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Les traditions chinoises du spectacle au défi du XXIe siècle : Tous nos salaires sont garantis par l’État

2019-02-12 17:35:26 Le 9

Les traditions chinoises du spectacle populaire, tel que l’opéra chinois ou les acrobaties, sortent tout juste d’un âge sombre de plusieurs décennies durant lequel leur popularité était tombée en flèche. Boudées par les jeunes générations, peu rémunératrices, celles-ci renaissent en plein XXIe siècle et s’internationalisent, grâce à un fort soutien du gouvernement chinois.

Une actrice d’opéra de Pékin en coulisse, Pékin, septembre 2018. © SONG Jihe/CNS

L’opéra chinois est une forme de théâtre chanté accompagné d’un petit ensemble de musiciens. Genre qui remonte au moins au XIIIe siècle, dont les livrets se basent sur une littérature populaire ancienne et reprennent des thèmes ou des scènes de romans fameux. Malgré la variété des styles en fonction des régions, l’opéra chinois est facilement reconnaissable à ses costumes flamboyants, son maquillage et ses gestes très codés, ainsi qu’à son goût du mime et parfois des acrobaties.

Le cirque chinois, simplement appelé « acrobaties » en chinois, consiste essentiellement en l’exécution de prouesses physiques. Il plonge ses racines dans des pratiques de cour parfois très anciennes.

Les enfants hurlent de joie. Le spectacle est visiblement un succès. Dans les coulisses du Cirque Phénix à Paris, les acrobates courent ici et là, arborant fièrement les couleurs de la Chine cousues sur les vêtements distribués pour se protéger du froid. La troupe prend des allures d’équipe olympique nationale. Rien d’étonnant si on considère que ces 40 athlètes, âgés de 15 à 40 ans, sont des artistes du plus haut niveau selon la nomenclature nationale chinoise (niveau 1 et 2). Et rien d’étonnant non plus lorsqu’on les interroge sur le mode de fonctionnement des troupes : « Sans le soutien des politiques publiques, on n’en serait pas là aujourd’hui », avoue un des entraîneurs de la troupe. « Ça a fait que des troupes comme la nôtre ont pu trouver des portes d’entrées sur les scènes internationales. (...) Personnellement, c’est la 3ème fois que je joue au cirque Phénix ».

Venus de Hangzhou dans la province du Zhejiang, ils interprètent jusqu’au 20 janvier 2019 Le Roi des singes, un extrait de la célèbre histoire du singe Sun Wukong (Gravir les monts dans la version chinoise). Une légende « que tous les enfants d’Asie connaissent », selon les mots du directeur du Cirque, M. Alain Pacherie.

© LIU Dongyue/Xinhua

« Aujourd’hui, on peut vivre correctement de la profession »

Opéra traditionnel, ballets classiques revisités, cirque chinois... entre seulement octobre et décembre 2018, le public parisien a pu apprécier la venue de différentes troupes nationales ou régionales offrant divers types de ravissement. Bref, le spectacle à la chinoise s’exporte, et avec à chaque fois, cette impression que désormais sa situation est au beau fixe. Cela n’a pas été toujours le cas.

« Les Chinois s’intéressent de plus en plus à leur propre culture et le gouvernement chinois donne son soutien à la popularisation de celle-ci. Par exemple, le théâtre chinois est maintenant entré dans l’enseignement primaire. D’une manière générale, la profession se porte beaucoup mieux qu’avant et il y a de meilleures perspectives », explique, Yang Chi,directeur de l’Institut de l’opéra de Pékin de Dalian. Il est venu avec sa troupe en France le mois dernier pour interpréter quelques pièces les plus fameuses du répertoire lors du 8ème Festival des opéras traditionnels chinois au Théâtre 71 à Malakoff. Une biennale plutôt réussie rassemblant près de 6 troupes, qui aura décerné à celle de M. Yang le « Grand prix de Seine », pour sa prestation. Avec sa voix forte, celle d’un acteur habitué aux rôles d’hommes à fort caractère, M. Yang raconte qu’il n’a pas connu que des bons moments dans sa carrière :

"Sans le soutien des politiques publiques, on n’en serait pas là aujourd’hui"

« Autrefois c’était différent. Avant l’Ouverture (la réforme de 1978), on n’accordait aucune importance aux arts traditionnels. Ça s’est arrangé surtout ces 10 dernières années, avec la venue de Xi Jinping au pouvoir et sa politique de soutien fort à la culture traditionnelle. Il y a vraiment beaucoup plus de gens qui vont au théâtre quand autrefois, l’audience était très réduite. On avait tout juste 10 à 20 représentations par an. Maintenant, c’est 100 à 200, dont une grande partie à l’étranger ! »

« Ce soutien est multiple, il y a certaines garanties juridiques, des fonds spéciaux. Aujourd’hui, on peut vivre correctement de la profession. Tous nos salaires sont garantis par l’État, ainsi que les fonds nécessaires pour les représentations. La différence est énorme ! Avant il fallait peiner pour trouver des sponsors, là où aujourd’hui on peut se consacrer à fond à notre art. »

