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Ni homme, ni femme : une mode crée la polémique

2018-11-18 15:09:34 Le 9

Depuis plusieurs années, l’omniprésence sur les écrans de vedettes masculines aux apparences gynoïdes suscite auprès de la jeunesse chinoise un engouement pour des styles capillaire, vestimentaire et gestuel de plus en plus efféminés. Phénomène de mode ? Perversion des mœurs ? La société chinoise s’interroge sur elle-même.

LU Han, chanteur et acteur

« Le style coréen est très à la mode, et ça commence à me fatiguer. Je ne veux pas dire que ces chanteurs ne sont pas bien. Mais j’en ai ras le bol. Et je pense que les hommes devraient recouvrer leur testostérone. » Le visage est glabre et les cheveux un peu trop gominés, mais l’envie d’en découdre est là. Affublé d’un cuir noir de rocker et d’une tintinnabulante panoplie de colifichets rebelles, le chanteur hongkongais Nicholas Tse a poussé, en juillet dernier, à l’occasion du télé-crochet Sing! China (anciennement The Voice of China) dont il est un des coaches, un coup de gueule dont la tonitruance a ébranlé les réseaux sociaux. Si certains internautes conservateurs ont bombardé de zan (« j’aime », en chinois) sa déclaration en appelant à un retour des valeurs traditionnelles, d’autres y ont plutôt vu la saillie d’un bravache qui semble avoir oublié s’être lui-même un temps inspiré de la K-pop (pop coréenne).

Une mode déjà bien ancrée en Asie

Le courant du mélange des genres est né au cours des premières années de l’après-guerre, dans l’univers virtuel japonais des AGCN (Anime, Comic, Game, Novel) mettant en scène des éphèbes aux allures frêles, aux comportements précieux et aux accoutrements unisexe. Fini alors les barbares crasseux et débraillés s’empiffrant de gibier. Trop cliché ! Le héros de manga doit être imberbe, pimpant et vegan.

Via le cosplay, cette mode s’est ensuite propagée du mode virtuel au monde réel, donnant naissance à des boys bands gynoïdes, avant d’influencer l’ensemble des vedettes du petit et du grand écran. Japon, Corée, Singapour, Chine (d’abord par Hong Kong et Taïwan, puis le continent)… Très vite, la jeunesse asiatique s’est entichée de ces chanteurs et acteurs aux apparences de plus en plus efféminées, jusqu’à adopter leurs looks. Ligneurs pour les yeux, mascaras, rouges à lèvres, teintures de cheveux, permanentes, opérations chirurgicales des paupières… rien n’est trop beau ni trop cher dans cette quête esthétique pour être plus cool, plus swag, plus in.

WANG Yuan, auteur-compositeur-interprète

Une société en perte de repère

Depuis plus de 4 000 ans, le concept du yin (阴) et du yang (阳) est utilisé en Chine pour décrire les équilibres du monde et la binarité de genre : tout ce qui est animé, fort, chaud, entreprenant, actif, lumineux, brutal, direct, masculin, appartient au yang, tandis que tout ce qui est calme, faible, froid, timide, passif, sombre, gracieux, détourné, féminin, appartient au yin. Or ce schéma se trouve aujourd’hui bouleversé. Faut-il s’en inquiéter, s’en réjouir, ou bien ne pas y prêter attention ?

Selon une récente étude, environ 28 % des Chinois déplorent une perte de virilité chez les hommes. Parmi eux, Xiaoliu, employé dans une société de bâtiment, déclare : « Beaucoup de jeunes acteurs font attention à leur apparence, se maquillent, s’expriment de façon maniérée, ont une gestuelle précieuse et mettent même la main devant la bouche quand ils sourient. Ce qui pousse de nombreux hommes, surtout les jeunes, à les imiter. » 25 % désapprouvent cette analyse, à l’instar de Xiao Chen, étudiant chercheur dans une école supérieure de Pékin, qui fait très attention à sa peau et suit de très près la mode capillaire et vestimentaire. Selon lui, cela exprime un tempérament, et non une disparition de la masculinité : « Le maquillage n’est pas l’apanage des femmes. » Plus de 40 % déclarent être indifférents. Chez les observateurs aussi, les avis divergent : les uns appellent à la tolérance de la diversité des mœurs, tandis que les autres exhortent à honnir une tendance qu’ils jugent peu orthodoxe, voire perverse.

