menu
menu
seacher

Coronavirus : le retour du « péril jaune » ?

2020-02-05 Chine-info Emmanuel Lincot

Entre méfiance et racisme, le sentiment antichinois se propage en Europe. L'épidémie qui touche en priorité la mégalopole de Wuhan et la province chinoise du Hubei réveille des amalgames, des clichés et des comportements racistes qui en inquiètent plus d'un, en particulier les communautés asiatiques européennes, qu'elles soient chinoises ou non. Sur Twitter, de nombreux internautes francophones ne résidant pas en Chine simulent par exemple l'inquiétude d'avoir vu tousser «un Chinois» dans un métro, un bus ou dans la rue, avec des tons qui varient, entre l'ironie et la parole raciste.

Photo : capture d'écran

Ainsi, en Seine-Saint-Denis, dans le nord de la région parisienne, des élèves d’origine asiatique ont été stigmatisés par leurs camarades de classe. Des responsables associatifs font part de leur désarroi. Interrogé récemment par Alexandre Habay dans La Matinale, Sacha Lin-Jung, responsable au sein de l’association des Chinois résidant en France, relève que le nombre de témoignages est en augmentation constante. Il évoque notamment le cas d'une personne qui dit s'être fait exclure d'un train bondé par deux individus ou celui d'un père de famille qui suggère à son enfant de s'éloigner d'une personne d'origine asiatique. Ces comportements problématiques ne se cantonnent néanmoins pas à la France. Le 27 janvier, Sam Phan, un étudiant en traduction à l'Université de Manchester, britannique mais d'origine est-asiatique, publiait un billet d'opinion dans le Guardian, où il expliquait le climat délétère imposé à sa communauté. Dans son texte, Sam Phan raconte les remarques tendancieuses de passants qu'il a entendues dans les rues de Londres. A bord d'un train, il surprend la discussion d'un groupe où un individu conseille à ses amis « de ne pas se rendre à Chinatown » car ils avaient « cette maladie ». Dans le milieu médiatique, plusieurs publications ont aussi été épinglées pour des propos jugés racistes à l'encontre des Asiatiques dans leur globalité. Le journal français Courrier Picard a ainsi provoqué une vague de protestations quand il a présenté sa une du dimanche 26 janvier intitulée Alerte Jaune. Dans ce numéro, l'éditorial, titré La menace jaune ? a aussi posé son lot de problèmes. Le jour d'après, le quotidien présentait des excuses à ses lecteurs. Les réseaux sociaux ne sont pas évidemment pas en reste. De nombreuses personnes évoquent sur internet « une punition divine » infligée à une population « cruelle envers les animaux » et « manquant sensiblement d'hygiène ». Montages grossiers et images décontextualisées montrent la population de Wuhan censée dévorer des chauves-souris, des serpents, des rats et d'autres animaux sauvages. Le commentaire accompagnant la publication sur Facebook de ces images affirme qu'il s'agit d'un marché de la ville de Wuhan. Les services Fact-checking de l'AFP ont depuis démenti cette information en prouvant que la vidéo provenait de l'île indonésienne des Célèbes.

Photo : Facebook

Ces préjugés s’accompagnent de réactions totalement irrationnelles. La psychose autour des aliments, légumes, ingrédients nécessaires pour les recettes de traiteurs chinois en est la parfaite illustration. Pour rétablir la confiance avec ses clients, un traiteur asiatique parisien a placardé sur sa vitrine cette affiche prophylactique : « nos produits chinois sont fabriqués en France ». Ces craintes sont en réalité fort anciennes et n’en demeurent pas moins profondément ancrées dans les mentalités européennes. Faut-il rappeler que jusqu’en 1928, se lisait à l’entrée de l’un des plus anciens parcs de Shanghai « Interdit aux chiens et aux Chinois » ? Faut-il également rappeler que dans Le Tour de France par deux enfants, véritable best-seller à usage des écoliers dans la France de la IIIe République, figurait une illustration de quatre races d’hommes – blanche, rouge, jaune, noire – non sans rappeler que la race blanche était « la plus parfaite des races humaines ». Par-delà l’Hexagone, gravures, dessins puis photographies d’individus de cultures et de civilisations différentes accompagnaient la littérature d’exploration et de voyage. Utilisées à des fins propagandistes pour servir les ambitions coloniales et impériales des métropoles, ces images étaient également exploitées comme éléments de démonstration lorsque le racisme prétendait se fonder sur des bases scientifiques. Il n’y a pas si longtemps, la simple curiosité européenne pour la Chine se muait vite en fascination morbide, et des images finissaient par donner corps aux préjugés sur la cruauté raffinée des Chinois, en un mot, sur leur archaïsme. L’appréhension que la Chine suscitait alors était née de tout un contexte. Plongeant dans une confusion générale, la Chine était en proie à la famine et aux exactions que commettaient Seigneurs de la guerre et « marchands d’hommes » ou de prostituées liés à la pègre. Entre phantasme et réalité, un imaginaire fait de tortures et de mandarins aux ongles crochus s’étendait du domaine littéraire ou musical à celui de l’imagerie populaire.

Le Jardin des supplices (1899) d’Octave Mirbeau, paraissant au plus fort de l’affaire Dreyfus, ou bien encore Turandot (1926), opéra de Puccini où trois bourreaux chinois chantent leurs hauts faits et exaltent la cruauté au rang d’un art en témoignent encore. Ces œuvres faisaient écho aux scènes d’exécutions par démembrement que photographiaient, jusqu’à leur abolition en 1905, des voyageurs occidentaux dans les rues de Pékin. Ces clichés pénétraient, sous la forme de cartes postales, dans un très grand nombre de foyers français et européens. Symptomatique fut l’apparition, au début du siècle dernier, du terme « supplice chinois » dans le Grand Larousse. L’ensemble de ces faits concourent à la renaissance d’un mythe : le « péril jaune ». On le croyait mort. Erreur : le coronavirus en est aujourd’hui le principal colporteur.

A lire aussi:

Newsletter

Inscrivez-vous pour recevoir la newsletter de Chine-info !

Commentaires

Rentrez votre adresse e-mail pour laisser un commentaire.