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55 ans de relations franco-chinoises : histoire de deux esprits indépendants

2019-02-07 15:14:05 Le 9

Non pas le début de l’histoire de deux peuples, mais celui d’un immense événement planétaire. De ceux qui ont influé sur le cours de l’histoire de l’humanité: l’établissement des relations diplomatiques entre la France et la Chine. C’était le 27 janvier 1964, en pleine Guerre froide, dans un monde dominé par deux superpuissances !

L’acteur Gérard Philipe en visite à l’Académie de cinéma de Pékin en 1957. © ZHANG Hesong/Xinhua

Ce jour-là, à midi heure de Paris, par un très bref communiqué commun, 40 mots en français et 44 idéogrammes chinois, la France et la Chine annoncèrent simultanément l’établissement de relations diplomatiques entre leurs deux États et un échange d’ambassadeurs dans un délai de 3 mois. C’est ainsi que le Général De Gaulle, selon une formule devenue célèbre, reconnut la Chine « immense et orgueilleuse ».

L’Histoire ne connaît pas le hasard. Le rapprochement des deux cultures, si lointaines géographiquement, mais si proches sur le plan spirituel, était le résultat logique des politiques étrangères de deux grands pays se voulant indépendants dans tous les sens du terme. Indépendance liée à l’histoire de chacune des deux civilisations, mais aussi aux deux personnalités exceptionnelles à l’origine de cette rencontre historique : Charles de Gaulle et Mao Zedong.

« Il n’est pas exclu qu’elle (la Chine) redevienne au siècle prochain ce qu’elle fut pendant tant de siècles, la plus grande puissance de l’univers. Et les moyens de la France sont eux aussi immenses, parce qu’ils sont moraux. » Le général de Gaulle

Dans l’histoire contemporaine, Mao et sa révolution permirent à la Chine de sortir de son statut de pays « semi-colonisé » (par les envahisseurs japonais, mais aussi du fait des traités inégaux signés avec les Occidentaux) et de retrouver son entière indépendance. De Gaulle, lui aussi, débarrassa la France de son fardeau colonial, en la sortant de la douloureuse guerre d’Algérie et montra sa détermination à mener une politique extérieure totalement « indépendante », surtout vis-à-vis des États-Unis. Cette France et cette Chine, également éprises d’indépendance, étaient destinées à se rencontrer. Aux yeux de de Gaulle, qui avouait à l’un de ses confidents, son amour « pour de vrais pays, de vraies et vieilles nations, avec de vrais hommes, des hommes fiers », le président Mao était l’incarnation d’ « un État plus ancien que l'Histoire », un homme qui avait le courage de tenir tête à l’Union Soviétique, l’une des deux superpuissances hégémoniques de l’époque. Mao, de son côté, avait de la considération pour le général de Gaulle, seul leader occidental à oser dire « non » à Washington. Un « ami lointain », ainsi qu’il le confia à André Malraux lors de leur entretien du 3 août 1965, première rencontre avec un membre du gouvernement français. Sur le perron du Palais du Peuple à Pékin, au moment où le ministre d’État français prenait congé, Mao lui murmura : « Je suis seul... Enfin, seul avec quelques amis lointains (il éclata de rire) : veuillez saluer le général de Gaulle. »

Huang Zhen, 1er ambassadeur de la RPC en France, en compagnie du général de Gaulle à l’Élysée et du ministre des affaires étrangères français Maurice Couve de Murville, juin 1964. © Xinhua

L’indépendance : le mot qui dit tout, qui change tout

Un célèbre proverbe chinois dit : l’intelligence reconnaît toujours les siens et les héros se reconnaissent aussi. C’est l’histoire de Charles de Gaulle et de Mao. Tous deux montrèrent leur détermination à mener une politique étrangère indépendante et tous deux en conclurent plus tard à la nécessité de posséder leur propre force de dissuasion nucléaire. Une obsession de l’indépendance de la nation qui est en fait un des caractères les plus marquants des deux civilisations : aucun des deux États, si fiers de leur histoire, de leur identité, de leur liberté et de leur indépendance n’acceptera jamais la soumission à d’autres puissances.

