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J’ai tourné dans un film en Chine

2019-11-18 LE 9 Aladin Farré

La croissance fulgurante de l’industrie du cinéma chinois apporte avec elle son lot d’opportunités : les acteurs non-chinois, amateurs comme professionnels, ne sont pas en reste. Envie de faire carrière en République populaire de Chine ? Compréhension de la langue, modes de travail, visa & salaires… Attention aux déconvenues.

C’est une anecdote de soirée souvent entendue chez ceux ayant vécu en Chine : « Vous savez quoi ? En Chine, j’ai tourné dans un film. » Je n’y fais pas exception. J’ai été figurant pour le tournage d’un petit film chinois, L’Année du Chien (狗年) du réalisateur Yin Li (尹力). Mais si ce n’était, dans mon cas, qu’une expérience d’une nuit, pour certains ressortissants du monde francophone, c’est désormais une profession. Travaillant à Pékin dans le domaine des médias et du documentaire, je fréquentais peu le monde du cinéma et des séries-télé, jusqu’au jour où une amie m’a proposé de jouer comme figurant dans un film. Le tournage devait se dérouler en pleine nuit au sein de « l’Hôpital de l’Amitié sino-japonaise », à seulement 5 minutes à pied de mon domicile. Une chance : dans l’immense Pékin, la plupart du temps, une demi-journée de transport est nécessaire pour se rendre sur un quelconque plateau. L’occasion n’allait sans doute jamais se représenter, ainsi, j’ai décidé de sauter le pas.

Dès que le sujet du travail entre la Chine et l’Occident est abordé, il est toujours question des différences culturelles ou des habitudes de travail. L’industrie de l’actorat ne fait pas exception à cette règle.

« Tout pays a son habitude. »

Proverbe du Sud-Ouest.

Tout d’abord cher lecteur, si tu souhaites un jour te retrouver sous les feux d’un plateau, il te faudra régler d’abord la question du « casting call ». Si l’acteur vivant en Europe ou en Amérique du Nord obtient les informations du tournage et du recrutement via une mailing list, voire via la participation à des groupes sur Facebook, en Chine l’application de messagerie Wechat, sera ton unique medium. Les agents en charge de fournir aux sociétés de production des candidats passeront des petites annonces sur leur fil d’actualités WeChat (朋友圈), qui seront très rapidement transmises à travers tout le réseau social et les groupes Wechat comptant des acteurs. En revanche, là où un casting français s’y prend souvent longtemps à l’avance, les productions chinoises font passer les informations à la dernière minute. Il s’était déroulé moins de 48h entre le moment où j’ai été averti du tournage et le moment où j’étais devant la caméra ; quelque chose que beaucoup de responsables de casting occidentaux ont bien du mal à concevoir. Pour Cléo Luden, jeune diplômée d’une licence de Chinois de l’INALCO, le contact avec la production a été particulièrement surprenant dès le début : « les dates de tournage tombent souvent à la dernière minute et il est compliqué de s’organiser, surtout quand on a d’autres obligations professionnelles ».

À gauche : Vincent Matile. DR

« Goût culturel » de la dernière minute, ou manque de professionnalisme ? Ce qui est sûr, c’est que l’explosion actuelle du cinéma chinois assure une demande énorme aux producteurs, qui peuvent dès lors se permettre de ne pas toujours agir au plus efficace. Les chiffres donnent d’ailleurs le vertige. Selon l’Administration nationale de radio et télévision du gouvernement chinois, si la production de films dans l’Empire du Milieu s’élevait à une centaine en 2002, celle-ci a crû jusqu’à plus de 500 en 2009 et plus de 1 000 en 2018 – bien que certains ne soient pas sortis en salle de cinéma. Et ce, sans compter les séries télévisées ainsi que les films réservés aux chaînes de télévision ou aux plateformes numériques en ligne (Aiqiyi, Youku et autres Tencent Video).

