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Dorian Malovic : le mariage, « un enjeu politique »

2019-03-18 Shanshan Zhu

Dorian Malovic est Chef du service Asie et grand reporter au quotidien La Croix. Il a consacré près de sept ans à réaliser une enquête inédite et minutieuse sur le terrain, recueillant le témoignage et les confidences de femmes et d’hommes chinois sur leur vie amoureuse qu’il a consigné dans son livre China Love, paru fin 2016 aux éditions Tallandier .

Le 9 : Depuis une dizaine d'années, la pression du mariage est devenue plus importante pour les jeunes Chinois, surtout pour les femmes. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Avec l'explosion économique, les inégalités sociales et les disparités ont fait imploser le modèle familial traditionnel et classique. De plus, la politique de l'enfant unique a fait que le nucléus familial était réduit. Quand on a plusieurs enfants et qu'on en marie un ou deux et qu'on devient grand-parents, l'affaire est réglée, on est plus souple sur le reste. Maintenant, les couples n'ont plus qu'un enfant et ils ne veulent pas rater son mariage. Donc le contexte socio-économique et politique est très important pour comprendre ce phénomène en Chine.

L'enquête que j'ai menée montre les tendances lourdes qui traversent la société chinoise et les relations entre les hommes et les femmes. Des couples harmonieux fondés sur des sentiments et des passions existent évidemment en Chine mais je me suis particulièrement intéressé à la tendance matrimoniale fondée sur une nécessité de trouver chez son partenaire une sécurité. L'absence de garantie de sécurité sociale et de retraite pousse les Chinois à trouver cette sécurité dans la constitution de la famille.

Le 9 : Comment expliquez-vous le phénomène des shengnǚ ?

Le poids de la tradition populaire laisse penser que les femmes doivent se marier tôt car c'est le moment où elles sont en meilleure santé pour avoir des enfants : ces arguments médicaux et sociaux contribuent à réguler l'organisation de la famille chinoise. Mais avec l'évolution sociale, les filles chinoises ont parfaitement accès aux grandes écoles et aux universités et font de longues études. Ces jeunes femmes qui ont fait de longes études et qui sont brillantes veulent mener une carrière, avoir un bon travail... Mais l'éducation des garçons en Chine n'a pas suivi ce schéma pour accepter que leurs conjointes puissent avoir le même diplôme ou un diplôme supérieur, et donc un travail mieux payé. Cela reste un fait difficilement acceptable pour un homme chinois et ses parents, qui vont également avoir du mal à accepter une belle fille brillante qui a un bon travail car ils pensent qu'elle va avoir des comportements plus autonomes et correspondra moins au modèle de la « femme traditionnelle chinoise » (pieuse, fidèle au mari, aux parents, aux enfants, honnête, pure, travailleuse...). Ce n'est évidemment pas une fatalité mais constitue souvent la raison pour laquelle de nombreuses jeunes femmes urbaines et de bonne famille sont célibataires.

L'absence de garantie de sécurité sociale et de retraite pousse les Chinois à trouver cette sécurité dans la constitution de la famille.

Le 9 : Comment se traduit au quotidien cette pression sur les femmes chinoises ?

En dépit de toute l'image de la modernité, dans la tête des jeunes femmes chinoises, il y a l'angoisse des parents qui veulent leur trouver un mari. Et toute la famille s'en mêle : la mère, la tante, l'oncle, etc. Au quotidien, ça peut être difficile à vivre pour elles mais elles n'y échappent pas. On voit des jeunes femmes qui louent un petit ami pendant les fêtes pour faire croire aux parents qu'elles sont en couple, certaines disent qu'elles ont un petit ami alors que ce n'est pas vrai, etc. Et s'assumer en femme autonome et libre de ses choix n'est pas si évident que cela.

Ce qui est dramatique aussi c'est que l'on a d'un côté le vieillissement de la population et de l'autre la baisse des naissances. Même avec l'autorisation d'avoir un deuxième enfant pour tout le monde, les résultats ne sont pas aussi élevés que ce que le gouvernement souhaiterait. Dans la société, cela se traduit par une pression omniprésente pour que les Chinois se mettent en couple très vite, le plus tôt possible, pour qu'ils fassent très vite un enfant, parce que le pays a besoin d'enfants, maintenant. Cette pression sur les shengnǚ peut se traduire par des discours culpabilisants qui avancent l'argument qu'en restant célibataires, elles ne sont pas assez « patriotes », parce qu'elles ne font pas leur devoir de femme qui contribue à l'équilibre démographique de la nation.

Le 9 : La pression de la société chinoise sur le femmes serait d’origine politique ?

Le modèle chinois est fondé sur le couple. Se marier et fonder une famille est le garant de la stabilité et de l'harmonie de la société. Les célibataires sont assimilés au désordre et au chaos. Et comme la Chine doit faire face à un vieillissement démographique, on revient sur l'idée traditionnelle qu'il faut faire des enfants jeunes. L'État n'a jamais officiellement donné de directives dans ce sens mais tout dans l'environnement est fait pour favoriser un modèle familial classique. Par exemple, dans mon enquête sur les agences matrimoniales, il s'avère que l'État soutient toutes les organisations qui permettent les rencontre entres les jeunes. Les agences, les lieux de rencontre, les meetings, etc. Et on voit de grandes plaques avec des inscriptions telles que « le Comité provincial récompense cette agence qui contribue à la stabilité de la société », par exemple. C'est un enjeu politique parce qu'il s'agit de la stabilité sociale.

L'amour est un sacré luxe qu'une société prospère peut se permettre.

Le 9 : En Chine, les « marchés au mariage » et les rendez-vous à l'aveugle sont très répandus et ce sont souvent les parents qui cherchent le (ou la) partenaire idéal(e) pour leur enfant. Quels sont les critères les plus recherchés ?

En général, les annonces dans ces marchés mettent en avant des critères très peu passionnels : on veut savoir l'âge, la taille, le poids, le diplôme, l'origine provinciale, la piété filiale pour les filles ; et pour les garçons, l'origine provinciale, le salaire et s'il est propriétaire (appartement et voiture) ou non. Finalement, on ne demande pas à la fille d'aimer le garçon, on lui demande de se marier, d'avoir une situation et d'être la « première femme »*.

Le 9 : Et l'amour dans tout ça ?

L'amour est un sacré luxe qu'une société prospère peut se permettre. Et la Chine ne peut pas encore se permettre le luxe de cet amour que nous arrivons à vivre. Mais même en France, aujourd'hui, vu les difficultés économiques, on voit aussi que les critères de rencontre sont, dans certaines catégories, aussi fondés sur la sécurité.

*Ndlr : La société chinoise sous l’Ancien Régime était polygyne, une pratique généralement réservée à l'élite car seuls les hommes riches avaient les moyens financiers d'entretenir plusieurs femmes. La première femme ou femme légitime était généralement épousée lors d'une cérémonie officielle. Toutes les autres étaient considérées comme des concubines et devaient respect et obéissance à la première femme. La polygamie en Chine a été abolie en 1950.

Entretien réalisé par Shanshan Zhu

Publié dans Le 9 n°4, mars 2018

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