Cirque Phénix, Paris, décembre 2018. Malgré les apparences, les acrobaties avec les ombrelles sont des plus techniques. L’ombrelle est tellement légère que le moindre courant d’air peu ruiner la prestation sans un grand contrôle par l’acrobate. © PAN Yueping

En Chine, l’opéra traditionnel chinois avait amorcé un long déclin qui commençait à le reléguer au rang d’art en voie d’extinction. Il faut dire que ce type de théâtre chanté regroupe des styles différents selon les régions qui ne jouissent pas tous de la renommée de l’opéra de Pékin. Certains styles étaient relégués au rang de curiosité pour les touristes étrangers, d’autres ne se retrouvaient guère que sur certaines places publiques, joués par des amateurs des générations plus âgées. « Aujourd’hui on joue en théâtre, continue M. Yang, mais aussi beaucoup à l’université. On va aussi dans des endroits un peu reculés, à la campagne. Là aussi, c’est aussi grâce à une impulsion du politique : il faut propager la culture traditionnelle partout. On joue dans les villages, on y donne quelques classes avec des cours de bases, gratuits bien sûr. »

L’opéra chinois reprendrait-il racine chez les plus jeunes ? Le directeur mesure ses propos : « Les citadins sont plus emballés pour apprendre, surtout à l’université. Mais ça reste quelque chose d’apprécié surtout parles intellectuels. »

S’adapter au futur

L’opéra traditionnel comme le cirque chinois demandent une condition physique exceptionnelle, fruit d’un entraînement dur et ingrat, d’une discipline de fer auxquels les jeunes élèves du XXIe siècle ne sont plus habitués. À 35 ans seulement, ancien acrobate lui-même, l’entraîneur de la troupe chinoise du Cirque Phénix voit déjà des différences entre les générations : « Aujourd’hui les enfants ont plus d’indépendance d’esprit, Ils n’apprennent pas juste parce que c’est le professeur qui le demande. Il faut user de patience en comparant ce qu’ils font avec le niveau qu’ils peuvent atteindre. Si l’élève n’a pas la volonté nécessaire, alors il part, c’est comme ça. Cela fait que là où les punitions arrivaient autrefois à retenir des élèves, il y a aujourd’hui moins de candidats, mais ils sont plus motivés. »

"On avait tout juste 10 à 20 représentations par an. Maintenant, c’est 100 à 200. (…)Mais l’opéra chinois reste quelque chose d’apprécié surtout par les intellectuels."

© XIANG Zhonglin/Xinhua

Pour M. Yang, le directeur de l’Institut de Dalian, les punitions corporelles étaient normales, il y a encore quelques années. « Il fallait écouter le professeur à la lettre. Maintenant c’est fini. Heureusement, si ça peut se ressentir parfois sur le jeu des acteurs, le niveau global n’a pas baissé en tout cas. » M. Yang a commencé son entraînement à l’opéra de Pékin à l’âge de 10 ans, en 1971 : « Depuis petit j’aime ça. Je suis né dans une famille où on aimait l’opéra de Pékin. Puis je suis passé par un entraînement assez âpre où il fallait se lever à 4h du matin. On soulevait des poids par grand froid en maintenant certaines positions à nous en faire couler la morve du nez et les larmes des yeux. Vous savez, dans l’opéra de Pékin on dit « 10 minutes sur scène, 10 ans d’efforts ». Je dois ma persévérance à ma passion. L’entraînement dure 6 ans, puis on va à l’université et enfin on entre dans une troupe. » Un entraînement qui paie aussi par une certaine garantie de l’emploi : bien que les carrières puissent être parfois courtes, le jeune acrobate chinois une fois diplômé voit sa ténacité rétribuée en entrant d’office dans une troupe.

Cirque Phénix, Paris, décembre 2018. © PAN Yueping

Ainsi, si le nombre d’élèves en école de cirque a pu baisser ces dernières années, les familles voyant la sécurité de l’emploi, mais aussi la forte impulsion politique, n’empêchent plus les jeunes acrobates de se lancer dans cette voie au lieu de choisir l’idéal confucéen des études académiques. D’autant plus qu’il y a vraiment un marché : au 23ème jour de la représentation parisienne, sur les 60 au programme, le chapiteau était plein, avec à chaque fois, de 4 000 à 5 000 places prises. « On est assez optimiste sur l’avenir », commente le chef de la troupe.

