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Les lourds enjeux liant la Chine au monde Indo-malais

2020-07-20 Le 9 Emmanuel LINCOT

Archipel d’Asie-Pacifique de plusieurs milliers d’îles ouvert sur les rives du détroit de Malacca, reliant les pays d’Asie du Sud-Est avec le Moyen-Orient, l’Indonésie est le pays musulman le plus peuplé au monde avec quelques 260 millions d’habitants. Une région cruciale pour les intérêts chinois, située aux portes de la Malaisie et de Singapour, et à travers laquelle transitent 30 % du commerce maritime mondial.

Premier partenaire commercial de l’Indonésie, la Chine a entretenu très tôt des relations avec ce pays de l’Asie du Sud-Est. Une forte diaspora chinoise y est implantée. C’est d’ailleurs l’une des plus anciennes au monde puisque dès l’expédition de l’amiral Zheng He vers l’Afrique, celle-ci est mentionnée dans les annales de la dynastie Ming au XVe siècle. Elle a formé les premières communautés métisses que l’on appelait les Peranakans. À l'heure actuelle, on estime à 6 millions le nombre des Chinois vivant en Indonésie. Cette population est en majorité hokkien (50 %), hakka (25 %) et cantonaise (25 %). Lors des massacres anticommunistes de 1965-66, la population d'origine chinoise, assimilée à la politique de Pékin, a été très fortement touchée. Des discriminations ont continué à son encontre sous le régime de Soeharto (1968-1998).

Carte d'une partie de l'Asie du sud-est

Même si ce passé semble déjà lointain et que les traditions locales accordent dans les faits une très large place aux citoyens d’origine chinoise – surtout sur la côte nord de Java et à Palembang – des tensions demeurent. Elles s’ajoutent aux différends qui opposent Pékin et Jakarta, la capitale du pays. Les deux gouvernements se disputent en effet la souveraineté des eaux autour de l’archipel de Natuna, en mer de Chine méridionale. Avec des ressources prouvées de 1 300 milliards de m3 de gaz et une production journalière envisagée de 56 millions de m3 à partir de 2030, la zone est en cours de développement pour un coût estimé à 30 milliards de dollars par plusieurs « majors » dont la britannique Premier Oil, les japonaises Mitsui Oil Exploration et Impex, et les américaines Conoco Phillips et Chevron, que les exigences de Pékin veulent exclure de la zone. Même si la guerre commerciale sino-américaine n’a pas à ce stade significativement affecté les échanges entre les deux pays, ces tensions n’y sont évidemment pas étrangères.

Un « pivot maritime global »

L’Indonésie, prise entre des sphères de puissance et d’influence qui se chevauchent, pourrait devenir l’une des régions les plus « crisogènes » du monde.

La région est stratégique et le président indonésien Joko Widodo n’hésite pas à en rappeler l’importance. Elle est, selon lui, un « pivot maritime global ». Sur le plan historique, l’Indonésie a compté parmi les pays leaders du mouvement des Non-alignés à la suite de la conférence de Bandung tenue en 1955. Cette volonté de rester fidèle à la définition d’une « troisième voie » et de faire le lien entre les pays riches et les pays émergents est au cœur des choix de politique étrangère qu’entend promouvoir Jakarta. Elle fait écho à des préoccupations chinoises très largement partagées. Au reste, c’est lors d’une visite effectuée en 2013 en Indonésie que le président chinois Xi Jinping avait évoqué, pour la première fois, l’établissement d’une « Route de la soie maritime ». Elle avait pour objet de renforcer les liens avec non seulement l’Indonésie mais aussi avec l’ensemble des pays frontaliers de l’Océan indien se disant prêts à réaliser « une ceinture économique » pour relier ainsi l’ensemble des pays du Sud. En cela, du fait qu’elle soit privilégiée de par sa situation géographique, mais aussi par ce qu’elle se trouve prise entre des sphères de puissance et d’influence qui se chevauchent, l’Indonésie pourrait devenir l’une des régions les plus « crisogènes » du monde.

Avec ses 32 millions d’habitants, la Malaisie épouse des configurations similaires à celles de sa voisine, l’Indonésie. Elle est à cheval sur la partie méridionale de la mer par deux territoires distants de 350 nautiques. À l’ouest la partie péninsulaire contrôlant le détroit de Malacca et à l’est la partie insulaire sur l’Île de Bornéo, avec les États de Sarawak et du Sabah, tous deux jouxtant l’Indonésie au sud et à l’ouest. En 2019, Kuala Lumpur, la capitale du pays, s’est juridiquement heurtée à Pékin en déposant une requête aux Nations Unies pour étendre son plateau continental au-delà des 200 nautiques. Requête qui a immédiatement déclenché une réaction de la Chine dont la « Ligne en 9 traits » (cf. Le 9 n°26) nie la possibilité d’un élargissement des plateaux continentaux riverains au-delà précisément des 200 nautiques. Ces tensions faisaient suite à l’annulation par Mahathir Mohamad, le Premier ministre malaisien, du projet chinois de ligne ferrée à travers le pays, de la frontière thaïe au détroit de Malacca (East Coast Rail Link – ECRL), section de l’axe Pékin-Singapour. En réalité, les négociations entre gouvernements chinois et malais pour la réalisation de ce projet ferroviaire n’ont jamais cessé. Elles ont même permis à Kuala Lumpur une normalisation de ses relations avec Pékin après plus d’un an d’incertitudes.

