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Belle gueule, bel avenir : en Chine comment la chirurgie esthétique change la vie

2019-12-31 LE 9 Shanshan Zhu

Les Chinois d'aujourd'hui vivent dans l’ère du « bienfait de faciès », par opposition au « délit de faciès ». C'est l'idée qu'avec un beau physique, une personne pourrait se voir ouvrir toutes les portes, que ce soit dans le monde professionnel ou personnel. Mais même acceptée, une discrimination reste une discrimination. Dans ce contexte, il n'est pas surprenant de voir les prémices d'une banalisation du culte de la beauté dont la chirurgie esthétique devient l'ultime recours.

« Ton visage est ton bol de riz »

Tous les Chinois connaissent l'adage « ton visage est ton bol de riz » ou « je mange grâce à ma valeur faciale », autrement dit, une personne gagne son pain grâce à son physique. Cela montre à quel point la beauté est importante dans la société chinoise et peut influencer les attitudes.

Cette attention portée au physique passe d'abord par les soins cosmétiques et le maquillage. Les jeunes Chinois citadins peuvent dépenser une fortune pour prendre soin de leur peau et acquérir les dernières nouveautés en maquillage. À l'instar de Sun Xi, jeune femme de 24 ans travaillant à Pékin, qui dépense en moyenne 100 € (environ 780 yuans) par mois en soins de la peau (visage et corps) et en maquillage. Même constat chez les hommes qui sont de plus en plus nombreux à utiliser les cosmétiques. Ils n'achètent sans doute pas les mêmes produits que les femmes mais tous ont un point commun : la lutte contre le vieillissement. Selon notre enquête, toutes les personnes sondées ayant entre 24 et 34 ans utilisent au moins un soin anti-âge, et ce quotidiennement et avant l'âge de 35 ans.

« Ton visage est ton bol de riz », autrement dit, une personne gagne son pain grâce à son physique.

Lorsque le maquillage ne suffit pas ou ne suffit plus, la chirurgie esthétique entre en jeu.

Selon une enquête de la Société internationale de chirurgie esthétique et plastique (ISAPS), la Chine est aujourd'hui le troisième plus grand pays en termes de quantité d'interventions en chirurgie esthétique au monde, passant de 2,7 millions de services en 2009 à 4,8 millions en 2013, enregistrant une croissance de 16,7 % par an et portant le chiffre à plus de 10 millions en 2019. Si la blépharoplastie [Ndlr : opération qui consiste à effectuer une incision sur la paupière supérieure de chaque œil de manière à créer un pli, donc une « double paupière » destinée à rendre les yeux plus grands] est devenue une opération ordinaire en Chine, d'autres interventions plus au moins importantes sont également pratiquées telles que la rhinoplastie (chirurgie du nez), le lifting (traitement des rides), la chirurgie des mâchoires, etc. L'objectif étant de se rapprocher des canons de beauté appréciés en Chine et plus généralement en Asie de l'Est, en formant un visage en « V », un nez relevé (au niveau de l'arrête) et de grands yeux. Selon le rapport de Gengmei, une application de réseau social chinois spécialisée dans la chirurgie esthétique, les formes de visages telles que « visage d’elfe », « visage de supermodel », « visage de poisson-chat », « visage de manga », « visage coup de foudre » ou encore « visage blasé » sont devenues des options très populaires parmi les jeunes qui recherchent une reconstruction faciale.

Bien que la société chinoise accepte de plus en plus la chirurgie esthétique, des avis opposés s'élèvent contre cette attitude jugée superficielle et manquant de naturel. Les critiques les plus véhémentes comparent la chirurgie esthétique à la tromperie et la perte de pureté. Les avis en faveur considèrent que cela fait partie des libertés individuelles. Admettre ses défauts relève du courage et vouloir les corriger est humain. Ces derniers défendent l'idée qu'il faut faire des efforts pour obtenir ce que d'autres personnes ont par naissance et que la chirurgie permet dans ce cas de réparer une inégalité.