L’écrivain et dramaturge Cao Yu adresse un discours de bienvenue à Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir à leur arrivée à Pékin, septembre 1955. © LIU Dong’ao/Xinhua

Aujourd’hui au moment où l’on commémore le 55ème anniversaire de cet événement, les Chinois se posent la question : que retenir de cette reconnaissance de la Chine populaire par la France ? Quel héritage le général de Gaulle nous a-t-il laissé en ce début du XXIème siècle ? Et quel avenir attend les relations entre la France et la Chine dans les décennies qui viennent ? Depuis un demi-siècle, les Chinois ne cessent de chercher à mieux comprendre la personnalité du général de Gaulle et la France à travers lui. Il ne faut pas oublier que la Révolution française, et surtout la Commune de Paris, possèdent une signification particulière pour les Chinois. Et c’est en France encore qu’une partie des révolutionnaires de la Chine nouvelle, y compris l’ancien Premier ministre Zhou Enlai, ainsi que le père de la politique de réforme des années 80, Deng Xiaoping, vinrent puiser leur inspiration dans les années 20 du siècle dernier pour moderniser la Chine. Depuis 55 ans, les universitaires chinois ont multiplié les biographies du Général, des historiens ont traduit ses mémoires et les chercheurs continuent de publier des études sur la politique étrangère du Général et sur le personnage lui-même.

Du côté français, il semble qu’on s’intéresse moins à cet événement. Les jeunes de l’Hexagone connaissent mieux aujourd’hui l’expression « Vive le Québec libre » que la formule « La Chine. Un grand peuple...un État plus ancien que l’histoire... » C’est un phénomène normal, car l’événement a sûrement plus marqué les Chinois que les Français. À l’époque, le geste du général a contribué de façon décisive à briser l’isolement de la Chine, et les Chinois ne sont pas près de l’oublier. Pourtant, l’initiative spectaculaire du Général était dictée aussi par la prise en compte de l’intérêt français. En diplomatie, le pur altruisme n’existe pas. La reconnaissance de la Chine était bénéfique également pour la France qui avait grand besoin, après la seconde Guerre mondiale et en pleine Guerre froide, de réaffirmer son statut et ses ambitions de « puissance » mondiale. Ce que le général de Gaulle appelait, selon une formule qui lui était chère, la « grandeur de la France ».

Août 1958. Pierre-Mendès France, président du Conseil, en visite dans une aciérie chinoise. © WU Fuqiang/Xinhua

La brouille entre la France et le monde anglo-saxon ne devait rien au hasard non plus. Le Général n’avait jamais digéré l’humiliation de son absence à la conférence de Yalta, tenue en 1945 entre Roosevelt, Staline et Churchill, suivie quelques mois plus tard par la Conférence de Potsdam. Même dans les pires épreuves de la « France libre », le général de Gaulle n’avait jamais baissé la tête face au président américain et au Premier ministre britannique. Il n’accepta jamais aucun de leurs dons sans promettre que celui-ci serait remboursé. Et il tint parole. Après la victoire en 1945, puis revenu au pouvoir en 1958, le Général continua à diriger son pays dans le même esprit. Avant de partir en mission officieuse pour la Chine, Edgar Faure, le grand initiateur de la reconnaissance de la République populaire, dit à de Gaulle, non sans ironie : « ...Vous avez déjà donné tant de signes d’indépendance vis-à-vis des Américains qu’un de plus ou de moins, cela ne fera pas grande différence… »

Reconnaître la Chine populaire, c’était donc réaffirmer du même coup l’indépendance de la France. C’est bien ce qu’ont compris et apprécié les Chinois à l’époque. Et c’est pourquoi ceux-ci continuent de voir, dans les termes employés par le Général lors de sa conférence de presse du 31 janvier 1964, un « splendide tableau d’histoire et de géographie chinoises » ! Pour ce dernier, l’idéologie a toujours passé bien après la permanence des particularités nationales. Une conviction qu’il résuma alors en une formule éclatante de simplicité : « Avant d’être communiste, la Chine est la Chine. »

Un lien intime entre les cultures

Aujourd’hui, certains sinologues français, qui effacent un peu vite les leçons de l’Histoire, ne comprennent plus le pourquoi de cette relation particulière entre les deux pays, relation différente de toutes les autres. Ils ne veulent plus voir ce qui paraissait alors une évidence aveuglante au célèbre historien et rédacteur en chef de la revue Paris Match, Raymond Cartier, lequel notait alors avec admiration : « l’initiative du Général de Gaulle s’intègre dans un plan grandiose qu’il poursuit avec son goût du secret, son amour du risque, son sens des coups de théâtre et sa monumentale ténacité. C’est du réalignement du monde qu’il s’agit. » Le réalignement du monde : tout est dit en quelques mots.