Une coopération renforcée dans la lutte contre le terrorisme est plus que jamais à l’agenda commun des diplomaties chinoise et du sud-est asiatique.

Et Singapour, dont l’écrasante majorité des habitants est d’origine chinoise, n’échappe pas à cette règle commune qu’elle partage avec la Malaisie et l’Indonésie : il est d’usage, en effet, dans cette région de l’Asie de privilégier souvent les apparences à la réalité et la fermeté de posture à des fins de politique intérieure. Dans les faits, dominent le pragmatisme et la souplesse avec une tendance qui n’a jamais cessé de se confirmer : un détachement relatif des liens de l’ensemble des pays de la région avec l’Europe et les États-Unis s’est produit pour se rapprocher de la Chine. Dans ce contexte, Singapour, en tant que cité-État joue un rôle essentiel. Place financière incontournable, Singapour est aussi une plaque tournante régionale d’exportation au niveau international. Dès lors, elle sécurise son rôle d’exportatrice des produits chinois au niveau mondial et souhaite bénéficier en retour de la croissance économique de la Chine.

Intégration et sécurisation régionales

Les intérêts politiques de l’État singapourien se placent dans la recherche d’une neutralité dans ses choix de politique internationale. Cette neutralité vise à entretenir des relations concomitantes avec l’ensemble de la région et la Chine. Ainsi, la cité-État met l’accent sur le règlement des différends par des rencontres que promeut, depuis 2012 et chaque année, le « Shangri-La Dialogue ». Quelque 50 pays y sont représentés dont la Chine et les États-Unis. Le rôle de facilitateur conféré à Singapour joue en faveur d’un approfondissement des relations avec la Chine, lequel bénéficie à l’ensemble des pays de la région. Par ailleurs, Deng Xiaoping et ses successeurs à la tête de l’État chinois ont trouvé dès les années quatre-vingt et à travers Singapour un modèle de développement et de révolution conservatrice. Cette forme de gouvernance associée à la défense de « valeurs asiatiques » a créé partout en Asie un modèle alternatif fort à celui promu par les États-Unis. Plus que tout, l’ensemble de la région indo-malaise a à cœur de sécuriser ses relations et son commerce encore mis à mal par des actes de piraterie et des exactions commises par des groupuscules islamistes radicalisés.

Le cas de l’Indonésie est de ce point de vue inquiétant. Malgré sa volonté de se présenter comme un pays musulman modéré, la radicalisation de certains pans de la société indonésienne n’est pas sans poser question pour la sécurité internationale. En effet, quelques 700 Indonésiens sont partis en Irak et en Syrie combattre parmi les membres de l’État Islamique (EI). Le retour de ces combattants en Indonésie, ou ailleurs en Asie du Sud-Est, comme potentiels terroristes est le problème crucial que pose le terrorisme islamique dans cette région. À cet égard, les affrontements entre les forces gouvernementales philippines et terroristes (affiliées à l’EI) sur l’île de Mindanao illustrent le risque que représente en Asie du Sud-Est le retour des nationaux chez eux. Par conséquent, éviter que ne se forment des « poches » qui soient autant de cibles pour l’EI est une priorité pour la sécurité à l’échelle de la région. Les attentats de Bali en 2002 puis de Surabaya en 2018 restent d’une tragique actualité. Il est d’usage de distinguer diverses pratiques de l’Islam qui ont cours à Java en particulier en différenciant les musulmans Abangan et les musulmans Santri. Le premier terme désigne une pratique de l’Islam syncrétique, mêlant animisme, Islam et hindouisme. Le second, pratiqué dans les régions côtières de l’île de Java influencées par les marchands musulmans, définit une vision orthodoxe de l’Islam. Cette opposition est toujours pertinente aujourd’hui dans l’étude des pratiques islamiques indonésiennes et ces influences exogènes ont porté un certain nombre de factions à se radicaliser contre le système politique indonésien établi depuis l’indépendance. Ces problématiques ne sont pas étrangères à la Chine, laquelle est confrontée à des risques similaires sur son propre territoire, dans la province du Xinjiang notamment. Une coopération renforcée dans la lutte contre le terrorisme est plus que jamais à l’agenda commun des diplomaties chinoise et du sud-est asiatique.

Emmanuel LINCOT est spécialiste d'histoire politique et culturelle de la Chine, professeur à l’Institut catholique de Paris.

Photo: Le détroit de Malacca © dronepicr, via flickr, CC by 2.0


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