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Chez toi ou chez moi ? Comment le Nouvel An divise les couples chinois

2020-01-28 Le 9 Kavian Royai

Conséquence de la politique de l'enfant unique, les jeunes couples chinois doivent accepter de se séparer pour passer le Nouvel An en famille ou bien de laisser leurs parents fêter le réveillon seuls. Volonté de suivre les traditions et de faire preuve de piété filiale contre désir de vivre une vie de couple moderne et égalitaire : en Chine au XXIe siècle, avec le printemps vient parfois la discorde.

« Cette année on passe le Nouvel An chez moi, sinon je demande le divorce »

Su Chen est mariée depuis quatre ans. Quatre ans qu'elle passe chaque Nouvel An avec son mari et les parents de celui-ci, quatre ans à subir les humeurs de ses beaux-parents, avec qui ils vivent. Quatre réveillons à ne passer que quelques minutes avec ses propres parents en vidéo, à feindre un bonheur niais devant la caméra de son smartphone pour ne pas les inquiéter, pour ensuite verser quelques larmes après avoir raccroché. Ils s'étaient pourtant bien mis d'accord dès le début de leur mariage : une année sur deux, on tourne. Une fois chez toi, une fois chez moi.

Or chaque année, c'est la même chose, les excuses fusent : lui non plus ne peut pas se résigner à laisser ses propres géniteurs seuls pour le réveillon : d'ailleurs qu'est-ce qu'ils diraient eux aussi ? Et puis la ville natale de Su Chen est si éloignée… des heures de train et de bus qui suivront des heures de queues au guichet, au milieu d'une concurrence impitoyable afin de tenter de n'obtenir souvent qu'un pauvre billet en classe « debout » pour se rendre à l'autre bout du continent chinois… Et Su Chen de finalement s’entendre rétorquer : « Tu n'as qu'à retourner chez ta mère le 2 [c'est-à-dire, le 2ème jour de la nouvelle année, une fois le réveillon passé] ! Les billets seront plus faciles à acheter et il y aura moins de monde sur les routes. » Mais cette fois, pour Su Chen, cela suffit. À quoi bon s'être mariée sans un peu de concessions de la part de son conjoint et de sa belle-famille ? Elle a pris sa décision : ce sera chez elle, sinon le divorce.

L'histoire vous paraît grotesque ? Le dilemme pourtant facilement résoluble ? Ne riez pas : statistiquement et depuis plusieurs années, la période qui suit les vacances de Nouvel An enregistre un pic de divorces dans le pays, soit 2,4 fois plus de divorces qu'en moyenne sur l'année. Bien que ces divorces apparaissent plutôt comme des décisions complexes mûrement réfléchies (on choisira de divorcer plutôt après les fêtes en pensant aux enfants), certains médias chinois ne peuvent pas s'empêcher de mettre le débat conjugal sur le lieu de célébration parmi les causes principales de ce chiffre.

Le Nouvel An chinois, bastion de traditions obsolètes ?

L'histoire de Su Chen n'est qu'un témoignage parmi tant d'autres sur le net (ici article de 2019, sur un blog « Baijiahao »). Depuis un ou deux ans, la situation fait largement débat en Chine au point d'être souvent rapportée dans les médias comme un vrai sujet de société. Car en effet, derrière ces petits soucis conjugaux en apparence anodins, se

cache le poids de traditions dont le Nouvel An demeure le bastion : en Chine, la famille de l'époux prime encore trop souvent sur celle de l'épouse.

En Chine, la famille de l'époux prime

encore trop souvent sur celle de l'épouse.

Inutile de rappeler que le Nouvel An chinois, ou fête du Printemps, constitue la festivité chinoise de l'année la plus importante. Fête de famille par excellence, elle dure 15 jours à compter du 1er jour de l'année lunaire (tombant cette année le 25 janvier), et le fameux réveillon en constitue bien sûr le moment clé.

La fête du Printemps, aujourd'hui encore, obéit à un protocole bien défini : le réveillon se passe d'abord en famille chez le mari. Le 1er, souvent le 2ème jour aussi, sont dédiés à l'échange de vœux entre membres de la famille proche… du mari, évidemment. Ce n'est qu'au 2ème ou 3ème jour que l'épouse, accompagnée de l'époux qui doit aussi exprimer ses vœux envers ses beaux-parents, retourne alors faire une visite à sa famille. Cette tâche accomplie, les jours qui suivent sont plus libres, en général rythmés par des visites aux proches plus éloignés, aux amis. Ceci jusqu'au 15ème jour, dernier des festivités, appelé aussi fête des Lanternes, où les familles se réunissent pour admirer les illuminations traditionnelles de fin de Nouvel An (et manger de délicieuses boulettes de riz au sésame, les tangyuan).

