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Les médicaments traditionnels chinois doivent-ils se repenser ?

2019-03-05 Le 9

Fin octobre, l’un des plus célèbres dentifrices chinois, connu pour sa composition naturelle et ses vertus hémostatiques, fait l’objet d’un tombereau de critiques populaires depuis qu’une internaute y a révélé la présence d’éléments chimiques. Un scandale qui entache la réputation des médicaments traditionnels.

Un dentifrice qui fait grincer des dents

Acide tranexamique : Tel est le nom de l’élément qu’une internaute chinoise, hématologue de sa profession, a récemment découvert avec stupeur en disséquant la composition du dentifrice Yunnan Baiyao, pourtant réputé être à base d’herbes médicinales chinoises. Effarée, elle n’a pas hésité à diffuser l’information sur les réseaux sociaux, pour mettre au jour ce qu’elle considère comme une supercherie. D’autant que la marque a construit sa renommée sur ses vertus hémostatiques (contre les saignements de gencives), allouées à la présence d’un mélange médicinal naturel : le yunnan-baiyao, ou « médicament blanc du Yunnan ».

À l’origine présenté sous forme de poudre, le yunnan-baiyao est en effet une recette mise au point en 1902 par le docteur Qu Huangzhang, visant à soigner les blessures. Au milieu du XXe siècle, son efficacité atteignit une renommée telle que son utilisation se répandit dans plusieurs conflits armés, dont la guerre sino-japonaise et la guerre du Vietnam, et permit de sauver la vie de nombreux soldats. Figurant aujourd’hui encore comme un incontournable du placard à pharmacie des foyers chinois, il fait partie des quatre recettes médicinales dont la composition est classée « top-secret » par l’État.

Naturelle, traditionnelle et salvatrice contre les saignements... Avec un tel pedigree, c’est tout logiquement que cette recette emblématique de l’heuristique chinoise a propulsé la notoriété de la marque éponyme (Yunnan Baiyao) parmi les pâtes dentifrices les plus populaires. Or avec la récente découverte d’un élément chimique dans sa composition, c’est un mythe qui s’effondre. Car selon The Beijing News, loin d’être un ingrédient anodin (exhausteur de goût ou autre conservateur), l’acide tranexamique est au contraire une substance chimique utilisée cliniquement pour traiter… les saignements ! Et est notamment prescrit lors d’opérations chirurgicales, ainsi que dans le traitement des hémophiles. De plus, à l’instar de la plupart des médicaments, celui-ci possède une liste d’effets secondaires longue comme le bras : perte de l’appétit, nausées, vomissements, brûlures d’estomac, démangeaisons, éruptions cutanées, etc. Raison pour laquelle l’achat de comprimés d’acide tranexamique ne peut d’ailleurs se faire sans ordonnance. Pas étonnant que notre corbeau du net ait une dent contre la marque et considère que l’ajout de cette substance dans un produit d’utilisation quotidienne comme le dentifrice devrait être débattu.

Plaidoyer pour un acide… très basique ?

Face à ces suspicions grandissantes des internautes, le groupe Yunan Baiyao louvoie arguant que l’acide incriminé ne figure nullement parmi les substances interdites par la réglementation chinoise sur la composition des dentifrices et qu’il est tout à fait conforme aux normes nationales et internationales : « L’acide tranexamique est un élément couramment répandu dans les dentifrices efficaces, aussi bien en Chine qu’à l’étranger. » De plus, son dosage serait, toujours selon la marque, largement inférieur aux réglementations et approuvé aussi bien en Chine qu’à l’international.

Par ailleurs, d’après un ingénieur en cosmétique, les médicaments prescrits sur ordonnance ne le sont pas uniquement en raison de leur composition, mais également de leur voie d’administration : injection sous-cutanée, prise orale, application externe… Ainsi, si par exemple les vitamines C sous forme de liquide à injecter nécessitent une ordonnance, elles se vendent tout à fait librement sous d’autres formes. Par conséquent, le fait que le comprimé d’acide tranexamique (voie orale) est un médicament prescrit sur ordonnance ne signifie pas qu’il ne puisse être appliqué par voie externe, ni donc que sa présence dans un dentifrice soit dangereuse.

Des arguments qui, aux yeux de M. Xu Yiquan, responsable du service stomatologie de l’Hôpital 309 de l’Armée populaire de Libération de Pékin, relèvent davantage du louvoiement que de la justification : « La non-interdiction de l’acide tranexamique ne signifie pas pour autant qu’il puisse être utilisé. Toutes les substances médicamenteuses peuvent être dangereuses. L’important est de faire attention aux dosages et aux risques d’allergies. »

Quand c’est flou, c’est que y’a un loup ?

Une autre question reste en suspens : Le mélange yunnan-baiyao est-il vraiment efficace dans un dentifrice ? Et si oui, pourquoi alors y ajouter de l’acide tranexamique ? Vice-président du bureau de développement des médicaments chinois de la ville de Shanghai, Zhang Huaiqiong souligne qu’il serait hasardeux d’affirmer quels éléments sont efficaces à partir du moment où les dosages d’acide tranexamique et des éléments relevant de la médecine chinoise ne sont pas clairement spécifiés. Et selon The New Beijing, la recette traditionnelle étant un secret d’État, sa présence sur la liste des ingrédients ne rassure guère certains consommateurs, qui demandent davantage de transparence.

Face à ce scepticisme ambiant, la marque indique avoir fait breveter son procédé d’extraction et de séparation des éléments actifs du yunnan-baiyao, en l’étayant de plusieurs documents d’analyse toxicologique et d’essais cliniques, et que depuis septembre 2007, ce mélange peut être utilisé dans différents produits d’hygiène bucco-dentaire, comme le dentifrice (en pâte ou en poudre) et le bain de bouche.

Perplexe, Wang Chun, professeur à l’Université de Médecine chinoise de Pékin, assure que des essais cliniques plus approfondis seraient nécessaires afin de déterminer les vertus du dentifrice et l’efficacité de ses différents composants, d’autant qu’en avril 2014, le Yunnan Baiyao avait été contraint, conformément au règlement de la China Food and Drug Administration, de modifier sa composition, en annonçant officiellement que celle-ci comprenait du Radix Aconiti, une plante de médecine chinoise potentiellement nocive pour la santé.

Pour sa part, le responsable Xu Yiquan tient à préciser que, quelle que soit la nature des propriétés du Yunnan Baiyao, il serait illusoire d’en attendre des miracles. Car si les saignements de gencives s’expliquent le plus souvent par des parodontites dues à des bourrages alimentaires, beaucoup de personnes atteintes d’une maladie du sang, du système de coagulation ou d’une tumeur peuvent souffrir de saignements plus importants, face auxquels un traitement adéquat prescrit par un médecin est amplement préférable : « Il n’est pas fiable d’utiliser un dentifrice pour stopper des saignements. Ces campagnes publicitaires sont des méthodes de ventes faites pour influencer les gens. »

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