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Patronyme ou matronyme? La question qui soulève les passions chinoises

2020-05-22 Chine-info Hu Wenyan

Entre traditions confucéennes et nouvelles mœurs, le choix du nom de famille d'un enfant n’a jamais autant divisé l’opinion publique chinoise qu’aujourd’hui. Nourries de passions et de dérapages, les controverses jettent également une lumière crue sur la violence des réseaux sociaux et le tumulte des mouvements féministes dans l’Empire du Milieu.

La première fête des mères* pour la star du Web chinoise Jiang Yilei, alias Papi Jiang, est un véritable cauchemar. Ce 10 mai, fidèle à son franc-parler, l’humoriste et influenceuse de 33 ans se plaignait sur son compte Weibo, le Twitter chinois, d’être mère. Elle a également posté une photo d’elle avec son nouveau-né dans les bras. Suite à cette publication, une blogueuse féministe a très vite fait remarquer que l’enfant ne portait pas son nom, ce qui en soi n’est pas un problème. Seulement, la star du web était connue pour ses positions féministes dans le passé. Cette révélation a donc été perçue par ses fans comme une trahison de son statut de « femme indépendante » : plusieurs internautes n’ont pas hésité à qualifier la star d’« âne mariée » (婚驴 hun lü, insulte pour désigner les femmes qui se sacrifient pour leur famille) et d’« instrument de reproduction ». Cette chasse aux sorcières a électrisé les débats aussi bien sur le choix du nom de famille d'un enfant que sur les mouvements féministes, déjà en ébullition dans le pays.

Capture d’écran du post Weibo de Papi Jiang ayant déclenché la polémique

Traduction : À l’époque, je trouvais fatigant les révisions pour passer en Master. Ensuite, je trouvais les études de Master fatigants. Plus tard, quand j’ai commencé à faire beaucoup de vidéo, cela devenait fatigant. Ensuite, c’était épuisant de faire des brainstorming jusque très tard le soir. Une fois habituée à faire des nuits blanches, je trouvais fatigant d’être en déplacement. Par la suite, je trouvais les tournages [de films] plus fatigants que les déplacements. Après les tournages, je me disais que finalement, concevoir les vidéos était bien plus fatigant. Etc., etc.

Aujourd’hui, je découvre que rien n’est plus fatigant que d’être mère. #BonneFête à toutes les mères. Bon courage à nous !

« Le choix du nom de famille d'un enfant est-il si important ? » Publiée sur la plateforme Weibo, cette question a récolté plus de 12 000 réponses. Si le sujet divise, une grande partie des internautes soutiennent Papi Jiang tout en soulignant l’importance du choix du matronyme porté par l’enfant dans les combats pour l’égalité homme-femme. Un sujet brûlant qui menace d’enflammer à tout instant les presses locales. « Le vrai féminisme n’est pas celui qui appelle à une révolte des femmes contre les hommes », avertit ainsi le quotidien pékinois Xinjingbao.

Selon la sociologue et sexologue chinoise Li Yinhe, si l’« Affaire Papi Jiang » a ainsi éclaté au grand jour, c’est surtout dû à l'émergence de la prise de conscience féministe dans la société chinoise. Mais cette pionnière des études de genres en Chine juge que le choix du nom de famille d'un enfant reste un détail et que certains internautes sont allés trop loin. « Nous mesurons l'égalité des sexes au sein des couples surtout à travers la façon dont ils font des décisions ensemble. Donc mieux vaut se concentrer sur l’essentiel que l’accessoire », estime-t-elle. (Huanqiu Shibao)

Ce n’est pas la première fois que ce sujet bouleverse le paysage médiatique en Chine. En ce début avril, l’affaire d’une Chinoise qui s’est séparée de son mari parce qu’il avait refusé que leur enfant porte son nom, avait fait grand bruit sur les réseaux sociaux. En Chine, si la loi permet aux enfants de porter aussi bien le nom du père que celui de la mère, dans la vie, le choix du nom patronyme s’impose. Selon la tradition chinoise, l’une des missions de l’homme est de perpétuer la lignée familiale. Le port du patronyme de la descendance relève de la responsabilité et de la dignité des pères de familles dans la conscience collective du pays. C’est pourquoi ils cèdent rarement cet acquis historique et symbolique à leur épouse.

Pourtant, derrière le regain de polémique autour de ce sujet, se cache surtout une nouvelle configuration économique et démographique en Chine. Chez la nouvelle génération de parents, souvent eux-mêmes enfants uniques, les femmes partagent les mêmes charges financières que leur mari, à quoi s’ajoutent une importante charge mentale (éducation des enfants, les tâches ménagères et administratives) qui incombent surtout aux femmes. Selon le Journal des Femmes, dans ces conditions-là, la revendication des femmes à ce que leur enfant porte leur nom paraît légitime. Pour enfoncer le clou, depuis que la Chine a mis fin à sa politique de l’enfant unique en 2015, le pays connaît un véritable baby-boom du deuxième enfant, et beaucoup de mères se battent pour que le cadet porte leur nom. Et pour un enfant qui porte le nom de la mère, que se passerait-il ? Dans l'hypothèse la plus pessimiste, il devra tout au plus subir les moqueries à l’école ou de ragots dans son dos.

Si ce débat marque le point de clivage du féminisme chinois, l’essentiel est peut-être ailleurs. « Le jour où on peut choisir, sans précautions particulières, notre nom de famille, ce débat n’aurait plus d’importance », philosophe un internaute sur le site d’actualité The Paper.

*En Chine, la fête des mères est célébrée chaque année le deuxième dimanche du mois de mai. Cette année, elle a eu lieu le 10 mai 2020.

Photo ©Pexels

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