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Mongolie : pays en quête éternelle d’indépendance, la coopération avec la Chine sera essentielle pour son avenir

2020-05-18 Le 9 Emmanuel Lincot

Alors que la bataille contre le coronavirus faisait rage en Chine, le Premier ministre chinois Li Keqiang recevait le président mongol, Khaltmaa Battulga à Pékin, le 27 février 2020. Cette visite s’inscrivait dans la continuité du traité d’amitié signé entre la Chine et la Mongolie en 1994. Depuis, la Chine est le premier partenaire économique de la Mongolie et de nombreux hommes d'affaires chinois investissent dans ce pays voisin. La Mongolie est devenue de surcroît un membre observateur de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) depuis 2004. De fait, elle est un partenaire incontournable de la Chine dans la réalisation de son projet des Nouvelles Routes de la soie (Yi dai yi lu – One Belt, One Road).

Le territoire de la Mongolie est immense. C’est un pays montagneux et couvert de steppes dont l’aridité croît dans ses régions méridionales que traverse le désert de Gobi. Près de 28 % des 3 millions d’habitants sont nomades ou semi-nomades. La religion principale est l'école des bonnets jaunes du bouddhisme vajrayāna. Malgré l’existence de minorités turcophones (Kazakhes et Touvains) la majorité des citoyens (80 %) est d’origine mongole. Près du tiers des habitants vit à Oulan-Bator, la capitale. C’est toutefois le pays qui a la plus faible densité de population au monde avec 2 hab./km2. Énorme contraste donc avec son voisin chinois. La Mongolie n’en fut pas moins le centre de l’un des plus vastes empires qu’ait connu le monde. Au XIIIe siècle, Kubilai Khan, petit-fils de Gengis Khan, entreprend la conquête et la destruction des dynasties des Xia de l’Ouest, Jin et Song ainsi que du Royaume de Dali, au Yunnan. Fondateur de la dynastie Yuan (1279-1368), il établit la capitale impériale à Pékin. Pour la première fois dans son histoire, l'ensemble du territoire chinois sera conquis et gouverné par une dynastie d'origine non-Han. Que ce soit à travers la littérature populaire la plus récente – et l’on pense au roman de Jiang Rong, Le Totem du loup, véritable best-seller publié en 2004 en Chine – ou par la production cinématographique d’un Nikita Mikhalkov avec son film Urga (1991), la Mongolie dans l’imaginaire tant de ses voisins russes que chinois reste synonyme de liberté, d’insoumission et… de terreur. Se comprend d’autant mieux la volonté de ces pays de vouloir en contenir les débordements. Ainsi, de la fin du XVIIe siècle à 1911, date à laquelle l'indépendance de la Mongolie fut proclamée à la faveur de la chute de la dynastie sino-mandchoue, cette région septentrionale de l’Asie est d’abord contrôlée par la cour de Chine. Bien que conservant son indépendance, la Mongolie et ses dirigeants sont ensuite inféodés au pouvoir de Moscou et le resteront jusqu’à la chute de l’URSS, en 1991.

Après la fin de la guerre froide, la Mongolie connaît des transformations majeures. Elle redécouvre son passé prestigieux et tisse des liens avec sa diaspora répartie sur deux territoires. La Bouriatie d’une part, administrée – depuis Irkoutsk et sa magnifique région du lac Baïkal – par la Fédération de Russie et d’autre part, la Mongolie-Intérieure – depuis Hohhot, sa capitale régionale – relevant, elle, des autorités chinoises. Stratégique, la Bouriatie est riche en gisements aurifères. La Mongolie-Intérieure possède quant à elle la plus grande mine de terres rares du monde à Baiyun Obo près de Baotou. La Mongolie-Intérieure a aussi de très importantes ressources minières (niobium, zirconium et béryllium) ainsi que de très importantes mines de charbon. La Mongolie proprement dite ou Mongolie extérieure n’est pas en reste et Oulan-Bator doit dorénavant gérer au mieux l’élément qui se trouve au cœur de sa politique stratégique, le développement de son secteur minier. Les décisions qui sont actuellement prises sont des décisions structurantes. Les richesses dont regorge son sous-sol sont loin d’être négligeables et leur exploitation est historiquement liée à l’idée même d’indépendance. Comme l’expliquait, il y a déjà près d’un siècle, l’un des plus illustres mongolisants, Owen Lattimore, la question du développement minier a été récurrente tout au long de l’histoire moderne de la Mongolie, et elle demeure plus que jamais d’actualité. Les compétences technologiques de la Russie et de la Chine lui sont nécessaires en la matière même si Oulan-Bator a diversifié ses partenariats en se tournant notamment vers l’Union européenne et le Japon.

Le sol mongol est si riche qu’il serait possible d’y trouver pas moins de soixante éléments chimiques de la table de Mendeleïev.

La mine de cuivre d’Erdenet ou celle d’uranium de Dornod sont les symboles des difficultés qu’eut à affronter la Mongolie pendant la crise en matière minière. Découverte dans les années 70, le gisement de Dornod fut mis en exploitation à la fin des années 80 par une société russo-mongole, Erdes. Elle dut fermer ses portes en 1995, faute de rentabilité. Paradoxalement, la rupture avec la Russie des années 90, qu’elle soit économique ou politique, et la crise qui a frappé le pays ont permis à la Mongolie de redécouvrir les richesses de son sous-sol. Il est commun de dire que le sol mongol est si riche qu’il serait possible d’y trouver pas moins de soixante éléments chimiques de la table de Mendeleïev.

