menu
menu
seacher

Chine & Japon : deux éternels rivaux

2020-06-22 Le 9 Emmanuel Lincot

Le Japon, solide allié des États-Unis depuis 1945 alors qu'il était leur ultime rival durant la Seconde Guerre mondiale, est aujourd'hui confronté à la montée en puissance de la Chine qui est devenue la première puissance économique asiatique et même mondiale devant les États-Unis en termes de PIB à parité de pouvoir d'achat en décembre 2014. Le Japon a signé l'Accord de partenariat transpacifique après que la Chine l'a invité à intégrer l'ACFTA (la zone de libre-échange ASEAN avec la Chine) mise en place en 2010. De plus, les deux pays aspirent à un leadership au sein de la zone Asie. Un seul lit pour deux rêves, en somme... Et pourtant, plus que jamais, la coopération entre Pékin et Tokyo s’avère nécessaire pour désamorcer les tensions en Asie du nord-est.

Révolution industrielle et conquêtes coloniales se sont terminées pour l’archipel nippon dans la tragédie des frappes nucléaires américaines de 1945. Depuis lors, son destin historique comparé à celui de la Chine a été diamétralement opposé. Le Japon transcendait sa défaite par des victoires économiques mais se retrouvait au ban des nations après avoir commis des crimes de guerre comme à Nankin dès 1937. C’est un passé qui ne passe pas. Même si dirigeants chinois et japonais ont fait profil bas à ce sujet longtemps après la Seconde Guerre mondiale, des attitudes pour le moins clivantes ont empêché toute forme de réconciliation véritable. Révisionnisme historique des manuels scolaires et visites répétées des plus hauts dignitaires au cimetière militaire de Yasukuni côté japonais n’ont fait qu’aggraver une relation que le court XXesiècle aura considérablement abîmée tout en redistribuant les cartes pour l’ensemble des acteurs de la région. Et notamment pour la Chine qui aura réussi à intégrer le Conseil de sécurité de l’ONU et à se hisser au rang de puissance majeure qui, chaque année davantage, tend à marginaliser dans la région le rôle exercé par Tokyo. Un nationalisme exacerbé a poussé le Premier ministre japonais Shinzo Abe à modifier l’article 9 de la constitution de son pays : le Japon peut désormais intervenir en dehors de son propre périmètre de sécurité et aux côtés des forces américaines. À cette menace, la Chine a répondu par un réarmement dans le domaine aéronaval qui dépasse en fait largement les moyens déployés par le Japon.

Contentieux et tensions

Les tensions entre les deux pays sont palpables autour des îles que Pékin et Tokyo se disputent. Ce sont les Senkaku appelées en chinois Diaoyudao. Elles se situent au nord-est de Taïwan et au sud-ouest d'Okinawa Hontō, dans la mer de Chine orientale. Cet archipel inhabité est contrôlé par le Japon depuis 1895 et le Traité de Shimonoseki, mais est revendiqué par la Chine. L'intérêt de ces îles est économique, avec les gisements potentiels d'hydrocarbures situés à proximité, ainsi que stratégique pour la marine chinoise. La méfiance profonde qui a caractérisé les relations entre les deux pays, même lorsque celles-ci semblaient harmonieuses, est illustrée par l’absence de coopération stratégique substantielle en dépit des nombreux facteurs qui devraient au contraire les rapprocher : forte interdépendance économique, menace commune pendant la guerre froide et nombreux intérêts géopolitiques communs depuis la chute de l’URSS. En l’absence d’un partenariat actif et structuré permettant de renforcer la confiance bilatérale, les deux pays ont choisi de se diriger vers une rivalité toujours plus marquée. Signe des temps : le Japon a mis fin à son programme d’aide publique au développement à destination de la Chine en 2018. Il était né trente ans plus tôt à la suite de la signature du Traité de paix et d’amitié unissant les deux pays. Autre fait marquant : nombre d’industriels japonais ont explicitement exprimé leur souhait de se retirer du marché chinois à l’issue de la pandémie du Covid-19.

Signe des temps : le Japon a mis fin à son programme d’aide publique au développement à destination de la Chine en 2018.