Plus beaux donc plus heureux ?

L’idée que la beauté d’une personne ait un impact direct sur sa vie et la chance n’est pas nouvelle. Des recherches portant sur l’existence d’un biais basé sur l’apparence dans le domaine du recrutement professionnel dans le monde entier ont révélé que la beauté physique des candidats influençait de manière positive leur recherche d’emploi. C'est ce que rapporte le web magazine chinois That's Mag dans un article paru en août dernier. La concurrence sur le marché du travail en Chine ne faisant que s’intensifier, il apparaît naturel que les jeunes diplômés soient prêts à « claquer » de l’argent dans la chirurgie esthétique afin d’améliorer leurs chances de faire bonne impression lors d’entretiens d’embauche. C’est une cruelle vérité, un secret de polichinelle, une injustice pointée du doigt par la Youtubeuse et experte en technologie basée à Shenzhen, Naomi Wu, qui reconnaît que la beauté a un effet indéniable sur la façon dont une personne est perçue par les autres. Et d’une certaine manière, elle peut prédéterminer la façon dont on est traité et la façon que l’on a de se considérer. Au fond, cela induit l’idée que la beauté peut déterminer les opportunités rencontrées dans la vie et les succès qui en découlent. « La chirurgie plastique permet aux personnes studieuses et qui travaillent dur de ne pas perdre contre celles qui sont belles de naissance ».

Il n’est donc pas étonnant que l’âge auquel les Chinois ont recours à la chirurgie tende à baisser. Selon les chiffres collectés par Gengmei, 54 % des personnes qui ont eu recours à la chirurgie plastique en 2018 avaient moins de 28 ans, parmi lesquelles 8 % sont nées après 2000, ce qui représente environ 1,75 million de personnes. Cette « normalisation », la chirurgienne plastique de 57 ans, Ma Lanhua, basée à Pékin, l'a constatée de ses propres yeux : si, en 1987, elle effectuait 3 blépharoplasties supérieures par mois, ce nombre est passé à environ 5 par jour en 2017. À cette croissance fulgurante du nombre d'opérations s'ajoute le fait qu'aujourd'hui, les jeunes filles et jeunes femmes viennent au cabinet accompagnées de leurs parents alors que dans les années 80, ce type d'intervention était réalisé presque dans le secret.

Les femmes qui ont recours à la blépharoplastie, sont de plus en plus jeunes, soutenues par des parents prêts à dépenser plusieurs milliers de yuans pour que leur fille soit plus séduisante.

« Je me suis fait faire une double paupière à 20 ans quand j'étais à l'université. Si j'avais pu, je l'aurais fait plus tôt mais on avait des règles très strictes au lycée. On ne pouvait pas porter de bijoux, ni de vêtements voyants, ni avoir de coupe de cheveux originale », nous explique Xiaomi, une chinoise installée à Paris depuis 8 ans. À la question de savoir si cette modification physique a changé sa vie, elle acquiesce : « Oui, j'ai vu une grande différence, notamment dans le regard des hommes. À l'université, davantage de garçons sont venus vers moi, ce qui ne m'était pas arrivé avant la blépharoplastie. Peut-être que c'est parce que je me sentais plus belle et que j'étais plus sûre de moi. En tout cas, j'ai senti la différence. »

En effet, en Chine, le port de l'uniforme (en réalité des survêtements aux couleurs et au logo de l'école) est de mise depuis le primaire jusqu'au lycée. [Ndlr : selon les régions et les villes, il peut y avoir quelques exceptions mais c'est une disposition assez généralisée dans le pays.] Les règles sur l'apparence des élèves tendent vers l'uniformisation : il est interdit de porter des bijoux, de se teindre les cheveux ou d'avoir une frange (sauf si elle est très courte de sorte à ne pas cacher les yeux ou une partie du visage). Côté garçons, il leur est imposé d'avoir les cheveux courts (mais pas tête rase), il leur est interdit de porter la moustache ou une barbe et ils n'ont pas le droit de customiser leur uniforme. Côté filles, les cheveux longs sont admis mais à porter dégagés ou attachés ; pas de maquillage ni de vernis ; pas de mini-jupe ou de short et les vêtements trop voyants doivent être portés sous l'uniforme. Mais après douze années d'interdits et de conformisme, la recherche de « beauté » ne serait-elle pas finalement une recherche d'originalité ?

