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Développement économique et progrès des moeurs ne vont pas de pair

2019-03-08 Le 9

SHEN Yifei est professeur de sociologie et d’anthropologie à l’Université Fudan à Shanghai, ancienne enseignante invitée à Harvard et auteure. Elle est spécialiste des études féminines et des questions familiales.

Shen Yifei

Le 9 : Que pensez-vous de la position de la Chine dans le classement de l’étude publiée par le Forum économique mondial l’année dernière(100e/144 pays) ?

Shen Yifei : La condition féminine en Chine présente une particularité non négligeable : il y a un très fort taux d’emploi chez les femmes, et une très forte participation au travail. Dans le monde entier, surtout en Occident, le taux d’emploi est un des indicateurs les plus importants. Un taux d’emploi élevé fait que la condition féminine dans son ensemble est relativement élevée. Mais il diffère beaucoup d’un groupe social à l’autre, ce qui influe sur le « score » de la Chine en terme d’égalité par rapport aux autres pays.

Dans les statistiques à l’étranger, on s’appuie surtout sur des moyennes mathématiques, là où en Chine on privilégie plutôt les relations d’équilibre. Il y a aussi des différences culturelles dans l’interprétation des indicateurs. Comme cet exemple dans une étude académique sino-américaine : ainsi ce couple américain où la femme ne veut pas faire la cuisine et préfère faire le ménage et où le mari lui, ne s’occupe que de la cuisine. Les Chinois considéraient que le couple se complétait, que la relation était « équilibrée », donc, sur un pied d’égalité. Mais les Américains avaient calculé que le temps passé à faire le ménage était plus long et que donc, il y avait inégalité...

Un des problèmes récurrents qui influent également sur les classements, c’est le fameux « plafond de verre » (天花板tianhuaban), qui empêche l’accès des femmes aux couches décisionnelles. Comparée à d’autrse pays, c’est vrai que la Chine est encore un peu à la traîne, et il n’y a pas de perspectives très optimistes sur ce point. Mais dans l’ensemble la situation est plutôt bonne : la Chine se dote tous les ans d’un programme de développement pour les femmes (et les enfants), qui touche aux domaines politique, économique, de la santé, etc, avec de nouvelles régulations. Il y a aussi tout un système d’associations féminines qui œuvrent pour l’égalité des sexes. Depuis les années 90, les politiques ont instauré de nouvelles règles pour la protection des employées, la violence conjugale, etc., et ont renforcé toutes sortes de quota pour garantir une certaine proportion de femmes dans les postes à haut niveau. L’un des défis à venir sera aussi de prendre en compte de plus en plus la situation des femmes âgées.

Le 9 : Quelles ont été les étapes de l’évolution de la situation des femmes chinoises ces dernières années ?

S.Y. : Dès l’établissement de la République populaire de Chine en 1949, tout le monde, quelle que soit sa classe sociale, a dû prendre place au sein de la population active, et particulièrement les femmes. Durant toute la période d’économie planifiée, l’emploi des femmes n’a jamais été un problème. Dans les années 80, 90, on atteignait 80 % d’emploi chez les femmes, presqu’autant que chez les hommes, avec peut-être une différence de 7 % à 8 %, le pays était déjà très en avance. Cependant pendant le processus de mise en place de l’économie de marché, il faut bien reconnaître qu’à cause de la nature du marché en lui-même, et du fait que les hommes avaient de meilleurs postes, ils étaient en meilleure position pour y progresser. Il y a donc eu une baisse de la proportion des femmes dans le marché du travail. Mais je pense que cette baisse des chiffres ne reflète pas quelques chose de négatif. Elle montre aussi que les femmes ont également plus de choix qu’avant. Même si beaucoup d’entre elles souhaitent travailler, on a pu observer une vague de femmes qui préféreraient retourner « à la maison ». Durant mes enquêtes, j’ai remarqué que beaucoup aimaient simplement être femme au foyer à plein temps, pour être plus avec leur famille, ou d’autres qui préféraient des modes de travail plus flexibles. C’est une rupture avec le passé, mais il y a une composante positive dans ce phénomène.

Un des autres changements positifs, c’est la vie familiale à la campagne, où les relations des deux sexes sont plus égales. Là où c’est le plus flagrant, c’est dans le système de répartition des terres (Ndlr : en Chine, la terre appartient à l’État, les lots de terre à cultiver sont distribués aux paysans sur la base de leur état civil). Autrefois elles étaient désavantagées, mais la réforme du hukou (Ndlr : le système d’état civil chinois) a rééquilibré un peu les répartitions. Bien sûr en ville la situation est meilleure, mais au final l’arriération aujourd’hui n’est pas tant sur le plan économique ou juridique que sur le plan culturel.

Le 9 : Vous voulez dire les mœurs ?

S.Y : Oui. Les mentalités sont en retard par rapport au développement économique. Par exemple au travail, les femmes se retrouvent trop souvent cantonnées à des rôles féminins traditionnels ; le fait qu’il y ait du harcèlement montre aussi qu’on voit encore la femme comme le sexe faible, une vision encore trop répandue.

Ceci est dû à une autre particularité : la Chine se développe beaucoup plus rapidement que certains autres pays. La Chine d’il y a 10 ou 20 ans était à un stade de développement où d‘autres pays étaient il y a 100 ans voire plus ! Or les changements culturels se font sur un temps bien plus long, ils sont petit à petit actualisés par chaque génération l’une après l’autre. Par exemple, aujourd’hui on voit bien que les jeunes ne sont plus pressés pour se marier et que les pressions familiales sur les enfants pour prendre époux(se) sont telles que ça en est devenu un vrai phénomène social. Les conceptions maritales ne sont pas de celles que l’on peut changer en une génération, et c’est ce qui provoque ce retard culturel et ces écarts entre les générations. C’est un problème qui se pose forcément dans toutes les sociétés qui sont en développement très rapide et qui n’est pas dû à de mauvaises pratiques. Je reste assez optimiste, il s’agit d’un problème important, mais en même temps, c’est normal.

Entretien réalisé par Liu Jian

Article publié dans le numéro 4 du 9, mars 2018

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