Parmi les principales ressources dont dispose la Mongolie, il convient bien sûr de citer le charbon et le cuivre dont les gisements géants de Tavan Tolgoï et Oyu Tolgoï sont les représentants les mieux connus. Si l’activité minière mongole est principalement dominée par les deux minerais précédemment évoqués, ces derniers ne doivent pas faire oublier les autres ressources dont regorge le sol mongol et qui constituent un enjeu stratégique tout aussi important. Parmi ces dernières, il convient de nommer le minerai d’uranium. Une filiale de la China National Nuclear Corporation (CNNC) a signé le 26 juin 2012 avec l’autorité de l’énergie nucléaire de Mongolie l’« Accord sur les travaux préparatoires d’exploitation du gisement d’uranium de Gurvanbulag », établissant ainsi une base pour permettre à la Chine et la Mongolie de développer leur coopération dans l’exploitation de mines d’uranium. À cette coopération s’ajoute un autre volet essentiel qui relève de la question sécuritaire. Il y a encore dix ans, les vols de pétrole ou de gaz à partir des installations de forage et le long des pipelines semblaient être devenus un problème sérieux en Chine, et en particulier le long de l’axe principal ouest-est reliant le Xinjiang au Shandong via la Mongolie-Intérieure, laquelle est frontalière de la Mongolie extérieure.

En signe de soutien à Pékin qui combat l’épidémie du coronavirus, le président mongol en visite d’État en Chine le 27 février dernier, a offert à la Chine 30 000 moutons. L'élevage est une autre des importantes ressources du pays. © LIAN Zhen/Xinhua

En 2015, le plus haut responsable chinois de la sécurité Meng Jianzhu souhaitait renforcer l'application de la loi et la coopération sur la sécurité avec la Mongolie. Il s’en était ouvert à Pékin auprès de Tsagaandari Enkhtuvshin, secrétaire général du Conseil de sécurité nationale de la Mongolie. La lutte contre les crimes transfrontaliers s’ajoutait à une coopération bilatérale afin de juguler les « trois forces du mal », à savoir le terrorisme, l'extrémisme et le séparatisme. Ces principes cardinaux sont ceux qui unissent les pays membres et/ou observateurs de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS). Organisation intergouvernementale régionale asiatique créée à Shanghai en 2001, elle regroupe initialement la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan. Elle succède au Groupe de Shanghai qui avait été fondé en 1996 sur initiative de Pékin et de Moscou, afin de sécuriser l’ancienne frontière sino-soviétique que la chute de l’URSS avait déstabilisée lors de la création des nouvelles républiques d’Asie centrale en 1991. Disposant d’une charte ainsi que d’un secrétariat permanent situé à Pékin, l’OCS a pour objectifs principaux d’assurer la stabilité et la sécurité régionales, de renforcer la confiance mutuelle entre ses États membres et de faciliter leur coopération politique et économique. S’étendant sur plus de 60 % du territoire de l’Eurasie, ses États membres regroupent 40 % de la population mondiale et contrôlent 38 % des réserves de la planète en gaz naturel, 20 % en pétrole, 40 % en charbon et 50 % en uranium. L’attrait de l’organisation est tel qu’elle s’est rapidement élargie, comme en témoigne le nombre des pays observateurs qui l’ont rejointe : Mongolie (2004), Iran (2005), Afghanistan (2012) et Biélorussie (2015). C’est en juin 2018 – avec en toile de fond ces initiatives multilatérales – que les présidents de la Chine, de la Russie et de la Mongolie s’étaient engagés à renforcer leur coopération trilatérale lors d'une rencontre tenue à Qingdao, ville côtière de la province orientale du Shandong en Chine à l’occasion du 18e sommet de l’OCS.

Dans ce contexte, Khaltmaa Battulga, président de la Mongolie, assurait que « la priorité absolue (de son pays) était de développer une coopération amicale » avec la Chine et la Russie. Le chef de l’État mongol ajoutait que son pays « était disposé à œuvrer avec la Chine et la Russie, afin d’appliquer le consensus de coopération trilatéral et de lancer au plus tôt la construction du corridor Chine-Mongolie-Russie, tout en promouvant la coopération dans les secteurs tels que les infrastructures et le transport des énergies ». La situation d’enclavement prive la Mongolie d’un accès direct à la mer et donc au monde. Elle est le principal obstacle à l’affirmation de l’indépendance mongole dans la mesure où elle pousse la Mongolie dans un tête-à-tête déséquilibré avec ses deux voisins. Historiquement, la Mongolie a tenté de jouer la Chine contre la Russie, ou la Russie contre la Chine. Cette situation n’a jamais permis l’émancipation complète du pays. Faire le pari d’un « en même temps » consistant à jouer les cartes de la Russie et de la Chine est dans l’intérêt fondamental des trois pays. Leur coopération en devenir permettrait de façonner une nouvelle configuration géopolitique dans cette partie de l’Asie. Centrale, la Mongolie se voit ainsi reconnaître un statut essentiel dans le partenariat qui associe Pékin à Moscou. « L’opposé coopère » : jamais l’aphorisme d’Héraclite ne semble avoir été aussi explicite.

Emmanuel LINCOT est spécialiste d'histoire politique et culturelle de la Chine, professeur à l'Institut catholique de Paris.

Photo du haut : 27 mars 2020 - paysage de steppe à la frontière de la Mongolie et de la Mongolie-Intérieure chinoise. © LIU Yide/Xinhua

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