Cette multiplication des projets rend nécessaire la présence de francophones. Certains jeunes lecteurs pourraient ne pas s’en souvenir, mais autrefois, le centre cinématographique de la Chine était Hong Kong. Une période que se rappelle Luc Bendza, acteur (option Kung Fu) et producteur gabonais installé en Chine depuis 1984, où il a commencé sa carrière avec le producteur de Bruce Lee. « À cette période, explique-t-il, Hong Kong était le centre du cinéma du pays et il n'y avait que des acteurs anglophones. Mais depuis que la majorité des productions cinématographiques sont allées sur le continent et que celles-ci ont augmenté, les films collent plus à l’histoire. Ainsi, on essayera de trouver un acteur français pour jouer un Français. »

« Qui marchande bien paie bien. »

Proverbe provençal.

Le besoin d’acteurs a donc beaucoup augmenté, mais comme dans toute carrière, il faut accepter de commencer en bas de l’échelle et de prendre sur soi, selon Vincent Matile. Acteur franco-suisse, il vit en Chine depuis 2015 et a tourné sur plus de 80 projets, principalement des séries télévisées. Il explique : « La plupart des acteurs commenceront à jouer de petits rôles dans des séries. Mais comme chaque série compte entre 30 et 40 épisodes, il y aura plus de 2 000 à 3 000 scènes par saison. Or 80 % des acteurs occidentaux devront se contenter d'en faire une dizaine. » Une situation forcément instable, à laquelle il faut ajouter le turn-over incessant des nouveaux venus dans cette profession dû au manque cruel d’un visa spécifique. Dès lors, un phénomène bien particulier s'est mis en place : les agents d’acteurs. Ils sont simplement honnis par ces derniers et peut-être pour de bonnes raisons. Car si en France chaque acteur et réalisateur possède un agent qui négociera ses contrats avec une commission convenue de 10 %, en Chine la situation est fort différente. Ces derniers peuvent prendre jusqu’à la moitié du salaire des acteurs comme commission. Quant aux émoluments, ils peuvent grandement varier selon le rôle, le projet, l’âge, la connaissance du mandarin et même… le pays d’origine. Un jeune figurant russe ou africain pourra ainsi recevoir près de 500 RMB par jour sur une série, là où un acteur occidental sinophone d’âge mûr pourra recevoir dix fois plus pour un film. Les plus hauts salaires monteraient même jusqu’à 10 000 yuans dans certaines situations assez rares. Cette différence de salaire ne doit pas faire oublier que si certains arrivent à en vivre à plein temps, d’autres ne peuvent qu’y voir un revenu d’appoint.

« Il faut accepter de commencer en bas de l’échelle et de prendre sur soi. »

Ainsi, la joie de se voir sur le petit écran peut être singulièrement compromise par des négociations salariales incessantes et les nombreux voyages nécessaires pour se rendre sur le plateau de tournage. C’est ainsi que certains acteurs comme Boris Orgogozo ont trouvé une autre voie. Après son arrivée en Chine en 1997 et avoir travaillé dans divers domaines (tourisme, industrie pharmaceutique, restauration) Boris tourne dans sa première série en 2010. Si le fait de travailler sur plusieurs projets lui a permis de découvrir des endroits resplendissants en Chine, l’opacité des sociétés de production et la dureté des conditions de travail lors des tournages a brisé son enthousiasme : « En Chine pour être acteur, il faut être fort mentalement, il m’est arrivé de tourner 24 heures d’affilée sans m’arrêter, et ce, alors que nous étions en pleine steppe dans la Mongolie-Intérieure. » Il s’est tourné alors vers une industrie naissante, le doublage. La Chine commence à vendre de plus en plus de programmes télévisés à destination des pays francophones. Au vu du nombre grandissant d’opportunités, il a co-fondé en 2018 avec trois autres Français FACE Prod, une société spécialisée dans le doublage sur Pékin.

