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L’ANP 2019 : jalons et défis pour l’avenir

2019-04-12 Le 9

Après dix jours de délibérations, le premier ministre Li Keqiang a clos, le 15 mars dernier, la réunion annuelle des deux assemblées par la traditionnelle conférence de presse au grand Palais du Peuple. L’Assemblée nationale populaire et la Conférence consultative politique du Peuple chinois ont réuni, comme chaque année, trois mille délégués. Bilan et perspectives.

Beaucoup de sujets ont été abordés, depuis les tensions stratégiques avec les États-Unis, le rôle de la Chine dans le dialogue Pyongyang-Washington, jusqu’aux relations devenues compliquées avec l’Europe, en passant par l’état de la société chinoise, les investissements étrangers, la protection de la propriété intellectuelle ou encore la planification familiale.

Conscientes d’un ralentissement de la croissance, les autorités prenaient acte de l’observation d’un certain nombre de phénomènes depuis ces derniers mois. Celui, tout particulièrement, de la consommation intérieure dont le plus flagrant symptôme a été le recul de la croissance du marché de l’automobile à seulement +3 % en 2018 au lieu de +13,7 % en 2016. Par ailleurs, les investissements domestiques actuellement en baisse de 30 % par rapport au pic de 2018, ont souffert de la faiblesse du marché financier en crise. Enfin, les exportations toujours excédentaires avec un surplus de 233 Mdsde $ avec les États-Unis (chiffres officiels chinois), ont en décembre 2018 connu leur plus mauvaise performance en 2 ans. Pour enrayer cette tendance, les autorités ont initié une politique de relance et annoncé des mesures pour soutenir l’économie. Augmentation du déficit budgétaire porté à 2,8 % du PIB (+0,2 %), réduction de taxes, augmentation des dépenses d’infrastructure (473 Mdsde $ pour le rail, les autoroutes, les canaux et les télécoms), baisse de la TVA pour les entreprises, réduction du taux de participation des entreprises aux retraites et augmentation de 7,5 % des dépenses militaires portées à 177 Mdsde $. Très concrètement, ces mesures visent à maintenir le cap du plan « Made in China 2025 », pilier majeur de la modernisation. Au cours même de ces sessions parlementaires, un exemple phare de cet objectif de modernisation de l’économie était présent dans tous les esprits. Il s’agit du « Greater Bay Area Plan », vaste zone entièrement dédiée au numérique telle que l’avait annoncée le gouvernement quelques semaines plus tôt et regroupant, dans la région méridionale de la Rivière des perles, sous la forme d’une « Silicon Valley » à la chinoise, les villes de Hong Kong, Shenzhen et Guangzhou. En ce 40ème anniversaire des réformes mises en œuvre par Deng Xiaoping, ce changement de paradigme de l’économie chinoise reste un pari sur l’avenir.

La baisse de la croissance en 2018 à 6,5 % n’est pas une catastrophe en soi. Le Vice-Ministre Liu He explique que le conflit commercial avec Washington n’a qu’un impact psychologique. Car Washington et Pékin savent bien que leur coopération est inévitable. Il n’aura échappé à personne qu’une mission de conciliation commerciale chinoise est venue à Washington le 21 février, conduite par le vice-ministre Liu He. Elle a permis à ce dernier de rencontrer Robert Lighthizer, chargé du commerce dans l’administration Trump. L’ambiance était à l’apaisement sur fond de préparation de l’ANP en Chine. Les deux puissances y ont intérêt. Ainsi, Arvind Subramanian, expert à la Harvad’s Kennedy School rappelait dans un article récent de la revue Project Syndicate qu’un choc monétaire chinois concernerait 30 % du commerce global. L’effet serait d’autant plus catastrophique que les échanges commerciaux comptent pour 25 % du PIB global alors qu’en 1930, ils n’en représentaient que 8 %. En d’autres termes, une dépréciation des monnaies asiatiques initiée par la baisse du RMB aurait un impact bien plus terrible que les dépréciations du Dollar et de la Livre en 1930. Interdépendance donc. Et le risque de déflagration systémique en cas d’effondrement des relations commerciales sino-américaines n’en demeure pas moins très réel. Devant les députés et lors de son discours inaugural, le 5 mars, le premier ministre Li Keqiang donnait la mesure de cet enjeu et rappelait d’une manière toute réaliste que « la conjoncture tant nationale qu’internationale (avait) fait basculer le développement (de la Chine) dans un environnement d’une grande dureté et complexité ».

