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En Chine, le mariage c'est démodé

2019-04-30 LE 9 An'an Ding

En 5 ans, le nombre de mariages célébrés en Chine s’est effondré de 29,54 %. Un taux qui reflète une évolution des mœurs dans la société chinoise, ainsi que l’influence des pressions liées à l’urbanisation. Dans ce pays où union rime avec rejeton, la tendance renforce les inquiétudes liées au vieillissement démographique : en 2017, les plus de 60 ans constituaient 17,3 % de la population.

Le constat est sans appel : de moins en moins de mariages sont célébrés chaque année en Chine. Au premier trimestre 2013, 4 282 000 unions ont été célébrées, contre seulement 3 017 000 au premier trimestre 2018, soit une diminution de presque 30 %. Une chute drastique, qui résulte à la fois d’une transformation sociétale et de l’évolution démographique. La baisse de la natalité, commencée à partir des années 70, a affecté le nombre de personnes en âge de se marier aujourd’hui. Par ailleurs, l’accélération de l’urbanisation et du développement économique a chamboulé les modes de vie. La conception du mariage est différente chez les nouvelles générations, qui s’accommodent, et même l’apprécient, d’un célibat prolongé. Un cercle vicieux inquiétant pour ce pays qui ne reconnaît pas les enfants nés hors mariage : si la nouvelle génération continue de rechigner à se marier – et donc de faire moins de bébés -, cela aggravera le vieillissement démographique du pays.

Les femmes ne sont plus obligées de tolérer un mariage malheureux. Désormais indépendantes financièrement, elles s’émancipent. Mais l’évolution des mentalités n’empêche pas pour autant la critique.

Les jeunes en âge de se marier sont moins nombreux

Les trente six ans de politique de l’enfant unique sont l’une des causes directes de la diminution du nombre de mariages. En 1971, le taux de natalité (rapport entre le nombre de naissance et celui de la population totale) s’élevait à 30,65 ‰. Depuis, il ne cesse de diminuer, se chiffrant à 23,33 ‰ en 1987 puis à 16,98 ‰ en 1996. Autrement dit, alors qu’il y a eu près de 152 000 naissances en 1970, seulement 108 067 nourrissons sont nés en 1995. Ainsi, les jeunes qui atteignent aujourd’hui l’âge de se marier, légalement 22 ans pour les hommes et 20 ans pour les femmes, sont-ils moins nombreux que par le passé.

Dans un parc à Guangzhou, des mères scrutent des annonces et tentent de trouver l'âme sœur pour leur progéniture. © LONG Yuyang/CNS

Un faible taux de nuptialité dans des régions à l’économie forte

Cette réduction soutenue de la nuptialité est cependant loin d’être homogène sur l’ensemble du territoire chinois. En 2017, des régions telles que le Tibet, l’Anhui, le Guizhou ou encore le Qinghai détenaient les taux de nuptialité les plus élevés du pays. Le PIB par habitant de ces régions, qui comptent parmi les moins développées de Chine, ne dépassait pas 50 000 yuans (un peu plus de 6 000 euros). Au contraire, le taux de nuptialité ne dépassait pas 0,7 ‰ dans les provinces les plus développées du pays : Pékin, Shanghai, Guangdong, Tianjin, Zhejiang, etc. Des régions avec un PIB par habitant annuel de plus de 70 000 yuans (environ 9 000 euros) et même de plus de 100 000 yuans (près de 13 000 euros) pour trois d’entre elles. Un fort lien de causalité existerait donc entre développement économique et taux de nuptialité. Shi Zhilei, directeur du centre de recherche sur la démographie et la santé de l’université d’économie et de droit de Zhongnan à Wuhan (centre de la Chine) confirme cette hypothèse : « Alors que la société atteint un niveau de développement élevé, elle devient plus tolérante et diversifiée. Les individus choisissent de leur propre gré de rester célibataire ou de divorcer. »

L’évolution des mentalités, un facteur déterminant

Les générations nées dans les années 80 et 90 sont très différentes de celles nées 20 ans avant. Lu Jiehua, professeur au département de sociologie de l’Université de Pékin, a fait part à China News de ses observations : « Le développement économique a amené une hausse des salaires. Internet a amélioré les communications. Les jeunes sont influencés par d’autres cultures. Pour eux, le mariage et la parentalité n’apparaissent plus comme des fins en soi. Au contraire, ils deviennent les résultats de choix individuels. » Les citadins en particulier tolèrent mieux les mariages tardifs, le célibat ou les unions libres. De même, les divorces sont mieux acceptés que par le passé. En 13 ans, le taux de divorce a plus que doublé, passant de 0,9 ‰ en 2002 à 2,8 ‰ en 2015. Cette année-là 3 841 000 procédures de divorces ont été enregistrées.