Luc Bendza. DR

Opportunités nombreuses mais perspectives limitées

Il est vrai que pour moi, le job était loin d’être aussi éprouvant qu’un voyage en Mongolie-Intérieure, il n’en restait pas moins fatigant. Nous avions rendez-vous dans l’hôpital pékinois afin de tourner une scène censée se passer dans un centre hospitalier aux États-Unis, où les protagonistes chinois venus en vacances, devaient soudainement faire soigner l’un des leurs. Bien qu’ayant tourné un mois auparavant des scènes extérieures dans les rues de San-Francisco, il revenait moins cher à la production de tourner des scènes d’intérieur en Chine avec quelques figurants étrangers pour faire bonne figure. Dans notre équipe, la plupart n’avait jamais mis les pieds sur un tournage. On comptait une Malaisienne-Allemande, une Mexicaine, une Sud-Africaine, deux Polonais et votre serviteur. Très rapidement, le directeur de casting nous a donné nos rôles sur place, avec un choix limité de vêtements et d’accessoires. Étant grand et Français, j’ai dû jouer un docteur tout comme les deux autres filles européennes. Le Polonais et la Mexicaine étaient cantonnés à de simples quidams dans l’hôpital, pendant que la pauvre Sud-Africaine se retrouvait avec le rôle… de la femme de ménage.

En raison du peu de temps imparti pour la production et l’écriture des scénarios, les équipes créatives ne peuvent malheureusement que se rattacher à des clichés pour porter leur personnage à l’écran. Et s’il y a bien une part d’ombre aux rêves des acteurs francophones de Chine, c’est celle-ci: ils auront du mal à sortir de « leur emploi » et du type de personnage auquel ils « correspondent ». La jeune Cléo Luden regrette de ne pouvoir que « faire la belle » tandis que Vincent Matile ne reçoit que des propositions pour des rôles d’autorité (médecin, diplomate, militaire, CEO), quand il ne doit pas carrément jouer le méchant de service.

S’il y a bien une part d’ombre aux rêves des acteurs francophone en Chine, elle est ici : ils auront du mal à sortir de « leur emploi »

Mon tournage se termine tard dans la nuit. Nous sommes exténués par le nombre de prises qu’il a fallu pour juste trois valeurs de plans. Une réalité que peu de personnes extérieures à l’industrie du cinéma connaissent, et ce, qu’importe l’endroit du globe : pour chaque scène de film vue à l’écran, un nombre considérable de prises aura été fait. Ainsi, pour filmer l’équivalent de 45 secondes de ce film, il aura fallu près de 4 heures de tournage.

Cléo Luden. DR

Cependant, il était encore trop tôt pour plaindre les figurants, car la nuit allait encore être longue pour l’équipe technique. L’ensemble de la signalisation de l’hôpital ayant été transformée sous le regard inquiet du gardien des lieux, il leur a fallu tout de suite remettre en état de marche l’hôpital qui allait accueillir le public quelques heures plus tard. Peu enthousiasmés par ce tournage, la plupart des figurants ont été sans équivoque : ils ne retenteraient pas l’expérience. Le directeur de casting n’aura pourtant pas manqué de nous payer à l'instant même où nous quittions les lieux, par WeChat bien entendu. Quels conseils donner à ceux qui souhaitent travailler en Chine comme acteur ? Sur l’ensemble des acteurs rencontrés, deux choses sont constamment revenues. Tout d’abord, l’acteur se doit de travailler son mandarin afin de pouvoir communiquer avec les équipes de tournage. Ensuite, il faut surtout être patient et mettre son ego de côté ; encore selon Vincent Matile : « En Chine, les choses ne s’organisent pas à l’avance et il faut avoir la compréhension de ce fait. Nous ne sommes qu’un petit rouage ; si des problèmes surviennent ce n’est pas contre toi et il ne faut en aucun cas s’en offusquer. » Par ailleurs, tout prétendant acteur se devrait de garder en tête qu’en Chine, à la différence de la France, il est possible de faire rapidement des cachets sur n’importe quel type de projet audiovisuel. Un acteur « à succès » qui aura réussi, ne pourra prétendre qu’à un second rôle au cinéma, mais avec une vraie grande star chinoise.

Aladin FARRÉ est producteur et journaliste à Pékin. Fondateur de la société de production China Compass Productions, il anime aussi le podcast Middle Earth sur l'industrie culturelle chinoise.

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