Août 1965. De gauche à droite: le président de la RPC Liu Shaoqi et le président du PCC Mao Zedong reçoivent André Malraux, envoyé spécial du général de Gaulle, et l’ambassadeur de France en Chine Lucien Paye. © DU Xiuxian/Xinhua

Le général de Gaulle aimait à répéter qu’une nation, c’est un État, une armée et une monnaie. C’est précisément à l’aide de ces trois critères fondamentaux que les Chinois jugent la pertinence de la politique étrangère du général de Gaulle : se retirer du commandement intégré de l’Otan, créer le nouveau franc, mettre en place sa propre force de frappe atomique, envoyer un ambassadeur à Pékin sans se laisser intimider par l’opposition farouche de Washington, autant d’actes qui auront contribué à convaincre le monde entier que la France était une nation libre et souveraine. Les Chinois qui venaient de sortir du statut humiliant de « semi-colonisés » en 1949 ne pouvaient qu’applaudir à ces initiatives. Car les peuples colonisés savent par expérience qu’il n’y a rien de plus précieux que l’indépendance de la nation et la souveraineté de l’État.

Cette liberté et cette indépendance constituent l’héritage irremplaçable du Général. On put le constater pendant la première décennie des relations entre la France et la Chine qui se résuma à une longue lune de miel, marquée notamment par une visite d’État qui fit couler beaucoup d’encre de part et d’autre, celle du président Georges Pompidou en Chine en 1973. Comme l’avait été la reconnaissance de la Chine populaire par le général de Gaulle, cette visite, la première d’un chef d’État européen, acquit aussitôt une dimension planétaire et fut comprise comme une réaffirmation solennelle de l’indépendance de la France. Sept ans après, Richard Nixon était reçu à son tour à Pékin, preuve qu’il avait fini par admettre la validité des propos que lui avait tenus le général de Gaulle : «Il vaudrait mieux pour vous reconnaître la Chine avant d’y être obligé par sa montée en puissance ». Et ce voyage du président américain marqua le signal d’une ruée diplomatique vers la Chine. Japon, Australie, Allemagne, Canada se précipitaient à présent pour reconnaître la Chine populaire, saluant ainsi le rôle de précurseur du général de Gaulle.

Il est vrai qu’à l’exemple du Général, un grand nombre d’intellectuels français ont été fascinés par la Chine. Des célébrités telles que Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, André Malraux, Alain Peyrefitte, ont tous tenu à se rendre en Chine dans les années 50, 60 et 70, avant ou après la reconnaissance de la Chine par de Gaulle. Le best-seller d’Alain Peyrefitte Quand la Chine s’éveillera... le monde tremblera a influencé toute une génération de jeunes Français. En sens inverse, le France n’a jamais cessé de fasciner les Chinois. Les œuvres littéraires, philosophiques, historiques, sociologiques françaises sont massivement traduites en chinois. Ce n’est pas un hasard si les Français ont élu un futur « immortel » à la présidence de la République en la personne de l’actuel académicien Valéry Giscard d’Estaing. Celui-ci est une parfaite incarnation de cette légion de politiques et d’intellectuels français attirés par la Chine depuis deux siècles. Quand il révéla avoir rédigé en personne le célèbre télégramme de condoléances au gouvernement chinois dans lequel il disait qu’avec la mort de Mao Zedong, « un phare de l’humanité » venait de s’éteindre, les Chinois n’en furent pas étonnés.

