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Un tatouage qui libère la parole des femmes chinoises

2020-05-21 Chine-info HU Wenyan

« ‘Jeunes filles, levez-vous et combattez comme des garçons.’ J’entends souvent ce slogan. Il est censé encourager les femmes, pourtant, sans les mettre sur le même pied d’égalité que les hommes. » C’est l’un des messages qu’a reçus Ling Meng, tatoueuse chinoise de 28 ans, qui a lancé début avril le projet Find Female’s Feelings Forever. Inspirée par les rêves et histoires intimes des internautes sur leurs expériences du féminin, Meng transforme ces récits en art graphique puis en tatouages. En les publiant, elle espère ainsi sensibiliser un plus large public sur la condition féminine en Chine.

Une partie des oeuvres graphiques du projet © Compte officiel 11km

Une initiative qui donne voix aux murmures des femmes

Basée à Chengdu, dans le centre-ouest de la Chine, Ling Meng doit sa renommée dans le milieu du tatouage par son style minimaliste. Les jeunes femmes sont nombreuses à s’engouffrer dans son atelier 11 km pour un tatouage personnalisé. Telle la cliente qui a voulu graver un utérus sur sa peau, au moment où sa propre mère a été obligée de retirer le sien. « Elle me disait que cet utérus tatoué était bien la seule maison dont elle était propriétaire. Pour elle, l’ablation de l’utérus est semblable à la démolition de son logement », nous confie Ling Meng, bouleversée par ce récit.

Ling Meng, tatoueuse basée à Chengdu © Ling Meng

Par son travail, Ling Meng en a entendu des histoires. Durant les séances de tatouage, les clients se confient et l’artiste mesure l’importance du partage d’expériences et de récits intimes. Pour beaucoup, parler et trouver une oreille attentive les aide à reprendre confiance en eux. C’est ainsi qu’elle a eu envie de lancer ce projet pour donner la voix aux gens ordinaires, dont les indignations sont souvent invisibilisées. Pour concrétiser ce projet, l'explosion du Covid-19 a servi d'accélérateur : « En pleine épidémie, la vie paraît plus précieuse que jamais. Il fallait que je saisisse le moment présent pour mener à bien ce projet qui me tenait à coeur. »

Sur fond d'épidémie, sa démarche est loin d'être un cas isolé. Source d'incertitude et d’inquiétude, le Covid-19 a favorisé l'émergence d’initiatives citoyennes, surtout parmi les jeunes en Chine. Selon le Livre blanc sur les initiatives solidaires des jeunes durant l’épidémie, publié par les associations BottleDream et SK Sunny, plus de trois quarts des projets, du partage d’informations vérifiées aux secours psychologiques, ont été lancés par des personnes de moins de 30 ans, dont une majorité de femmes.

Être femme en Chine : un défi de chaque instant

Toute petite déjà, Ling Meng avait pris conscience d’une différence genrée dans la construction identitaire : « On nous a toujours dit que les garçons aiment le bleu et les filles aiment le rose. » Une remarque partagée par Tengjing Meimei, participante du projet qui lui a fait part de son envie de se débarrasser du fardeau imposé par le genre, l’âge et l’identité. Pour elle, « les garçons ne sont pas obligés de faire le premier pas en séduction et les filles n’ont pas l’exclusivité de porter des robes. » Ainsi, sous les pinceaux de Ling Meng, se dévoilent une fille et un garçon se fondant dans une même robe et qui dansent ensemble.

Le message de Tengjing Meimei transformé en art graphique © Ling Meng

Depuis le lancement du projet, Ling Meng a déjà reçu une vingtaine d’histoires, dont une célibataire de 30 ans à la recherche de l’amour, une femme DINK (acronyme de l’anglais double income no kids, qui signifie « un couple ayant deux revenus et pas d’enfant ») troublée par un rêve dans lequel elle était enceinte, ou encore une lesbienne qui rêve de pouvoir prendre son amoureuse dans les bras…

L’artiste regrette notamment que même si les jeunes femmes d’aujourd’hui sont plus libérées et féministes que sa génération, la société et la culture mainstream continuent de favoriser les stéréotypes de genre. Comme en témoigne la dernière saison de l'émission de survie, Idol Producer, qui sélectionne 9 filles parmi une centaine d’apprenties de studios de divertissements pour former un nouveau groupe d’idols. Très populaire auprès de la génération Z en Chine, ce genre de télé-réalité est en passe de devenir un phénomène de société, tout en renforçant le monopole des normes esthétiques et le culte de la beauté, selon certains observateurs de l'industrie. Spectatrice de ce show, Ling Meng nous confie également son inquiétude : « baignés dans des émissions pareilles, les adolescents se forgeront-ils une vision pertinente du genre dans le future ? »

Affiche de la nouvelle saison de Idol Producer © Compte officiel Idol Producer

Entre misogynie et féminisme, la condition des jeunes femmes interpelle

Alors que le pays poursuit son déconfinement, les affaires de viols repassent au premier plan du paysage médiatique. Fin mars, l’affaire de la « Nth Room », un réseau d’exploitation sexuelle dont les vidéos ont été partagées sur une application en Corée du Sud, a également secoué la Chine. Les Chinois se sont à peine posés la question « Est-ce que cela peut se produire chez nous ? » qu’un scandale sexuel a éclaté sur leur propre sol : début avril, une fille aujourd'hui âgée de 18 ans accusait son père adoptif, un avocat fringant, de l’avoir violée à plusieurs reprises lorsqu’elle n’avait que 14 ans. Entre indignation et impuissance, la société chinoise se met à s’interroger sur la condition des jeunes filles dans les pays asiatiques, dont beaucoup sont encore marqués par la culture du patriarcat et une misogynie bien ancrée.

Une partie des oeuvres du projet © Ling Meng

Bouleversée par ces affaires de violences sexuelles, une femme partage ses réflexions dans un message envoyé à Ling Meng : « Chez nous, le sexe est trop tabou pour que les femmes violées parlent. Pourtant il faut toujours regarder la peur en face. C’est ainsi que nous pouvons vaincre le diable. »

Si le scandal de la « Nth Room » a été révélée, c’est justement grâce à l’excellente enquête menée par deux journalistes coréennes. Un détail souvent minimisé. Pour souligner ce fait, Ling Meng n’hésite pas à pousser ses analyses plus loin : la violence sexuelle, présente aussi bien en Chine que dans le reste du monde, est bien un phénomène de société qui nous concerne tous et qui va au-delà du genre. « Mais dans la lutte contre ce fléau pourquoi il n’y a que des figures féminines ? » soupire-t-elle.


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