Un phénomène normal

Selon Deng Xiquan, directeur du Centre de recherche chinois sur la Jeunesse, cette évolution est tout d’abord liée aux profonds changements structurels que connaît la société chinoise. Avec le développement économique, l’ensemble du secteur tertiaire a occupé une place de plus en plus importante et le statut de la femme s’est hissé au niveau de celui de l’homme, entraînant inéluctablement une féminisation progressive généralisée. Dans les sociétés modernes et pacifiques, où les gens interagissent en privilégiant l’harmonie au conflit, les caractéristiques du tempérament féminin sont considérées comme favorables aux relations sociales et finissent, consciemment ou non, par être adoptées par l’ensemble de la population.

Faut-il pour autant que certains jeunes hommes ressentent une irrésistible envie de se farder le visage ou de se vernir les ongles ? Concernant ces cas extrêmes, M. Deng tient à rassurer : « Cette mode de la féminisation est temporaire. Au bout d’un certain temps, elle sera remplacée par un autre phénomène de mode. » Selon lui, la popularité des stars efféminées est déjà en perte de vitesse et la mode de la féminisation n’est qu’un phénomène marginal, qui touche des jeunes désireux de se distinguer de la culture de leurs prédécesseurs. « La plupart ne considèrent cela que comme une mode, un hobby. Bien sûr, certains y voient un style de vie, une façon d’être, voire même des valeurs, mais ils sont minoritaires. »

WANG Junkai, chanteur et acteur

La diversité est une richesse

Pour Peng Xunwen, journaliste au Quotidien du Peuple - édition internationale, il est normal d’adopter un comportement de tolérance envers ce phénomène androgyne, car la société est plurielle et il ne peut pas exister un seul sens des valeurs ou un seul style de vie. Il ajoute que, si tout le monde vivait à l’identique, la société perdrait en dynamisme et en saveur.

D’autres observateurs partageant cet avis considèrent cette mode comme une nouvelle richesse bénéfique à la société, expliquant que la différenciation traditionnelle des caractères sexuels selon laquelle la femme serait douce et l’homme viril est trop simpliste. Ils considèrent que le genre est un cheminement personnel et que les identités sexuelles au sein d’une société doivent se développer de manière plurielle.

Certaines personnes soulignent par ailleurs que, si par le passé, le rôle de l’homme était défini autour de la force physique, de la puissance martiale et de la virilité, le maquillage n’était pas l’apanage des femmes et il existait une grande tolérance envers les hommes à l’apparence gracieuse, en particulier sous les dynasties Sui (581-618) et Tang (618-907), durant lesquelles le travestissement en femme était répandu à travers toutes les couches sociales.

D’autres spécialistes en science du genre vont même plus loin et considèrent que toute évolution est positive. Qu’importe la nature de la tendance, pourvu qu’il y ait du changement. Selon eux, pour assurer sa richesse et sa pluralité, la société doit abandonner les stéréotypes sexistes d’un système phallocrate et laisser les enfants développer librement leur identité sexuelle. Ils exhortent ainsi les jardins d’enfants à laisser les bambins s’épanouir comme ils l’entendent sans distinction de sexe, voire même à encourager les petits garçons à jouer à la poupée et les petites filles aux voitures.

Vives inquiétudes sur le développement identitaire des garçons

Face à cet émerveillement débonnaire des chantres de la diversité des mœurs, certaines personnes, préoccupées par l’ampleur de ce bouleversement, dénoncent une culture du divertissement déviationniste, une féminisation généralisée et un phénomène de mode délétère pour la civilisation chinoise. Professeur dans une école primaire de Pékin, M. Huang, ne cache pas son désarroi en voyant à quel point l’apparence efféminée de certains de ses élèves déteint sur leur comportement : «Ils ont du mal à faire face aux difficultés et sont parfois moins entreprenants que les filles ».

