansha, également revendiquées par le Brunei, la Malaisie et les Philippines, qui reste le principal point de discorde entre les deux États. Autour de ce contentieux, deux visions du monde s’affrontent. Celle tout d’abord défendue par la Chine. Elle s’illustre sur les cartes maritimes de la région par la désignation de 9 traits qui, au nom de la prévalence culturelle et historique et contre le droit international, s’approprie toute la mer de Chine du sud grande comme la Méditerranée. La position de Pékin est défendue par Moscou et quarante autres pays, lesquels s’opposent au règlement juridique du conflit en mer de Chine du sud par la Cour de La Haye.

Dans un cadre plus large, cette opposition révèle une divergence d’appréciation entre Washington et Pékin ; chacun étant engagé dans une guerre de mots et de postures, d’où ne surgit aucun espoir de règlement des différends. Dans ce contexte tendu où la probabilité d’un dérapage militaire augmente, chacun évalue ses chances et les risques encourus. Pour le Vietnam, dont l’histoire récente rend le rapprochement avec le contrepoids américain à la Chine plus délicat, la voie est encore plus étroite. Dans un récent article paru dans East Asia Forum, Bill Hayton, journaliste à la BBC, diplômé de Cambridge, explique que, récemment, Hanoï a sous les pressions chinoises renoncé à deux projets d’exploration majeurs au large de Vung Tao (Cap Saint-Jacques du temps des Français). Le dernier en date, découvert en 2009, porté par Petro Vietnam, Mubadala (Abu Dhabi) et l’Espagnol Repsol (51,75 % des parts) est celui du champ pétrolier et gazier « Ca Rong Do » (dit de « l’Empereur rouge »), dans le bloc 07/03. Couvrant 4 915 km², et situé à 440 km des côtes (237 nautiques, donc hors zone économique exclusive vietnamienne, contrairement à ce que disent les médias), il a été déclaré économiquement viable en 2013. Mais Pékin qui considère le gisement situé à l’intérieur de sa ligne en 9 traits démarquant les eaux chinoises, s’oppose à l’exploitation du gisement et menace.

Limites de la zone économique exclusive selon la Chine (en rouge) et selon le Vietnam (en vert).

Ces différends ont provoqué, à partir de 2014, une poussée anti-chinoise au Vietnam, commençant par des manifestations soutenues par le gouvernement, mais dégénérant ensuite sous formes d'émeutes. Des entreprises appartenant à des intérêts chinois ont été saccagées et deux ressortissants chinois ont trouvé la mort. Un bateau de pêche vietnamien a en outre été éperonné et coulé par un navire chinois, les dix hommes d'équipage ayant été secourus par d'autres pêcheurs vietnamiens. Qu’est-ce à dire ? Ces tensions sont révélatrices de la priorité que les autorités chinoises et vietnamiennes entendent donner à cette région. Pékin a établi dans ce périmètre une base de sous-marins. Située à Hainan, elle vise à sanctuariser cette partie méridionale de la mer de Chine. Le développement de la marine chinoise répond à cette nécessité. Ce développement trouve son origine en 1985, dans la vision stratégique portée à l’époque par l’amiral Liu Huaqing d’une « défense offshore » jusqu’à la « première chaîne d’îles » (yidaolian yinei) puis jusqu’à la seconde. En suivant les pas de Liu Huaqing, une majorité de commentateurs chinois se sont concentrés sur le Pacifique occidental et sur la stratégie du déni d’accès (baptisée A2/AD pour « anti-access, areadenial » dans la terminologie américaine) visant à contrer une éventuelle intervention des États-Unis en soutien aux Philippines voire au Vietnam proche ou au Japon. Ainsi, pour l’analyste chinois Cao Weidong, la stratégie navale chinoise est passée des eaux brunes (littorales) aux eaux bleues (hauturières), suivant les exemples occidentaux du Royaume-Uni et des États-Unis. Comme l’observe Cao Weidong, la Chine adopte les théories de Mahan et Corbett préconisant une maximisation des intérêts d’un pays par la mer. Dans cette configuration, la « route maritime de la soie du XXIsiècle » est une initiative dévoilée par le président chinois Xi Jinping en octobre 2013 pour relier la Chine à l’Asie, l’Afrique et l’Europe. Elle vise à promouvoir la coopération et les échanges culturels entre les peuples, et à offrir une voie parallèle à la route de la soie eurasiatique.

C’est la souveraineté des îles Spratleys ou Nansha, également revendiquées par le Brunei, la Malaisie et les Philippines, qui reste le principal point de discorde entre les deux États.

En retour, elle explique que l’apaisement des relations avec le Vietnam soit vital. Le Vietnam a assez rapidement pris la mesure de la montée en puissance navale de Pékin. Les capacités navales et militaires vietnamiennes ont monté en puissance depuis ces dernières années avec la commande de six sous-marins Kilo 636 commandés à la Russie en 2009. Depuis, ces sous-marins sont opérationnels. Cette acquisition est majeure et implique également celle, annoncée à partir de 2015, de 50 missiles de croisière d’attaque terrestre 3M14E. La logique pour le Vietnam est celle de la recherche d’une capacité dissuasive. Que la Russie – rejointe en cela par l’Inde – prête main forte au Vietnam en dit long aussi sur la fragilité des relations diplomatiques en Asie. Ces relations sont potentiellement confrontationnelles mais elles n’impliquent pas nécessairement la guerre. Cette politique est résumée par le principe que met en avant le gouvernement de Pékin (yao douzheng dan ye yao bi zhan, « nécessité de lutter en évitant la guerre »). L’établissement de mécanismes de gestion de crise pour prévenir le déclenchement accidentel d’une guerre et les efforts conjoints tant sur le plan bilatéral que par des réunions multilatérales engagées par Pékin et les pays de l’ASEAN a jusqu’alors porté ses fruits. La paix entre la Chine et le Vietnam et partant, pour l’ensemble de la région, est à ce prix.

Photo : Un employé de la police ferroviaire chinoise montre l’endroit exact où la frontière avec le Vietnam passe sur un rail : la Chine à gauche, le Vietnam à droite. © LU Bo’an/Xinhua

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