Le couple chinois plus égalitaire

Ce protocole était dicté par un usage largement accepté : en se mariant, la jeune épouse quittait sa famille pour entrer dans celle de son conjoint. Ainsi : la famille du mari primait sur celle de l'épouse et il était normal pour l’épouse de passer chaque réveillon en priorité avec la famille du mari. Mais à l'heure où les jeunes Chinois naissent sans fratries, conséquences de près de 40 années de politique de l'enfant unique, ne pas rentrer au « bercail », c'est laisser ses vieux parents passer seuls le réveillon, et risquer de ne pas faire preuve de piété filiale.

Autre conséquence du planning familial : le fait d'être enfant unique place de facto les sexes dans une situation d'égalité. Mariées ou pas, les parents qui n'ont qu'une fille, ne peuvent se résoudre à la laisser complètement partir de la famille. Ils comptent bien sur celle-ci pour s'occuper de leurs vieux jours, laissant la jeune fille grandir dans ces conceptions quelque peu nouvelles. Enfin, l'air du temps est à l'égalité des sexes. Mais si les femmes ne « sortent » donc plus totalement de leur famille après l'hyménée aujourd'hui, malgré tout, le poids des traditions pousse encore maris et femmes à négocier chaque année afin de déterminer où passer le réveillon, d'où les frictions.

Nouvelles façons de célébrer

Les temps changent : les jeunes couples sont désormais de plus en plus nombreux à être conciliants pendant les fêtes. Alterner ou passer tous ensemble (famille et belle-famille) le Nouvel An se popularise. D'ailleurs, le restaurant, lieu qui convient le mieux aux banquets familiaux, devient de plus en plus plébiscité. Les centres-villes, il y a encore quelques années assoupis durant la période de fête, sont désormais animés par les restaurants et hôtels qui y font parfois leur meilleur chiffre de l'année (Sina.com).

Mais ces nouvelles manières de passer du temps ensemble rencontrent toujours de gros obstacles. Le premier est logistique : de par la taille du pays, mais aussi notamment du fait du système éducatif, qui peut vous envoyer faire vos études loin de chez vous, des milliers de kilomètres peuvent séparer les familles. Or le Nouvel An constitue en Chine, cette année encore, la plus grande migration annuelle humaine du monde. En 2019, selon le Quotidien du peuple, les systèmes ferroviaire et aérien ont dû absorber le choc de près de 500 millions de passagers en 40 jours. Dans ce rush printanier, il est toujours compliqué de se procurer un billet pour aller dans une autre province. Le deuxième est culturel. Quand on parcourt 1 000 km, même à l'intérieur d'un même pays, le choc culturel est bien présent aussi. Le net chinois regorge de commentaires très drôles à ce sujet : « La première fois que je suis allée dans le sud passer le Nouvel An avec mon mari, j'ai vomi » ; « Franchement, je préfère passer le Nouvel An chez moi dans le nord, où les maisons sont équipées en chauffage » ; « C'est le Nouvel An, il fait 16 degré et je me les gèle ! J'aurais dû amener un radiateur. Allô, on est bien dans le Sud ? » ; « Dans le nord au Nouvel An, on passe son temps à manger des raviolis et je déteste ça... »

Habitudes alimentaires, différences de température, disputes conjugales, embouteillages et voyages éreintants, manque de temps ou besoin d'éviter la pression familiale... De nos jours, certains jeunes ont trouvé la parade et choisissent de passer les fêtes à l'étranger, parfois en solo : « Les vacances, je n'en ai qu'une fois au Nouvel An, alors il ne faut surtout pas les gaspiller », explique Wawa sur le site jianshu.com, partie seule en excursion à Taïwan. « Je fais ce que j'aime, c'est plus relaxant », répond Wukong, parti faire de la plongée avec des amis en Thaïlande. « Au Nouvel An, à part se goinfrer et jouer au mahjong en famille, il n'y a rien à faire. C'est nul », affirme Ezi, en Thaïlande elle aussi, et avec son époux. À peine un mois après Noël, ça vous parle ?

Photo © QU Honglun / CNS

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