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Les élections taïwanaises, un enjeu de plus en plus faible

2020-01-13 Nouvelles d'Europe Lionel Vairon

La campagne électorale taïwanaise qui vient de s’achever a illustré avec force les dérives et les défis posés désormais aux différents systèmes politiques à travers le monde quant au rôle et au poids de l’utilisation d’Internet et des réseaux sociaux. Les interférences et les manipulations sont devenues massives et nul ne peut plus clairement établir aujourd’hui les responsables qui se dissimulent derrière ces opérations de désinformation. Un responsable du département des affaires internationales du parti au pouvoir, le Parti Démocrate Progressiste (PDP), estimait récemment que les preuves de Fake news en sa possession provenait probablement de la Chine continentale car elles étaient rédigées… en chinois. En termes de preuve, il faudrait sans doute chercher mieux. Le Kuomintang (KMT) de son côté a estimé que son candidat, Han Kuo-yu, avait été la principale victime de cette campagne de désinformation. Quel que soit le pays et les partis concernés, il est devenu désormais extrêmement difficile d’identifier avec objectivité les auteurs de ces campagnes comme l’a prouvé le dossier des interférences russes dans les élections américaines de 2016 qui, bientôt quatre ans plus tard, n’est toujours pas clos.

Mais en réalité, ces élections taïwanaises pour lesquelles divers sondages donnent l’actuelle dirigeants sortante, Tsai Ing-wen, et son parti victorieux, impactent beaucoup moins les relations avec Beijing que ne veulent le laisser croire de nombreux médias. Lors des élections locales de 2018, le KMT a remporté une écrasante victoire contre le PDP alors qu’il avait deux ans plus tôt perdu la majorité aux élections législatives. Cette alternance à laquelle se sont accoutumés les Taïwanais souligne les hésitations d’une population otage des discours utilisant la peur et la menace pour diaboliser la Chine continentale mais qui périodiquement reconnaît avec réalisme que la voie de l’indépendance et de la confrontation prônée par le PDP est sans issue. Han Kuo-yu, dont les points de vue exprimés pendant la campagne frisent certes avec une forme de populisme à l’image d’un nombre croissant de responsables politiques de par le monde, présente toutefois l’indéniable avantage d’être le candidat de la négociation, du réalisme économique et par conséquent de la paix. L’objectif clairement affiché du KMT, dont il ne faut pas oublier qu’il fut pendant cinq décennies l’ennemi n°1 du Parti Communiste Chinois, est de mener une politique pragmatique face au continent, cherchant à concilier, dans une approche très progressive de la réunification ultime, le développement des indispensables relations économiques avec l’autre rive du détroit, en particulier pour une économie taïwanaise ayant fortement souffert ces dernières années, et la préservation d’un système politique taïwanais propre. Des progrès très sensibles avaient été réalisés sous la présidence de Ma Ying-jeou (2008-2016) et tant Taipeh que Beijing avaient montré une claire volonté de résoudre les différends et de trouver des solutions adaptées à la situation et à la culture chinoise. Sur le plan stratégique, les dirigeants chinois considèrent que le temps joue en faveur d’une réunification pacifique à moyen ou long termes, mais encore faut-il que les acteurs extérieurs à la région n’interfèrent pas dans ce dialogue avec notamment à l’esprit les marchés d’armement. Il est significatif que dès son élection, le président américain Donald Trump a appelé directement Tsai Ing-wen pour l’assurer de son soutien et remettre en cause – ce qu’il démentira plus tard – le principe d’« une seule Chine » sur lequel sont basés l’accord sino-américain du 1er janvier 1979 établissant la reconnaissance diplomatique mutuelle et le communiqué conjoint du 17 août 1982 dont l’article 6 précisait que « le gouvernement des États-Unis ne cherche pas à mener une politique à long terme de vente d’armes à Taïwan (…) et qu’il prévoit de réduire graduellement ses ventes d’armes à Taïwan ». Les relations entre Washington et Taipeh devaient, au terme des accords, se limiter à des échanges culturels et commerciaux et « autres échanges non-officiels ». À l’évidence, ces engagements n’ont pas été respectés et cette politique a contribué à accentuer les tensions entre les deux rives du détroit.

Certains ont mis en avant la déclaration en 2019 du président Xi Jinping affirmant qu’en cas de nécessité la Chine Populaire pourrait conduire des opérations militaires pour prévenir une indépendance de l’île. Ces propos ont été régulièrement utilisés pour dénoncer la menace chinoise et accuser le président chinois de tenir un discours agressif d’un nouveau type. Pourtant, il n’y avait dans cette déclaration rien de nouveau, les dirigeants chinois successifs ont toujours considéré l’indépendance de Taïwan comme un casus belli qui entraînerait une réponse militaire. En dépit des ventes d’armes américaines, il est évident pour tous les analystes que Taïwan ne serait pas militairement en mesure de résister à l’armée populaire de libération et que peu de militaires américains seraient prêts à mourir pour Taïwan… Une indépendance taïwanaise représenterait une menace inacceptable pour la Chine Populaire sur le plan stratégique, indépendamment de la revendication historique. La perspective d’un positionnement de forces américaines sur l’île ou ses dépendances, comme dans le cas de la Corée du Sud ou du Japon, ne pourrait qu’accentuer l’encerclement du territoire chinois par une puissance extérieure clairement hostile, tout analyse stratégique sérieux et objectif ne peut que partager cette perception.

Quel que soit le résultat de ces élections, les échanges devront donc reprendre entre Beijing et Taipeh car les dirigeants ont la responsabilité lourde d’éviter un affrontement militaire qui nuirait aux intérêts des deux populations. Mais il faudra pour cela que le parti vainqueur, et le PDP en particulier qui n’a pas fait preuve de beaucoup de réalisme ces dernières années, prenne la décision de renouer ce dialogue sur des bases sérieuses et indépendamment des pressions politiques et économiques venant de leur grand allié américain. Tout autre politique serait irresponsable.

Lionel Vairon est titulaire d’un doctorat d’études vietnamiennes, diplômé de Chinois et de Sciences politiques ; ancien journaliste (1985-1989), ancien diplomate (1991-2002) en poste successivement au Cambodge, en Thaïlande et en Iraq, ancien enseignant à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales au Département de Vietnamien et de Hautes Études internationales et à HEC, conférencier sur la Chine à l’IHEDN et à l'École de Guerre ; auteur d’articles de plusieurs ouvrages sur la Chine en France, en Chine et aux États-Unis, et dans des revues spécialisées, en particulier sur la géopolitique de la Chine, les relations internationales, le monde arabo-musulman et les mouvements communistes indochinois. Président de la société CEC Consulting et Senior Researcher de l'Institut Charhar des Relations internationales et de diplomatie publique à Beijing.

Photo : CNS

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