M. Zhang Haibo, directeur d’un centre de recherche à la China National Youth Palace Association, explique que la féminisation dans les programmes divertissants, films et séries, risque de troubler les enfants sur la différenciation des deux sexes : « Aujourd’hui, beaucoup d’images sur les écrans sont trop féminisées, fragilisées. » Une analyse confirmée par M. Zhang Yongjun, conseiller matrimonial et familial depuis 10 ans, qui pointe du doigt les mentalités trop adeptes de la distraction qui rongent la société, et en particulier les jeunes. Les médias devraient, selon lui, davantage promouvoir le sens des responsabilités pour la vie et le pays, afin de faire naître chez les garçons un état d’esprit plus entreprenant et aventurier.

Jackson Ye, chanteur, acteur et danseur

Un appel au retour des valeurs traditionnelles dans l’éducation

Pour le Quotidien du Peuple - édition internationale, toute chose doit être mesurée. L’inquiétude de certaines personnes quant à la propagation de l’androgynie n’est pas une ineptie, et un renversement des valeurs serait à craindre si la féminisation devenait trop importante. Le journal précise qu’il est temps de renverser la tendance à travers une éducation ciblée. Il faut guider les enfants de manière rationnelle et leur expliquer ce qu’est l’androgynie, afin de les aider à acquérir un sens des valeurs justes et à adopter un comportement adéquat face aux phénomènes de mode.

Selon M. Zhang, « l’absence d’accompagnement dans l’éducation familiale et scolaire est la raison principale de cette féminisation » : les jeunes d’aujourd’hui, compte tenu de la pression relativement importante des études, n’ont plus le temps de faire du sport et nombreux sont les parents à surprotéger leurs enfants en les exhortant à ne pas prendre de risques et à éviter les situations qui pourraient les exposer à des déconvenues. M. Zhang précise que si la société ne doit pas s’opposer à la personnalité et à la liberté individuelle, elle ne peut pas pour autant abandonner ses traditions culturelles: la binarité yin/yang est intrinsèque à la civilisation chinoise. « Augmenter la virilité des garçons est un devoir de la société. » Il appelle donc un retour des traditions au sein de l’éducation familiale et scolaire. Le contenu de l’éducation pour les petits garçons doit éveiller la virilité, la combativité et l’engagement en évoquant les faits héroïques, les martyres, les inventions et réalisations de la Chine.

Pression sur les réseaux sociaux

Face à ce constat, de nombreux slogans lanceurs d’alerte circulent depuis longtemps sur internet, parmi lesquels : « Sauvons les garçons » (拯救男孩). Certains ont également repris la formulation du philosophe et journaliste chinois de la fin de la dynastie Qing, Liang Qichao (梁启超) : « La responsabilité d’aujourd’hui ne repose sur personne d’autre que les jeunes. Si la jeunesse est sage, la Chine est sage. Si la jeunesse est riche, la Chine est riche. Si la jeunesse est forte, la Chine est forte. » (今日之责任,不在他人,而全在我少年。少年智则国智,少年富则国富;少年强则国强) ; en y ajoutant: « Si la jeunesse est efféminée, la Chine est efféminée. » (少年娘则中国娘).

En réponse à ces inquiétudes sur la virilité, les milieux éducatifs cherchent à redresser la barre. La maison d’édition Shanghai Educational, par exemple, a publié il y a deux ans le premier manuel d’éducation spécialement sur les différences entre les sexes : Être un petit homme(小小男子汉), visant à encourager les petits garçons à réveiller leur nature, à forger leur caractère et à développer leur courage. Un manuel très bien accueilli par les parents et les écoles, qui visiblement en redemandent !

Source photos : Weibo, DR.

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