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L’autre révolution culturelle : le développement des MOOCs en Chine.

2019-07-03 LE 9 Emmanuel Lincot

Le potentiel de marché des MOOCs (Massive Open Online Courses) en Chine est important. Il semble répondre aux besoins des étudiants et des salariés en formation continue, fortement motivés par le désir d'acquérir des connaissances actualisées ; une condition indispensable pour garantir ou améliorer leur statut social.

Les changements technologiques ont créé des opportunités illimitées dans le domaine de l’enseignement. La véritable massification des cours à distance a été permise à l’orée des années 2010, d’une part, par l’accès facilité à Internet (intensification des équipements, des connexions et des débits Internet, meilleure qualité des réseaux) et, d’autre part, par la gratuité d’un grand nombre d’enseignements qui sont proposés en ligne. Cette massification de la pédagogie en ligne s’est vue, peu à peu, médiatisée, d’abord dans les milieux de l’enseignement et bientôt auprès du grand public. Ce phénomène a commencé aux États-Unis puis dans une moindre mesure dans les pays de l’Union européenne comme en France où, toute proportion gardée, il connaît un engouement bien moindre qu’en Chine. Par comparaison, entre 2013 et 2014, le marché chinois de l'éducation en ligne a augmenté de 700 %, contre 9 % aux États-Unis pendant la même période. Rappelons tout d’abord que le principe du MOOC est celui de l’apprentissage décentralisé. Un apprenant acquiert des savoirs sans rencontrer physiquement le(s) pédagogue(s) qui anime(nt) le cours. De son côté, le pédagogue remplit une mission de facilitateur ou de médiateur. Il ne délivre pas des savoirs de façon littérale. Il est plutôt là pour animer un enseignement ; guider les apprenants qui tirent aussi parti des ressources disponibles sur Internet. Une méthode qui se montre rapidement très stimulante, notamment dans des domaines nouveaux, à évolution rapide, comme celui des sciences exactes (biochimie, physique, mathématiques…). Selon un forum de discussion sur les MOOCs en Chine, plus de 80 % des étudiants pensent que le cours qu’ils ont déjà suivi a élargi leur esprit et créé une autre façon de penser, en particulier pour ceux qui n’ont aucune expérience d’études à l’étranger.

Du côté de l'offre, une variété de plateformes d'apprentissage avec des groupes de discussion, permettront sans doute à très court terme d’envisager la création d’un campus en ligne, qui partant, pourrait s’ouvrir à n’importe quel apprenant en dehors même des frontières de la Chine. Toutefois, une chose demeure certaine : les apprenants chinois attachent une grande importance à la certification. D'un point de vue psychologique, les études les plus récentes montrent que les étudiants chinois ne s'intéressent qu'aux cours donnés par des universités célèbres. Une aubaine pour les meilleures d’entre elles qui ont ainsi saisi l’opportunité financière en facturant désormais leur certification. Selon l’UNESCO (données 2015) le nombre d’étudiants chinois dans l’enseignement supérieur en Chine, estimé à 31,1 millions en 2010, est désormais de 43,4 millions en 2015, en progression des effectifs de + 39,6 % en 5 ans. En supposant que la moitié des étudiants suivent au moins un cours et que le prix varie de 30 à 80 dollars, l’opération est en mesure de générer de substantiels bénéfices. Malgré cette possible marchandisation du MOOC, le gouvernement y voit un moyen de réduire les inégalités dans l’accès à l’éducation entre les zones urbaines et rurales.

