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Les Chinois de plus en plus gros

2019-11-19 LE 9 Sacha Halter

La Chine est de plus en plus touchée par l’obésité. Comme en Occident, l’espace public y est traversé par un discours parfois culpabilisateur à destination des personnes en surpoids. L’obésité est pourtant davantage un symptôme de la pression subie dans un environnement urbain en ébullition.

L’existence d’un discours souvent culpabilisant

La Chine est devenue le pays qui comptait le plus de personnes en surpoids dans le monde en 2016. Des études montrent également qu’un enfant chinois sur quatre pourrait être obèse en 2030. Partout dans le monde, la génération née dans les années 1980 et 1990, (appelée aussigénération Y), est de plus en plus touchée par l’obésité. C’est aussi dorénavant le cas en Chine, où la forte croissance économique a bouleversé les modes de vie. L’obésité est une maladie qui se définit selon l’Organisation mondiale de la Santé comme une addiction à la nourriture. En tant qu’addiction, le surpoids est souvent assimilé à un manque d’hygiène de vie. La société préconise l’adoption d’un comportement responsable, à grand renfort de campagnes diffusées à la télévision et auxquelles participent les stars du cinéma, de la musique ou du sport. Les injonctions sont parfois discriminantes, surtout dans certaines publicités ou émissions de téléréalité. Dans les salles de sport chinoises, on peut désormais voir des slogans tels que « La minceur ou la mort ! » ou encore « Nous mangeons mais la balance nous surveille ! ». Le surpoids est ici la faute d’amateurs de gastronomie paresseux et de bons-vivants irresponsables.

Selon l’écrivain Liang Wendao, les Chinois ont adopté un comportement à risque avec la nourriture. Pour l’auteur de l’ouvrage Taste the taste phenomenon, l’obésité est la conséquence d’une tradition bien particulière. Du fait d’une histoire ancienne marquée par le labeur paysan et la privation, les Chinois considèrent le repas comme une preuve de richesse et de mérite, les incitant à régaler leurs convives et à manger au point de ne pas pouvoir finir les plats. « Chaque grain dans le bol est le résultat d’un dur labeur » dit l’adage. Selon Liang Wendao, c’est en partie pour cela que chaque occasion festive est marquée par une nourriture abondante et calorique, une récompense bien méritée, en particulier au moment du Nouvel An chinois. Autrement dit, le surpoids est le résultat d’habitudes qu’il s’agirait de tempérer.

Un problème d’argent et de temps disponible

L’obésité est pourtant surtout subie, et avant tout pour des raisons financières. C’est ce que démontre l’anthropologue américaine Laren Berlant, qui explique qu’on aurait en réalité affaire à un véritable discours dominant qui minimiserait le poids des inégalités dans l’accès à une alimentation de qualité. Dans un article intitulé Slow Death Sovereignty, Obesity, Lateral Agency et paru en 2007, la chercheuse de l’Université de Chicago démontrait que la nourriture la plus nocive pour la santé est souvent la moins chère et la plus répandue. Les classes populaires seraient en réalité contraintes de se contenter de la «malbouffe», tandis que les classes sociales les plus favorisées bénéficieraient d’une meilleure nutrition. L’obésité serait donc finalement le reflet d’un problème social.

L’étude menée par Laren Berlant souligne en outre que les classes moyennes supérieures disposeraient d’un atout considérable pour échapper au surpoids: le temps disponible. Lorsque l’on a du temps pour soi, on peut faire du sport, se consacrer à la cuisine ou encore cultiver une vie sociale plus riche. Autant d’éléments qui peuvent préserver des plaisirs strictement alimentaires.

Le temps disponible est une denrée rare en Chine, en attestent les scandales cette année autour des heures supplémentaires. (Cf. Le 9 n°18, juin 2019). C’est en partie pour cela que les applications de livraison de repas s’y développent rapidement. Meituan,le « Deliveroo chinois », a vu par exemple ses chiffres exploser ces dernières années. D’après les chiffres publiés en 2017 par ce leader chinois de la livraison de repas, la majorité de ses clients est composée de jeunes de moins de 30 ans. 23 millions de Chinois qui faisaient des heures supplémentaires après 19h ont fait appel à Meituan cette année-là. Un chiffre porté à 14 millions pour ceux travaillant après 21h. Enfin, 4 millions de personnes avaient acheté plus de 100 repas sur l’application, soit une moyenne de deux commandes par semaine.

Les nouvelles générations urbaines seraient donc particulièrement touchées. Les jeunes Chinois vivent désormais enfermés dans leurs appartements ou au bureau, la faute à une urbanisation foisonnante et à l’essor des nouvelles pratiques managériales. La pression de la vie quotidienne les conduit à sélectionner des plats caloriques et excitants, qui permettent de lutter contre la fatigue et l’anxiété. L’obésité est donc généralement associée à l’isolement social et au stress, autant de cercles vicieux sur lesquelles s’appuie l’industrie agro-alimentaire.

La faute aux stratégies des industriels

En tant que produit de consommation de masse, la nourriture doit augmenter les rendements et fidéliser le consommateur. Pour désigner cela, on parle parfois de la « junk-food », en référence aux drogues. Dans son ouvrage publié en 2017 et intitulé Anthropologist in the kitchen, l’écrivaine et anthropologue chinoise Zhuang Zuyi expliquait que le fait d’ajouter plus de sel, de matière grasse et de sucre dans les plats afin de les rendre plus appétissants, se diffuse largement parmi certains chefs cuisiniers chinois. Selon elle, le goût se standardise et finit par se perdre, permettant de tromper le consommateur. Ce problème avait récemment été relevé par le journal chinois d’investigation Curious Lab. Les indications « sans sucre » sur certaines portions de thé au lait étaient tout simplement fausses. Ainsi, des aliments a priori inoffensifs mais en réalité mauvais pour la santé favoriseraient l’addiction sans jamais éveiller les soupçons.

Les industries agro-alimentaires cibleraient également les jeunes urbains souffrant de mal-être ou d’anxiété. Selon une étude menée par l’OMS en 2009, le taux d’obésité de l’ensemble de la population chinoise a dépassé les 5 %, et même 20 % dans certaines grandes villes. La jeunesse chinoise a été marquée par l’essor du Coca-Cola, des pizzas ou du poulet frit. Ces produits très concentrés en sucre et en graisse fonctionnent comme un lot de consolation pour une vie sous pression. En clair, l’urbanisation et la société de consommation auront permis de manger certainement plus qu’avant, mais certainement pas mieux.

L’importance de ne pas négliger le moment du repas

Selon une étude menée par l’Université de Birmingham, notre sensation de faim est perturbée si nous sommes déconcentrés au moment du repas ou si nous sommes pressés par le temps. L’information de satiété parvient moins efficacement à notre cerveau lorsqu’il est distrait par la télévision ou anxieux à cause du travail, donnant donc l’illusion de ne pas avoir assez mangé. C’est aussi cela qui peut pousser à manger plus que nécessaire et ainsi augmenter le risque de développer de l’obésité.

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