© LI Chong/Xinhua

L’élévation du statut de la femme : le mariage n’est plus la clef de l’épanouissement féminin

Selon Shi Zhilei : « Dans beaucoup d’endroits où les femmes jouissent d’un statut élevé, le taux de nuptialité est bas et celui du divorce élevé. Les disparités du taux de nuptialité entre provinces chinoises reflètent cela. » Le développement économique et l’évolution des moeurs ont permis aux femmes en particulier de jouir d’un meilleur statut, grâce à l’obtention de leur indépendance financière. « J’ai envie de me dédier à mon travail » confie Cui Shuxin (nom d’emprunt) au périodique cantonais 21st Century Business Herald. Si, cette jeune femme de 29 ans, cultivée, directrice dans une firme internationale à Pékin, devait renoncer à une chose pour préserver son bonheur, ce serait au mariage. Elle, qui est en train d’écrire son troisième livre, pense qu’« il faut être bien installé dans sa propre vie avant de fonder une famille ». De nombreuses jeunes femmes partagent cette opinion, en particulier dans les zones économiquement développées. Le mariage n’est plus considéré comme la voie royale menant à la stabilité. Les femmes des années 80 et 90 prolongent leurs études et s’investissent dans leur carrière. En 2015, la part des femmes célibataires (non mariées) âgées entre 30 et 34 ans était de 6 % environ, soit 10 fois plus qu’en 1990. « La société chinoise accepte désormais des styles de vie variés et beaucoup d’individus font le choix de ne pas se marier. Pour autant cela ne signifie pas qu’ils ne sont pas en couple », note Yuan Xin, professeur à l’institut de recherche sur le développement et la démographie de l’université de Nankai (Tianjin). Pour Di Sang, sociologue Hongkongais, la hausse du taux de divorce est corrélée avec l’évolution du regard que les femmes portent sur elles-mêmes : « Elles ne sont plus obligées de tolérer un mariage malheureux. Désormais indépendantes financièrement, elles s’émancipent. Si leur mariage bat de l’aile, elles ont le choix de partir. » L’évolution des mentalités n’empêche pas pour autant la critique. En 2007, le ministère de l’Éducation a ajouté au lexique national le terme péjoratif de Shengnü, c'est-à-dire « filles laissées à l’abandon » ou « jeunes vieilles filles », pour désigner les femmes de plus de 27 ans pas encore mariées.

Une corrélation existerait entre le taux de nuptialité et le PIB par habitant. En effet, sur les 32 provinces chinoises représentées ci-dessus (hors Macao et Hong Kong), les provinces les plus riches (en violet sur la carte du bas) observent un taux de nuptialité inférieur à la moyenne chinoise (en violet sur la carte du haut) et vice-versa. 8 exceptions existent : certaines provinces possèdent à la fois un PIB par habitant et un taux de nuptialité élevés - telle que la province du Hubei - alors que pour d’autres provinces - le Xinjiang par exemple - on constate un taux de nuptialité modique malgré un PIB par tête peu soutenu.

Acheter un appartement d’abord, se marier ensuite

Les pressions liées à l’urbanisation affectent elles aussi le taux de nuptialité. Selon le périodique cantonais 21st Century Business Herald, entre 1990 et 2010, plus de 250 millions de personnes ont migré des campagnes vers les villes. La proportion de jeunes de vingt ans et quelques, résidant en ville, est trois fois plus élevée aujourd’hui qu’il y a trente ans. Or l’envol des prix de l’immobilier – à Pékin, le prix du mètre carré est passé de 4 000 yuans (environ 500 euros) en 2003 à plus de 60 000 yuans (presque 8 000 euros) aujourd’hui – ne facilite pas les mariages. En Chine, une vieille tradition veut que le futur époux ou sa famille achète un appartement pour le futur couple. À cela s’ajoutent les attentes élevées des femmes envers leur prétendant, qu’elles espèrent socialement supérieur. « L’homme que j’épouserai devra gagner un salaire plus élevé que le mien. Je ne veux pas que mon mari soit un frein à mon train de vie » confesse Allen Yang, une jeune femme de 27 ans travaillant dans un cabinet international d’avocats. Pour le professeur Jia Yu, de l’Académie des sciences sociales, les hommes chinois doivent réussir à accumuler une somme d’argent significative avant de pouvoir se marier. Cela allonge la durée du célibat de nombre d’entre eux. Une situation que certains experts, tel que Yuan Xin, jugent préjudiciable à l’économie. Les dépenses des célibataires n’atteignent pas celle des ménages mariés et avec enfants. Les entreprises doivent adapter leurs offres à l’usage des célibataires, souvent en proposant des produits plus petits et moins chers. Ce nouveau type de consommation augmente l’incertitude des dépenses et donc celle de la croissance économique.

Accélération du vieillissement de la population ?

Cette diminution radicale du nombre d’unions maritales, couplée à l’engouement croissant des Chinois pour le divorce, inquiète plusieurs spécialistes quant aux possibles répercussions démographiques. En 5 ans, le nombre d’unions célébrées annuellement a diminué de 1 265 000. Puisque la Chine n’autorise pas les naissances hors mariage, cette baisse de la nuptialité a une incidence directe sur la natalité. En 2017, les plus de 65 ans constituaient 10,6 % de la population totale, soit une progression de 2,7 points de pourcentage en 10 ans. Pour lutter contre le vieillissement démographique, en 2015, une loi nataliste a mis fin aux 36 ans de politique de l’enfant unique - en autorisant tous les couples à avoir un deuxième bambin - et a allongé la durée des congés maternité et paternité. Pourtant, cette loi n’a pas eu les effets escomptés. Alors que Pékin espérait une augmentation de 3 millions de naissances par an pendant 5 ans, la hausse, pour l’année 2016, était de seulement 1,6 million (un record depuis 2000). De quoi continuer à inquiéter…

Photo du haut © YANG Bo/CNS

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