« Un choc monétaire chinois concernerait 30 % du commerce global. »

C’est dans ce contexte que le numéro 2 de l’État chinois a annoncé un « plan de bataille » avec, d’une manière toute significative, la promulgation d’une loi « destinée à faciliter et protéger les investissements étrangers ». Ce texte met fin également aux obligations de transferts de technologies que la Chine exigeait des entreprises qui investissent dans son économie. Il interdit « le recours à des moyens administratifs pour forcer les firmes étrangères à transférer leurs technologies ». La loi - adoptée à 2 929 voix pour, huit contre et huit abstentions - entrera en vigueur le 1er janvier 2020. Elle permettra, selon une analyse du Quotidien du Peupled’établir « une concurrence loyale » entre entreprises chinoises et étrangères. Plus généralement, une somme considérable de lois et règlements a été adoptée durant ces sessions parlementaires. Ces dispositifs juridiques visent notamment à créer plus de 13 millions d’emplois en 2019, comme ce fut le cas en 2018, pour faire face à la demande de 15 millions de nouveaux arrivants sur le marché du travail (dont 8,34 millions de jeunes diplômés), sans compter les migrants affluant dans les villes. Il est prévu que l’accès à l’éducation et aux soins sera également amélioré. Une attention toute particulière a été accordée par les autorités au 3eâge, partageant ce constat,auquel souscrivent largement les démographes, selon lequel « la Chine risque de devenir vieille avant de devenir riche ». Parallèlement à ces différents domaines abordés, a été répétée à l’ANP l’intention d’inscrire le pays dans une spirale vertueuse de croissance en réduisant les gaspillages dont les moindres ne sont pas ceux liés à la corruption, en corrigeant les dysfonctionnements bureaucratiques, en éradiquant les lourdeurs, les surproductions et les entreprises récemment qualifiées de « zombies », gouffres financiers inutiles dont la seule vertu fut, dans le meilleur des cas, de préserver l’emploi.

S’il est vrai que certains de ces objectifs qualitatifs comme la meilleure gestion des groupes publics, leur mise en concurrence ou la transparence de leurs finances, rejoignent les critères de la libre compétition économique dans le jeu de l’offre et de la demande où la disponibilité des biens et services et leur prix sont librement régulés, il n’en est pas moins exact que l’obédience à l’inflexible règle du marché s’arrête logiquement dès lors que les intérêts politiques ou ceux de groupes d’intérêts sont menacés, que les réformes de l’industrie impactent la stabilité sociale ou que la liberté d’entreprendre favorise le sur-engagement financier des groupes chinois à l’international, facilitant la fuite des capitaux. Plus encore, les mesures drastiques imposées par la Commission de Réforme et Développement et les régulateurs financiers pour freiner la spéculation immobilière (durcissement des conditions d’acquisition et de crédits, limitations des achats multiples, contrôle stricts des emprunts à l’étranger) ont paradoxalement augmenté les prix du foncier, fait flamber le coût de fonctionnement des sociétés immobilières dont la charge des emprunts a augmenté de plus de 2 % (Xinhua finance) et fait peser des risques de faillite sur 25 % d’entre elles. Résultat, confrontées aux difficultés du marché intérieur, ces dernières envisagent d’exporter leurs affaires à l’international, ce que le pouvoir tente précisément de limiter ou d’accompagner à travers la réalisation du projet des Nouvelles Routes de la soie. Dans ce cadre, les relations avec Washington restant de toute façon tendues, le salut pourrait venir d’une coopération renforcée avec l’Union européenne. Dans ce contexte, et six jours seulement après la clôture des sessions de l’ANP, le président Xi Jinping s’est rendu en Italie puis en France via Monaco.

Preuve s’il en est que la diplomatie chinoise est entièrement subordonnée aux besoins économiques intérieurs. Dans cette optique, et sitôt achevée sa tournée européenne, le chef de l’État chinois se rendra aux États-Unis. Rien n’indique pourtant qu’un accord commercial sino-américain pourrait alors se conclure. Donald Trump ne manque pas une occasion de dire l’amitié qu’il porte à Xi Jinping tout en exprimant régulièrement son « optimisme sur un futur accord commercial entre les États-Unis et la Chine ». Mais le 20 mars le président américain a aussi annoncé que les tarifs douaniers que les États-Unis ont imposés à la Chine pourraient rester en place « pour une période conséquente ». Dans ces conditions et jusqu’à nouvel ordre, la négociation se poursuit entre Washington et Pékin.

Ainsi, peut-on dire que jamais les enjeux de politique étrangère ne s’étaient aussi explicitement invités dans des débats parlementaires chinois. Jamais le sort du monde ne s’était non plus si étroitement joué dans les cénacles du parlement chinois.

Emmanuel Lincot est spécialiste d'histoire politique et culturelle de la Chine, professeur àl'Institut Catholique de Paris.

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