Parmi les acrobates du Cirque Phénix, beaucoup auront commencé jeunes. « Les premières années, c’est vraiment dur parce qu’on ne fait pas de représentations. On ne comprend pas pourquoi il faut fournir tous ces efforts, c’est ça le plus dur. Dès qu’on a les applaudissements du public, on se sent beaucoup mieux », confie Yuan Tian, la tête d’affiche du programme, dans le rôle du Roi des singes. Le jeune homme de 20 ans, détenteur d’un record du monde Guiness pour l’exploit de grimper un escalier en équilibre sur la tête sans l’aide des pieds ni des mains, aura commencé son entraînement dès 7 ans. À Paris, l’acrobate apprécie l’enthousiasme du public français : « En Chine, les gens partent aussitôt à la fin du show. Ici les gens applaudissent, deux, trois fois, c’est très encourageant ! »

Une adaptation de Hamlet de Shakespeare par la troupe d’opéra de Pékin de Shanghai. © Bu NUMAN/Xinhua

"Il y a un siècle, une pièce durait 5 heures, aujourd’hui, il ne faut pas dépasser 1h30"

Quelles adaptations subit la mise en scène en arrivant en France ? Pour M. Chen, le chef de la troupe de cirque, entre cultures, on se comprend assez bien : « Ce qu’on remarque, c’est qu’en Chine, on aime mettre l’accent sur le côté technique, mais aussi sur l’histoire. Pour le public européen, on va accorder plus d’importance aux aspects acrobatique et artistique. Mais d’une manière globale, il y a des traditions de l’acrobatie des deux côtés et il y a assez peu de différences culturelles là-dessus. (...) Pour ce qui est des costumes, on a gardé des éléments très chinois, car le public est venu pour ça. » Même l’opéra chinois, avec ses codes culturels marqués, n’aura subi aucune autre adaptation qu’une traduction en français du livret. « Les Français savent apprécier l’art en général, c’est toujours un bon public », déclare M. Yang, le lauréat du festival d’opéra chinois.

Outre l’adaptation aux cultures, c’est l’adaptation à notre époque qui aura demandé le plus d’efforts, et plus particulièrement dans l’opéra. « C’est évident, explique M. Yang. Par exemple la pièce qu’on a jouée, L’Orphelin de la famille Zhao, est différente de celle jouée il y a 100 ans. Les costumes, le script, le rythme sur scène, parfois les caractères des personnages… tout est différent. Il y a un siècle, une pièce durait 5 heures, aujourd’hui, il ne faut pas dépasser 1h30. Les gens n’avaient pas toute la richesse de divertissements qu’on a aujourd’hui. La télévision, l’ordinateur n’existaient pas et le théâtre faisait partie intégrante de la vie des Chinois d’antan. Bien sûr il y a toujours des puristes qui aiment voir les pièces à l’ancienne. Mais les pas, les gestes de la main, tout cela fait l’essence même de l’opéra de Pékin et ne changera jamais. »

Le cas de Wang Peiyu

Certains n’ont pas attendu les subsides du gouvernement chinois pour remettre l’opéra traditionnel au goût du jour. Tel est le cas de Wang Peiyu, jeune femme de 40 ans, actrice d’opéra de Pékin spécialisée dans les rôles… de vieil homme (laosheng). Chose qu’on n’avait plus vue depuis des décennies, l’actrice est aujourd’hui une célébrité invitée désormais sur tous les plateaux télé chinois. Certes, les femmes jouant des rôles de laosheng ne sont pas légion, et Wang Peiyu fait montre d’un talent rare. Mais si celle-ci s’est distinguée au milieu des années 2010, c’est pour quelques entorses à la tradition de l’opéra chinois qui, avec l’alliance des réseaux sociaux, du partage de vidéos en ligne, de représentations live sur Internet, lui valent aujourd’hui 1,1 million de fans sur Weibo (le Twitter chinois). Une performance pour cette profession, qui contribue à un certain regain d’intérêt des jeunes pour les formes d’art traditionnelles.

Wang Peiyu. DR.

« En ces temps modernes, l’environnement artistique n’est pas favorable à l’Opéra de Pékin. Comme beaucoup d’autres formes traditionnelles, l’opéra subit la pression de la pop culture. C’est pourquoi l’opéra de Pékin doit trouver de nouvelles formes non-conventionnelles autour de shows qui doivent rester excellents en qualité pour attirer plus d’audience », a-t-elle déclaré à CCTV l’année dernière.

Pour ce faire, Wang Peiyu n’hésite pas à mélanger les genres traditionnels entre eux, notamment, le conte chinois (pingshu) et le sketch humoristique en duo (xiangsheng). Ces deux autres grands genres de spectacle chinois permettraient ainsi à une pièce d’opéra d’éviter 3 écueils qu’elle a identifiés et qui repousseraient l’audience contemporaine : le fait de ne pas bien comprendre le texte lorsqu’il est chanté, la musique trop « bruyante », ainsi que le rythme trop lent des pièces. Bien sûr, il y a aussi le fait que l’opéra soit associé pour beaucoup de jeunes à un art de « vieux », d’où le recours extensif à des applications et d’Internet.

« L’opéra de Pékin était autrefois l’un des arts les plus en vogue et les plus innovants en son temps. Certains classiques comme L’orphelin de la famille Zhao, Adieu ma concubine ou La Légende du serpent blanc étaient ce qu’il y avait de plus inventif il y a 200 ans. Il faut ajouter des éléments plus frais autour de ce noyau traditionnel ».

©XIANG Zhonglin/Xinhua

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