Cette nouvelle attractivité des centres d’enseignement, comme celui de Jike Xueyuan, une plateforme de formation en ligne, qui compte 800 000 apprenants inscrits (surtout des entrepreneurs et créateurs de start-ups comme ceux de Zhongguancun, la « Silicon Valley » de Pékin), s’est traduite par le développement d’un langage publicitaire inédit dans le domaine de la formation en Chine, il associe la présentation des cours mis en ligne à des logotypes ou des personnalités enseignantes au nom parfois prestigieux. Cette « starisation » des enseignants joue un rôle de caution. Leurs cours ont valeur parfois de spectacles. De plus en plus, avec l’Internet, ces enseignants semblent passer d’une logique « publish or perish » à celle du « entertain ». Toujours est-il que cette « starisation » vient légitimer les contenus des cours proposés. Même observation du côté des universités. Certaines mettent en avant leur campus et les moyens dont elles disposent (bibliothèques, terrains de sport…) ; démarche qui fait partie d’une stratégie éditoriale. Filmer un cours dans de magnifiques amphithéâtres contribue ainsi à souligner le caractère historique et prestigieux d’une institution et valide la qualité du cours qui y est donné. Ce procédé donne à vivre une expérience de l’université et la fierté d’être associé à des institutions réputées élitistes. Réciproquement, les acteurs principaux des plateformes de MOOCs cherchent aussi à prouver leur engagement et l’efficacité de leurs outils dans la démocratisation de l’accès à l’enseignement. Le MOOC, dans la finalité même de la mission qui l’anime, se voit ainsi reconnaître une aura humaniste, salvatrice, presque messianique dans la lutte qu’il engage contre l’ignorance et la pauvreté. En Chine comme en Occident, des voix s’élèvent néanmoins contre ce qui ne serait qu’une illustration d’un mythe de l’enseignement pour tous. Le MOOC ne participerait-il pas, finalement, d’une utopie de la communication ?

Certainement pas, si l’on en juge par le plan (zhongguo jiao yu xiandai hua) et les objectifs que le gouvernement entend atteindre d’ici 2035. Ce plan inclut la construction d’importantes universités de recherche et d’institutions spécialisées, la mise en œuvre d’une politique nationale et de stratégies de création de plusieurs universités internationales, et enfin la « massification » de l’éducation supérieure chinoise par l’usage intensif des MOOCs. Outre les sciences exactes, ce sont les sciences sociales que l’on entend aussi promouvoir. La conférence donnée par Xi Jinping en mai 2016, au cours de laquelle le président de la RPC a appelé les chercheurs chinois à « accélérer la construction d’une philosophie de sciences sociales aux couleurs de la Chine » va dans ce sens. Historiquement, on le sait, la naissance des sciences humaines et sociales en Chine au tournant du XXe siècle est intimement liée à la volonté des intellectuels de contribuer à l’émergence d’une Chine « puissante et prospère » à la suite de sa rencontre traumatique avec les puissances occidentales au cours des guerres de l’opium. Partie intégrante du « mouvement d’auto-renforcement » qui consistait à apprendre de l’Occident pour pouvoir mieux le contrer, les sciences humaines et sociales ont donc, en Chine et ailleurs, d’emblée engagé le rapport à l’Autre (l’Occident) et à Soi.

Formés pour la plupart à l’étranger et notamment au Japon, pays par lequel ont d’abord transité les concepts occidentaux, les chercheurs chinois se sont cependant très vite efforcés de se situer par rapport à ce savoir occidental. Dès les années 1930, beaucoup se sont attachés, notamment dans le sillage du sociologue et anthropologue Fei Xiaotong, à « indigéniser » les sciences sociales afin de mieux appréhender les questions spécifiques à leur pays et s’orienter dans la voie d’une modernité proprement chinoise. Une même dynamique s’est retrouvée au lendemain de la période maoïste. À la réintroduction « fiévreuse » des théories occidentales pour combler le retard de trois décennies, qui a marqué les années 1980, a fait place un mouvement de réappropriation critique de ces théories. Dans ce contexte, gageons que le recours aux MOOCs sera pour la Chine un formidable levier dans l’élaboration de son soft power pour faire entendre dans le monde sa propre voix.

Emmanuel Lincot est spécialiste d'histoire politique et culturelle de la Chine, professeur à l'Institut Catholique de Paris.

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