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En Chine, déjà l'agriculture du futur ?

2020-11-16 Le 9 Aladin Farré

Deuxième puissance économique mondiale, la Chine reste un pays dont une vaste partie de la population travaille dans le secteur agricole. 21 fois plus grand que la France, il ne possède que 4 fois sa surface arable. Une équation que la technologie participe à résoudre.

Paradoxalement, alors que la Chine se donne l’image d’un pays innovant massivement dans les nouvelles technologies et envoyant des robots jusque sur les régions inexplorées de la Lune, son secteur agricole pèse encore lourd dans les activités. En 2018, près du quart de sa population active travaillait dans l’agriculture, un chiffre qui, s’il ne cesse de baisser depuis quelques décennies, est encore loin des USA (1,3 % de la population), la France (1,5 %) ou le Japon (3,4 %). Une paysannerie qui doit nourrir 22 % de la population mondiale avec seulement 9 % des terres arables du globe. Si le spectre des famines semble appartenir au passé, les entreprises chinoises de la tech tentent de faire aussi profiter les campagnes de leurs dernières trouvailles. Tour d’horizon, et vérification, de ces dernières avancées.

Les drones, la solution pour des campagnes qui se vident ?

© Weinan lvsheng nongye keji youxian zeren gongsi

Pour des raisons tout autant politiques que géographiques, le gouvernement chinois n’a pas lancé de vaste restructuration du réseau des 200 millions de ménages qui se partagent les terres agricoles chinoises. En moyenne chaque parcelle familiale ne représente que 0,65 hectare, une situation pratiquement inchangée depuis un siècle. Comme l’explique Liao Yue, doctorant en anthropologie à l’université américaine de l’Illinois à Urbana-Champaign : « Alors que la population chinoise commence à vieillir, et que de nombreux jeunes des campagnes sont partis travailler dans les villes comme ouvriers migrants, il devient de plus en plus compliqué de s’occuper des parcelles. Il en résulte que le secteur agricole est maintenant dominé par des fermiers qui sont âgés de plus de 45 ans. Lors du recensement de 2010, près de la moitié des agriculteurs avaient plus de 45 ans. En comparaison, seul un quart des travailleurs dans les services avait dépassé cet âge ». Sans oublier que la Chine possède peu de grandes plaines céréalières, beaucoup de fermes se trouvant dans des régions montagneuses rendant difficile tout investissement dans des machines agricoles adaptées aux terrains plats.

C’est là que l’un des fleurons de la technologie chinoise, l’industrie du drone, s’est emparée de ces difficultés et prétend même pouvoir les dépasser, selon David Benowitz, directeur de recherche à Drone Analyst : « Les entreprises chinoises ne sont pas les premières à avoir commencé à créer ce type de produits, il y a près de 20 ans Yamaha au Japon travaillait déjà sur des drones agricoles. Cependant, grâce au hub technologique qu’est la ville de Shenzhen, les entreprises de drones se sont multipliées et maintenant le pays est le numéro un mondial dans ce domaine. Sur ce développement, il y a d’une part une volonté politique, car cela permet aux ouvriers migrants de revenir travailler au pays, mais il y a aussi un vrai besoin économique ». Selon un rapport Ipsos, le nombre de drones agricoles a doublé entre 2016 et 2017, atteignant 13 000 appareils. En 2018, on estimait que les drones agricoles représentaient entre 12 % et 17 % du marché des drones commerciaux en Chine. Une croissance qui a permis à Shi Yufeng de travailler dans ce secteur. Pour ce natif du Shanxi, le futur peut rendre optimiste : « Je viens d’une longue lignée de paysans. Après avoir travaillé dans l’armée, j’ai rejoint en 2016 l’entreprise où je travaille actuellement comme chef d’équipe. Je gère une équipe de dronistes ainsi que toute la logistique qui s’y attache. Je dois m’occuper de planter et pulvériser des pesticides sur une trentaine de fermes dans toute la province ». Selon David Benowitz, ce cycle de développement technologique n’en est qu’à ses débuts : « Nous pourrions avant la fin de la décennie arriver à une automatisation avancée par des drones combinés à l’utilisation de l’intelligence artificielle, regroupant l’étude du terrain, la pulvérisation de pesticides et les semailles. Par contre, automatiser l’ensemble du cycle de la vie (planter, protéger, cueillir) n’est pas encore pour demain ».

