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2019-nCoV, racisme et géopolitique…

2020-02-10 Chine-info Lionel Vairon

La Chine souffre depuis trois mois désormais d’une épidémie qui a conduit la province du Hubei, où se situe le foyer, et une grande partie du pays, à l’état de siège sanitaire. Face à un tel fléau, les autorités tant régionales que nationales ont adopté très rapidement des mesures d’une ampleur sans précédent et que peu d’autres pays – sinon aucun – auraient été en mesure de mettre en place dans un contexte identique. Placer en quarantaine des villes entières, des dizaines de millions d’habitants, il est peu vraisemblable qu’une telle politique ait pu, ailleurs qu’en Chine, ne pas déclencher des mouvements de panique généralisée et des révoltes populaires. Pourtant, la population chinoise est demeurée disciplinée, attentive aux instructions données et consciente de la menace que représente cette épidémie non seulement pour la Chine, mais également pour d’autres pays.

Il est cependant assez évident que les réactions au plan international face à ce fléau sont quelque peu démesurées. Comme cela a déjà été largement souligné, des virus connus et récurrents provoquent chaque année la mort de dizaines de milliers d’Américains et d’Européens, des pays dont les systèmes de santé publique sont censés être particulièrement performants et sophistiqués. Pour ne citer que l’exemple des États-Unis, depuis le 1er octobre 2019, la grippe saisonnière a déjà causé plus de huit mille décès d’après les chiffres officiels fournis par le CDPC (Center for Disease Prevention and Control). Comparaison n’est pas raison dit le proverbe, il faut pourtant admettre que le simple virus de la grippe saisonnière est un tueur de retour chaque année, et beaucoup plus mortel que les autres virus apparus ces dernières décennies et rapidement maîtrisés comme Ebola ou le SRAS.

Mais en réalité, outre la santé publique, cette épidémie a des conséquences sur deux autres plans: le racisme et la géopolitique. En matière de racisme, nous avons vu se révéler soudain au grand jour des réactions d’ostracisation des personnes d’origine asiatique, et non seulement chinoise, dans différentes régions du monde. Aux États-Unis et en Europe, les Asiatiques sont tous devenus Chinois et subissent au quotidien un racisme qui de latent est devenu affiché dans les espaces publics. En Asie, ce sont les ressortissants chinois qui sont visés, accusés, mis en quarantaine même lorsqu’il n’existe aucune raison objective pour cela. Comme je l’avais déjà dénoncé le 30 novembre 2017 dans un article paru dans Europe Journal à propos de l’assassinat d’un ressortissant chinois, Zhang Chaolin, le racisme larvé s’était alors manifesté à travers l’indifférence marquée par les milieux politiques, médiatiques et associatifs français pour un meurtre pourtant qualifié parle tribunal de raciste. D’autres cas depuis ont prouvé que la mobilisation detous ces milieux était systématique lorsqu’il s’agissait de crimes commis à l’encontre d’autres communautés.

Si un nombre important d’Européens n’hésitent plus à afficher leur racisme anti-Chinois, il est encore plus inquiétant de voir la presse participer à cette campagne, de manière plus dissimulée, plus subtile, mais très efficace. L’allusion faite par un quotidien français au « péril jaune », sans néanmoins avoir accepté de l’assumer, est révélateur. Le grand nombre d’articles évoquant les coutumes alimentaires des Chinois comme étant dangereuses, inacceptables et, pour tout dire, d’un autre âge, renforcent cette croyance populaire. La Chine est certes la deuxième puissance économique mondiale, elle est certes très avancée sur le plan technologique, mais les Chinois demeurent hors de la modernité. Cette modernité vue par les Occidentaux permet de consommer des escargots ou des grenouilles, mais pas des serpents…

S’il existe sous toutes les latitudes, y compris en Chine, il faut être tout à fait honnête et lucide sur ce point, le racisme – comme la xénophobie – n’en est pas moins l’une des principales plaies de l’histoire humaine, et il est imperméable à la raison. Le rôle des médias et des responsables politiques devrait être, précisément, de ramener à la raison les opinions publiques égarées sur ce chemin sans issue, et qui ne conduit qu’à la violence.

Mais cette épidémie permet de servir d’autres objectifs, géopolitiques. D’une part, elle permet à de trop nombreux médias et « spécialistes » de la Chine de remettre systématiquement en question le fonctionnement du système de santé chinois au motif du régime politique chinois. Il est intéressant d’ailleurs de noter que les médias utilisent rarement le terme « gouvernement chinois », ils lui préfèrent le plus souvent « pouvoir chinois » ou « régime chinois ». La nuance est intéressante car elle introduit une idée sous-jacente d’illégitimité. Nul ne parle du «pouvoir français» ou du « régime américain ». Le système de santé chinois a certes de nombreuses faiblesses, et le président Xi Jinping est le premier à les évoquer dans de nombreuses interventions publiques, mais quel système aurait permis de faire face dans de meilleures conditions à un défi de cette ampleur. Il suffit de se rendre dans un service d’urgence en France pour imaginer la catastrophe qu’aurait pu provoquer une épidémie d’une telle ampleur et d’une telle rapidité de diffusion. Mais cette crise permet de renforcer la campagne antichinoise conduite aux États-Unis et en Europe, après la guerre commerciale, la situation des musulmans du Xinjiang, la crise politique à Hong Kong, la très récente « loi » du Congrès américains sur le Tibet, cette épidémie fournit une nouvelle occasion d’accuser le système politique chinois de tous les maux. L’épidémie de H1N1 – née aux États-Unis en 2009 mais que nul n’a appelé dans les médias « grippe américaine » – a causé plus de 200 000 décès à travers la planète, mais les États-Unis n’ont pas imposé de quarantaine à leur population, les lignes aériennes n’ont pas interrompu leurs vols, les ressortissants américains à l’étranger n’ont pas été stigmatisés et isolés…

Grâce aux mesures prises par le gouvernement chinois, il est probable que cette crise sera surmontée dans des délais assez rapides pour éviter une propagation massive du virus hors de Chine. Mais les traces des conséquences de cette crise demeureront longtemps présentes dans les esprits, en particulier parmi les ressortissants chinois, et plus largement les personnes d’origine asiatique, vivant à l’étranger.

Lionel Vairon est titulaire d’un doctorat d’études vietnamiennes, diplômé de chinois et de sciences politiques ; ancien journaliste (1985-1989), ancien diplomate (1991-2002) en poste successivement au Cambodge, en Thaïlande et en Iraq, enseignant à l’Institut national des langues et civilisations orientales au département de vietnamien et de hautes études internationales, conférencier sur la Chine à l’IHEDN et au CID ; auteur d’articles dans des revues spécialisées, en particulier sur la diaspora chinoise et les mouvements communistes indochinois.

Photos © CNS

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