La chirurgie au service des diktats de beauté ?

Les chirurgiens chinois expliquent que le nombre de blépharoplasties ont grimpé en flèche depuis les dix dernières années en raison de la hausse des revenus, d'une meilleure acceptation sociale et des canons de beauté qui favorisent les grands yeux. Et pendant ce temps là, les patientes, car ce sont les femmes qui ont recours majoritairement à la blépharoplastie, sont de plus en plus jeunes, soutenues par des parents qui sont prêts à dépenser plusieurs milliers de yuans pour que leur fille soit plus séduisante. À l'instar de Sharon Lu, une jeune femme de 23 ans diplômée de Pékin, qui, « motivée par une impulsion soudaine », décide de rendre ses yeux plus grands et plus brillants, comme le rapporte le South China Morning Post dans un article paru en 2017. Pour Sharon Lu, ce fut aussi facile de changer de paupière que d'avoir une nouvelle coupe de cheveux. « Beaucoup de mes amis l'ont fait, c'est tout à fait normal ».

Mais comme pour la mode, ce qui est considéré comme la « meilleure » double paupière change avec le temps. Ainsi les chirurgiens chinois expliquent-ils que le prétendu style « européen », caractérisé par un large pli sur la paupière était populaire dans les années 1990 lorsque l'opération venait de faire son entrée en Chine. Plus tard, c'est le style coréen – un pli plus fin – avec un effet plus discret, qui était recherché. « Les gens sont plus rationnels de nos jours, explique Ma Lanhua, ils veulent davantage ce qui leur correspond le mieux et veulent avoir leur propre style ».

Une beauté à la chinoise

Qui décide de ce qui est beau ? Comment savoir si l'envie de changer de frimousse est un désir personnel profond ou l'influence de diktats de beauté ?

Selon Alfred Leung, alias Haeppy de son nom de YouTubeur sur We Fancy, une idée fausse circule sur la chirurgie esthétique, notamment en Corée du sud, selon laquelle les Coréens auraient recours à la chirurgie pour ressembler davantage aux Occidentaux. « La peau blanche a toujours été un critère de beauté non seulement en Asie de l'Est mais dans toute l'Asie, basé sur le fait qu'une peau claire est synonyme de richesse car la personne ne travaille pas dans les champs. De même pour la "double paupière" tant recherchée en Chine, parce que c'est une particularité physique rare et parce que cela crée visuellement des yeux plus grands ».

Sur ce point, le docteur américain, Robert Flowers, à qui l'on attribue notamment la popularisation de la blépharoplastie aux États-Unis, abonde dans ce sens. Pour lui, les Asiatiques qui ont recours à cette intervention souhaitent avant tout devenir de beaux Asiatiques, a-t-il expliqué dans un article de Business Insider. C'est donc davantage par comparaison à d'autres Chinois ou Asiatiques que cette injonction est si puissante. Notion corroborée par le chirurgien plastique chinois Li Binbin, qui a expliqué, dans un article de South China Morning Post : « La majorité des Chinois n'ont pas de grands yeux, c'est pourquoi les gens veulent tellement avoir une double paupière. »

Dans une société largement uniforme où le marché de l'amour et celui de l'emploi connaissent une concurrence féroce, la beauté ne serait-elle pas finalement le dernier bastion de l’individualité, là où celle-ci peut se démarquer?

Illustrations : Wilson Chen

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