Les fermes verticales, le futur de l’agriculture ?

En Chine comme sur le reste de la planète, la population des zones urbaines ne devrait pas cesser de croître. Si seulement 20 % des Chinois vivaient dans des villes en 1980, 60 % y résident actuellement et ils y seront 75 % en 2050. Afin de satisfaire les demandes, on peut imaginer le développement de fermes verticales. Dans ces nouvelles installations agricoles, les plantes, telles que les légumes ou les fleurs, sont cultivées sur des plateaux avec un système gérant la température, l'eau, les nutriments et un éclairage LED qui remplace la lumière du soleil. L'un des avantages de l'agriculture verticale est que cet environnement contrôlé ne sera pas affecté par les conditions naturelles auxquelles les terres agricoles conventionnelles sont souvent confrontées et que l'on peut faire pousser des plantes au milieu d'une ville, sous terre voire au milieu d'un désert tant qu’il y a de l'électricité et un peu d'eau.

Selon Phil Gibson, vice-président de la société AEssense, une entreprise sino-américaine produisant 50 variétés de produits frais pour des consommateurs chinois depuis son usine de 1 000 m2 à Shanghai : « La Chine est l’un des leaders de ce marché et ses universités qui travaillent sur ces questions sont parmi les plus avancées au monde. Néanmoins, si la technologie est là, l'un des obstacles est le prix : nos laitues se vendent encore à 35 yuans (4,4 euros) dans les épiceries de luxe de Shanghai. Nos produits ont une qualité supérieure avec zéro pesticide et zéro métaux lourds, mais le défi est qu’à présent notre faible volume de production rend nos produits premium. Les investissements gouvernementaux aident beaucoup à rendre ce processus accessible à plus de consommateurs. En effet les gouvernements mondiaux, motivés par la pandémie de Covid-19, planifient maintenant de nouvelles fermes dotées de ces dernières technologies ».

Reconnaissance faciale pour les animaux, une utopie ?

« Le secteur agricole est maintenant dominé par des fermiers qui sont âgés de plus de 45 ans »

La Chine est le pays qui consomme le plus de viande. En 2017, selon les estimations du ministère américain de l'Agriculture, la population chinoise mangeait 74 millions de tonnes de porc, de bœuf et de volaille, soit environ deux fois plus que les États-Unis. « Si la Chine a toujours pratiqué une politique d’autosuffisance alimentaire, à l’heure actuelle elle ne peut pas encore satisfaire tous ses besoins de viande et doit en importer une partie », explique Thibaut Nancy, conseiller à l’ambassade de France en Chine sur les questions de l’agriculture. Ainsi un nombre croissant de fermes animales ont ouvert, mais les besoins sont tels que les conditions d’élevage ne vont pas toujours de pair avec la sécurité alimentaire. Dès 2018 l’Asie a été touchée par la peste porcine africaine. Plus de 200 millions de porcs seraient morts rien qu’en Chine, provoquant une envolée du prix de la viande porcine passant d’environ 19 yuans (2,4 euros) le kilo à presque 50 yuans (6,3 euros) en juillet 2020 (The Pig Site).

Afin de répondre à cette situation en octobre 2018, le conseil d’État chinois, a déclaré vouloir promouvoir « l’agriculture intelligente » et l'application des technologies de l'information à l'agriculture : intelligence artificielle, blockchain, cloud et big data... Répondant à l’appel, plusieurs entreprises chinoises se sont présentées avec un autre des fleurons du pays : la reconnaissance faciale, permettant à un fermier de pouvoir surveiller plusieurs milliers de porcs. Des entreprises reconnues, Alibaba, ou plus discrètes, Yingzi Technology, se sont lancées sur le marché. Et comme le raconte The Guardian, on peut trouver dorénavant dans les monts Yaji, dans la province du Guangxi, une ferme de 12 étages qui pourra bientôt élever plus de 800 000 porcs par an en utilisant la reconnaissance faciale.