Pourtant, les deux pays ont tout intérêt à ce que le pourtour du Pacifique demeure stable pour garantir la sécurité des voies maritimes et l’accès aux marchés étrangers, ce qui représente pour tous deux un enjeu économique et stratégique bien plus important que les îles Diaoyu/Senkaku. La dénucléarisation de la péninsule coréenne constitue un autre intérêt commun aux deux nations. Enfin, il existe de nombreuses possibilités de coopération bilatérale sur diverses questions internationales telles que la sécurité énergétique, la protection de l’environnement, le changement climatique, la prévention et le contrôle des maladies, la lutte contre le terrorisme, la criminalité transnationale et la prévention de la prolifération des armes de destruction massive. Les changements dans l’équilibre des rapports de force au niveau régional depuis la fin de la guerre froide ont indéniablement joué un rôle dans la dégradation du climat des liens bilatéraux. Toutefois, ces facteurs externes ne suffisent à expliquer ni le moment ni l’intensité de la rivalité sino-japonaise sur le plan sécuritaire, surtout quand on considère les bénéfices considérables que les deux pays pourraient tirer d’une coopération durable.

Des connexions entre sociétés plus fortes malgré une antipathie persistante

Ces relations n’ont pas toujours été aussi difficiles. Ainsi, il y a un siècle, une grande partie de l’élite chinoise – comme Liang Qichao et Sun Yat-sen – voyait à travers le Japon de l’ère Meiji un modèle pour la Chine. À peine séparés par « un étroit filet d’eau » (yiyi daishui), la Chine et le Japon ont eu dans l’histoire des interactions en réalité très fortes fondées sur une admiration réciproque. La radicalité de leurs rapports survient dans le contexte des années quatre-vingt-dix lorsque Shintarō Ishihara, gouverneur de Tokyo situé à droite de l’échiquier politique, publie en 1989 un pamphlet ultranationaliste : « Le Japon peut dire non ». Les États-Unis s’en émeuvent et quelques années plus tard, des intellectuels chinois y répondront par un ouvrage tout aussi radical dans le propos : « La Chine peut aussi dire non ». Depuis les incidents entre les deux pays se sont répétés. À la suite des émeutes antijaponaises qui eurent lieu dans des villes chinoises au cours de l’automne 2012, des touristes japonais annulèrent leur voyage en Chine par peur des violences dont ils craignaient de pouvoir être l’objet. La consommation de produits japonais, d’automobiles en particulier, connut alors une forte chute. Depuis, les relations commerciales du Japon se sont davantage diversifiées vers les pays de l’ASEAN.

Pour autant, les échanges commerciaux entre le Japon et la Chine restent soutenus. Des initiatives significatives ont été prises pour que les deux capitales associent également à leurs efforts Séoul et leurs marchés respectifs sur la base d’un accord de libre- échange trilatéral. Si leurs pourparlers aboutissent, ils permettront d’approfondir l’intégration économique entre les trois pays. Celle-ci rendra plus problématique la mise en œuvre de sanctions et de perturbations économiques telles que celles que l’on a vues au plus fort de leurs contentieux territoriaux. La même chose pourrait être dite à propos du Partenariat économique régional intégral (Regional Comprehensive Economic Partnership, RCEP), qui est actuellement en négociation entre les pays de l’ASEAN, leurs partenaires, la Chine, le Japon, la Corée du Sud, l’Inde, l’Australie et la Nouvelle Zélande. Ces deux initiatives présupposent que tous les partenaires se soumettent aux règles de l’accord et ne recourent ni à des sanctions économiques ni à des perturbations du commerce pour régler leurs différends.

D’une manière significative, le président Xi Jinping organisait à la fin du mois de décembre de l’année dernière un sommet avec le Japon et la Corée du Sud au moment où les deux voisins de Pékin tentaient un timide rapprochement sur fond d'incertitude autour du nucléaire nord-coréen. Ce sommet tripartite, qui se déroulait à Chengdu (capitale de la province du Sichuan), devait voir le premier tête-à-tête entre le Premier ministre japonais Shinzo Abe et le président sud-coréen Moon Jae-in depuis 15 mois, après une forte escalade des tensions entre les deux pays asiatiques. Une initiative heureuse et qui devrait être reprise à l’issue du déconfinement que s’apprêtent à présent à connaître l’ensemble des pays de la région.

Emmanuel LINCOT est spécialiste d'histoire politique et culturelle de la Chine, professeur à l’Institut catholique de Paris.

Photo de haut : Vue aérienne des îles Diaoyu/Senkaku. © Geospatial Information Authority of Japan, CC BY 4.0

Newsletter

Inscrivez-vous pour recevoir la newsletter de Chine-info !

Commentaires

Rentrez votre adresse e-mail pour laisser un commentaire.