Le vice-Premier ministre chinois Deng Xiaoping invité au banquet offert par le président de la République Valéry Giscard-d’Estaing à l’Élysée, mai 1975. © DU Xiuxian/Xinhua

Élu en 1995 en tant que quatrième président de la Ve République, Jacques Chirac se sera montré lui aussi fidèle à l’héritage du Général. Son engagement en faveur de l’instauration d’un monde « multipolaire », sa conviction que la Chine était destinée à y occuper la première place, l’incitèrent à renforcer encore les relations entre Paris et Pékin dans le cadre d’un « partenariat global et stratégique » qui eut l’occasion de montrer sa cohésion au service de la paix et de la justice dans le monde lorsque la Chine et la France s’opposèrent de concert à l’ONU à l’Amérique de George W. Bush avant l’invasion de l’Irak.

Le respect : l’autre pilier des relations franco-chinoises

La diplomatie moderne française n’est pas fondée sur la force politique, économique et militaire du pays mais sur deux qualités majeures : son imagination et son indépendance. Pour ce qui relève de l’imagination, chaque fois que la France a proposé une réelle avancée — l’Union Européenne voulue par Jean Monnet et Robert Schuman, le G6 initié par Valéry Giscard-d’Estaing, sans oublier le G20 imaginé par Nicolas Sarkozy -, le monde a suivi avec enthousiasme. Quant à sa vertu d’indépendance, chaque fois que la France en témoigne, le monde finit en général par lui en rendre hommage. Ce fut le cas avec la reconnaissance de la Chine populaire en 1964 aussi bien qu’avec le refus de la guerre en Irak en 2003. Notons à ce propos qu’en plus de l’esprit d’indépendance, le respect mutuel est sans doute le lien qui unit le plus solidement les deux nations en dépit de leurs systèmes politiques très différents. Tout au long du dernier demi-siècle, on ne connaît que deux exemples où Paris et Pékin se trouvèrent en situation de conflit diplomatique : lors de la vente d’armes françaises à Taïwan au début des années 90 et à l’occasion de la rencontre de Nicolas Sarkozy avec le Dalaï-lama en 2008. Or, l’Histoire a prouvé que le respect mutuel qu’ils se vouent avait finalement permis aux deux pays de surmonter leurs différends sur ces deux sujets pourtant ultra-sensibles et brûlants.

Je voudrais bien écrire encore quelques mots sur François Mitterrand, le premier président de gauche de la Ve République française, un homme qui connaissait bien la Chine. En 1961, le futur président se rendit en Chine et s’y entretint avec Mao qu’il décrivit comme « un humaniste » dans son ouvrage La Chine au défi. Un humaniste, notait-il alors, qui « échappe aux définitions ordinaires. Même en Chine, il représente un nouveau type d'homme. La sagesse, la culture n'ont de sens, pour lui, qu'identifiées à l'action »... Trente ans plus tard, Mitterrand affirma, en recevant le président chinois Jiang Zemin pour un dîner d’État, qu’il aurait voulu, avant même le Général, reconnaître la Chine populaire. Et il souligna que cet avis était partagé à l’époque par l’ancien président du Conseil, de gauche lui aussi, Pierre Mendès-France. Mais c’est au fondateur de la Ve République que revint le mérite de cette reconnaissance.

Mai 1983 : Deng Xiaoping rencontre François Mitterrand à Pékin. © WANG Chuanguo/Xinhua

Cinquante cinq ans plus tard, le contexte international a bien changé. Un clignement d’œil dans l’histoire des nations. La mondialisation est en train de former un monde multipolaire. Et la Chine est plus ouverte, plus moderne. Elle a toujours de nombreux problèmes à surmonter, de la pollution à la corruption. Mais dans le même temps, la France traverse également des épreuves : crise de l’euro, crise du chômage, absence de croissance... Et si ces nouveaux défis fournissaient le prétexte à de nouvelles coopérations ? Tant de domaines seraient propices à une coopération franco-chinoise, en Afrique, dans l’espace, dans le secteur des hautes technologies, en agriculture, en matière culturelle ou de mode de vie, à l’ONU... Encore faut-il que les deux pays conservent cet esprit d’indépendance et de respect mutuel qui est à la base de leurs relations, principal et formidable héritage du général de Gaulle et du président Mao.

Zheng Ruolin

Zheng Ruolin est journaliste, écrivain et traducteur, ancien correspondant à Paris pour le quotidien shanghaien Wen Hui Bao. Lauréat de plusieurs prix de journalisme en Chine, il écrit aussi pour la presse française.

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