Ian Lahiffe, président d’Antelliq pour la région Asie-Pacifique, reste mesuré sur les promesses des technologies liées à l’élevage. Son entreprise offre depuis plus de vingt ans des solutions technologiques (puces RFID, smart monitor) pour surveiller l’état des animaux dans les fermes chinoises : « Après la peste porcine, de nombreuses personnes ont pensé qu'il serait bon d'utiliser l’intelligence artificielle pour contrer les maladies et c’est intéressant de voir que des grandes entreprises ont relevé le défi. Quant à savoir si c’est une réussite, je pense qu'il y a un peu d’arrogance, car cela reste compliqué d’utiliser toute nouvelle technologie avec des animaux. Il y a beaucoup de projets pilotes intéressants, mais en réalité ces technologies ne sont pas vraiment utilisées à grande échelle parce que la main-d'œuvre ici reste encore bon marché ».

Le livestreaming, la bonne affaire ?

Dans la région autonome du Ningxia, l’une des régions les plus pauvres de Chine, les paysans jettent leur dévolu sur le e-commerce par livestreaming, ici en vendant des baies de goji, spécialité locale. ©Yu Jing/CNS

À l’heure où plus de 90 % des internautes chinois se connectent via leurs smartphones et que les plateformes de vidéos courtes et de livestreaming sont devenues l’un des modes de divertissement les plus appréciés, le secteur agricole a profité de l’opportunité pour trouver de nouveaux clients. Pan Yucheng va souvent cueillir des myrtilles et autres fruits dans les bois de Daxing'anling, une région nordique reculée à la frontière russe. Armé de son simple téléphone, il partage son quotidien en livestreaming avec ses 1 million de fans répartis dans toute la Chine. En plus de présenter les différents fruits qu’il cueille, il fait aussi découvrir sa région en vidéo tout en narguant gentiment les citadins avec la qualité du ciel bleu de Mandchourie. Grâce à ses talents de vidéaste, Pan Yucheng peut maintenant vendre ses produits agricoles par Internet et a même ouvert une maison d’hôtes pour ses fans. Un succès que comprend Elijah Whaley, chef du marketing au sein de l’agence PARKLU basée à Shanghai : « Même si certains peuvent prendre de haut ces ‘influenceurs campagnards’, il faut reconnaître qu’ils suivent à la lettre ce qui fait le succès d’une bonne approche marketing sur ces nouvelles plateformes : avoir une relation interpersonnelle avec le public, être amusant et offrir du savoir aux fans ».

S’il est encore trop tôt pour connaître l’impact économique de cette nouvelle industrie, certains chiffres donnent le vertige : en mars dernier Taobao, l’Amazon chinois, annonçait un fonds de 15 milliards de yuans (1,9 milliard d’euros) pour former 200 000 fermiers au livestreaming ; en juillet, son concurrent ByteDance (maison mère de TikTok) mettait 500 millions de yuans (63 millions d’euros) sur la table avec les mêmes visées. S’il ne s’agit pas d’intentions désintéressées, il ne faut pas oublier qu’elles s’inscrivent dans la volonté du gouvernement central d’éradiquer l’extrême pauvreté en 2020, poussant tous les secteurs de l’économie du pays à se mobiliser pour atteindre cet objectif.

Et preuve que la fiction rattrape la réalité, début octobre sortait le film Café́ ou Thé ? (一点就到家 , littéralement « à un clic de chez soi »), une comédie à petit budget distribuée par Alibaba racontant l’histoire de trois jeunes hommes retournant dans leur ville natale du Yunnan afin d’y lancer une nouvelle marque de café via l’e-commerce. Depuis sa sortie et jusqu’à l’heure où nous mettons sous presse, le film a atteint 220 millions de yuans de revenus (28 millions d’euros), soit la 12e meilleure sortie de l’année 2020 au box-office chinois, et alors que les ventes de café du Yunnan, elles bien réelles, explosent sur Taobao.

Aladin FARRÉ est producteur et journaliste à Pékin. Fondateur de la société de production China Compass Productions, il anime aussi le podcast Middle Earth sur l'industrie culturelle chinoise.

Photo du haut : des « fermiers du futur » chinois et leurs drones. © Weinan lvsheng nongye keji youxian zeren gongsi

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