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Éducation et mobilité sociale : une Chine toujours à deux vitesses

2019-01-28 12:00:03 Le 9

Alors que le modèle scolaire chinois suscite l’admiration à l’international, le problème de l’éducation comme ascenseur social reste plus que jamais d’actualité.

« D’une maison froide sort rarement un trésor »

(adage chinois)

Xiong Xuan’ang est un étudiant modèle. En 2017, ce jeune homme issu d’une famille de diplomates a fini lauréat du gaokao (examen de fin de second cycle) section littéraire à Pékin. Une réussite qu’il avoue devoir notamment à son milieu familial : « Il aurait été très compliqué pour un enfant de la campagne de se hisser à la première place ».

Cette influence de l’environnement sur la réussite scolaire ne date pas d’hier, et nombreux sont les experts en sciences économiques à se pencher sur l’éducation et l’évolution sociale. Or, en 30 ans d’économie de marché, il semble que la disparité entre les classes sociales se soit accrue. Une analyse confirmée dans Le Capital du XXIe siècle par l’économiste français Thomas Piketty, qui explique qu’aujourd’hui, le rendement du capital dépasse celui du salaire. Autrement dit : rien ne sert de travailler, il faut être né à point ! À l’origine de ces inégalités, s’articulent une multiplicité de facteurs : historiques, géographiques et sociaux.

La culture de l’élitisme

Au début de la dynastie Zhou (qui s’étale de l’an 1046 à l’an 256 avant J.C.), le système féodal n’accordait l’accès à l’enseignement qu’aux enfants de la noblesse, dont il était exigé la maîtrise de six talents : les rites, la musique, le tir à l’arc, la conduite de char, la littérature et l’arithmétique. Mais lors des périodes des Printemps et Automne et des Royaumes Combattants (entre les VIIIe et Ve siècles avant J.-C.), les connaissances culturelles et les savoirs techniques se démocratisèrent progressivement, dans le but de former une nouvelle catégorie sociale – les mandarins. Grâce à la diffusion de la pensée confucéenne, furent alors créées des écoles privées basées sur un principe d’enseignement sans distinction de classes.

Plusieurs siècles plus tard, sous la dynastie Sui (581-618), suite à la réunification de la Chine, et afin de renforcer le pouvoir central et de consolider l’unité du pays, des réformes politiques, économiques et culturelles furent lancées, en commençant par le système de la fonction publique et la sélection des mandarins. Ainsi, l’empereur Sui Wendi abandonna officiellement le Système des Neuf-Rangs (九品中正制), qui avantageait les familles les plus puissantes et les plus riches, et en 606, son successeur Sui Yangdi instaura la sélection via les examens impériaux (科举). Un système qui perdura 1 300 ans, tout au long des dynasties Song, Yuan, Ming et Qing, et influença grandement les modes d’enseignement. Forme embryonnaire du système éducatif chinois, les examens impériaux permirent à tout un chacun de pouvoir se lancer dans la voie d’une carrière politique. Les examens ruraux, provinciaux et nationaux devinrent les passages obligatoires pour un jeune homme désireux de devenir fonctionnaire. Une dizaine d’années de rudes études était nécessaire pour préparer un examen de quelques heures, qui lui ouvrirait ou non les portes de la cour impériale. Mais malgré cet apparent égalitarisme, les enfants de la noblesse, de par l’avantage culturel de leur environnement familial, étaient les plus nombreuxà réussir.

Des inégalités géographiques et sociales

Avec la création de la République populaire de Chine, le mode de sélection du système éducatif a connu de nouveaux changements, dont deux symboliques : la réhabilitation du gaokao de 1978 et la réforme des frais de scolarité de 1999, qui sont devenus à la charge des étudiants à partir de l’université. C’est à cette époque que l’économie libérale s’est invitée dans l’éducation supérieure chinoise. Par ailleurs, sont apparus des établissements dits « de premier rang », dans lesquels le gouvernement investit lourdement, et qui, selon de nombreuses études, sont principalement fréquentés par des élèves issus de milieux favorisés, tant sur les plans politique, que financier, ou culturel. Des conditions qui ne font qu’annihiler tout espoir d’évolution sociale.

Entre les régions, les différences peuvent être criantes. En haut, une compétition de robot inter-école dans l'Anhui. ©LI Bo/Xinhua.

En bas, une classe dans un village miao dans les montagnes du Guizhou .©YANG Wenbin/Xinhua

Il est vrai que cette forme d’inégalité se retrouve également dans les pays occidentaux. Sauf que dans cette discrimination sociale, vient également s’imbriquer en Chine une discrimination d’ordre géographique, causée par le déséquilibre dans la répartition des moyens éducatifs sur le territoire, et qui pénalise cruellement les enfants de la campagne. Ainsi, les établissements secondaires du district de Haidian à Pékin, qui possèdent les meilleures ressources scolaires, n’ouvrent leurs portes qu’aux enfants possédant un hukou (livret de famille) local, entraînant ainsi une flambée des prix de l’immobilier. À quelques milliers de kilomètres de là, dans les campagnes de la province du Guizhou, vivent dans la misère et la faim, et bien entendu sans accès à l’éducation, de nombreux enfants délaissés par leurs parents partis travailler en ville. Selon une étude sur les minorités ethniques de l’ouest de la Chine, la plupart des enfants issus de ces minorités commencent à travailler avant même d’avoir terminé l’école primaire. Ainsi, l’avenir d’un jeune Chinois se dessine principalement en fonction de son environnement, et le système scolaire ne lui est en rien profitable.

Internet : le leurre de l’égalité ?

Certaines personnes aiment à croire que l’éducation via internet pourrait éradiquer les inégalités régionales et contribuer au développement d’un enseignement équitable. Aujourd’hui, les élèves des campagnes ont en effet théoriquement la possibilité de visionner sur des plates-formes en ligne des cours dispensés par des professeurs émérites et ainsi bénéficier d’un enseignement de qualité. Mais certains chercheurs nuancent l’efficacité de ces nouveaux outils et dénoncent les contenus trop « urbanistes » et élitistes (comme les sciences, l’intelligence artificielle, l’art, etc), qui ne profitent très majoritairement qu’aux citadins. Il serait temps que chercheurs et législateurs se penchent davantage sur l’efficacitéde l’enseignement actuel et son rôle supposé d’ascenseur social.

Vivianne TANG est professeur de langue française et chercheuse en sciencesde l’éducation à l’université des Communications du Sud-ouest à Chengdu (Chine).

Traduit du chinois par Alexis LE ROGNON

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