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La montée des Business schools chinoises

2020-06-05 Le 9 Kavian Royai

Un diplôme d’une université chinoise peut-il constituer un plus aujourd’hui ? Dans nos derniers numéros du 9 consacrés à l’éducation, ces questions avaient reçu une réponse nuancée. Mais quid des écoles de commerce ? À l’heure où l’Asie commence à se tailler une belle part dans les classements internationaux de MBA (Master of Business Administration), la question paraît de plus en plus pertinente. Savoir si l’on veut faire carrière en Asie ou ailleurs sera l’élément clé du succès de la démarche.

Je parle chinois … et si je faisais un MBA en Chine ?

« Les grandes entreprises ont besoin de managers parlant chinois. Chez HEC, on a quelques difficultés à répondre à leur demande. Si vous avez des compétences en business et en mandarin, on vous trouve un travail sans problème. » Mars 2019, au détour d’un cocktail parisien, cette affirmation de la part d’une des écoles de commerce les plus prestigieuses de France n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd. Les domaines les plus demandés ? La tech et le digital, évidemment, mais pas seulement. La finance comme toujours, mais aussi le luxe, pourraient avoir besoin de leur lot de profils sinophones. Si vous aspirez à un changement de carrière et maîtrisez le chinois, un MBA (ou un EMBA – Executive Master of Business Administration, des programmes taillés pour des professionnels approchant la quarantaine) pourrait-il être la solution ?

L’idée est tentante. Si le prix de la formation oscille de quelques milliers d’euros à plus de 120 000 pour les meilleurs EMBA américains (compter un peu plus de 70 000 € pour le MBA d’HEC), le salaire moyen annuel affiché une fois diplômé, lui, dépasse allègrement les 60 000 euros. L’investissement paraît acceptable. Côté concurrence, les camarades chinois seraient hors-jeu : diplômes en main, trop peu maîtriseraient suffisamment le français ou les trois langues français-anglais-chinois. Un raisonnement surprenant, sachant que la France attire chaque année des dizaines de milliers d’étudiants chinois brillants, et que ces profils ont plus la cote auprès des cabinets spécialisés dans le recrutement biculturel que les Français sinophones.

Et rien qu’à HEC, 43 % des participants au MBA venaient d’Asie et d’Océanie, selon les chiffres donnés par l’école. Trop beau pour être vrai ?

Pourtant « ce n’est pas surprenant, explique une source au ministère de la Défense. Beaucoup d'entreprises dans les secteurs de pointe technologiques, de la Défense ou stratégiques sont prêts à payer pour embaucher un Français parlant chinois dans tout ce qui touche au relationnel. D’abord pour la confiance, mais aussi juste pour l'image. Dommage qu’un MBA soit l’onéreux sésame pour atteindre ces postes. »

Pour Isabelle Deprez, auteure, conférencière et coach pour dirigeants, elle-même alumna* du MBA d’HEC, ce dernier constitue une bonne formation avec de nombreux fondamentaux, mais lourde et harassante, où la finance et la stratégie occupent une place importante. Intéressant seulement si ces compétences acquises seront utilisées. Quant à l’atout du chinois dans la carrière qui suivra, « Pourquoi pas. Mais d’une manière générale, il n’y a pas de garantie pour trouver un travail derrière. Tout est beaucoup conditionné par le parcours antérieur. Votre projet professionnel doit être clair et soutenu par vos réseaux. » Un avis partagé chez d’anciens étudiants. Ainsi de Florence, passée par l’INSEAD : « 40 % des camarades avaient un profil business, 40 % un profil ingénieur, le reste était assez varié. Pour ces derniers, c'était plus difficile et les offres ne sont pas tombées toutes cuites dans le bec. Il y a des opportunités dans le consulting, où il y a toujours des offres ouvertes sur tous types de profil… à condition d’être intéressé par le consulting. »

Chez la plupart des alumni interrogés, des avantages flagrants chez les condisciples sinophones en termes de débouchés n’ont pas été observés. « Il y a des opportunités peut-être dans les grosses boîtes chinoises », suggère Sophie, elle-même chinoise. « La question est de savoir si le MBA est nécessaire pour les postes visés, explique Arthur. Parfois, il est par exemple plus facile de recruter quelqu’un qui parle mandarin et de le former en droit plutôt que de recruter un juriste sinophone. Et puis la notoriété de l’école compte. » Que vaut alors HEC en Chine ? « Ils ont un très bon réseau sur Paris, mais assez moyen en Chine », juge Sophie. Jean-Paul va plus loin : « Si vous pensez que votre atout c'est le chinois, pourquoi ne pas pousser le bouchon plus loin en faisant un MBA en Chine ? »

© LIU Tao/Xinhua

Les MBA chinois doivent encore faire leurs preuves

La question paraît chaque année de plus en plus pertinente. En 2008, le Financial Times (FT) ne classait que quatre écoles de commerce asiatiques dans son top 100, tandis que les écoles américaines dominaient plus de la moitié de la liste. Cinq années plus tard et l’Amérique était déjà beaucoup moins présente. La China Europe International Business School (CEIBS), basée à Shanghai, a ouvert la marche de cette montée des écoles asiatiques en arrivant dans le top 10 pour la première fois en 2009. Les écoles asiatiques attirent de plus en plus, non seulement parce qu’il y a plus de candidats en Asie avec des fonds suffisants pour s’offrir des MBA, mais aussi parce qu’il y a de plus en plus de sociétés multinationales qui cherchent à embaucher dans la région, comme le géant Alibaba, explique le FT. D’autres voient dans le développement des Nouvelles Routes de la soie, le gigantesque projet de développement de routes commerciales chinois, la source d’un nouveau besoin en managers qualifiés dans toute l’Asie. « Les Nouvelles Routes de la soie créent des opportunités commerciales dans la gestion de projets, le financement de projets, la gestion des risques d'assurance, la construction, la gestion des installations de transport, etc. », explique à Business Because, Andrew Yuen, enseignant dans le programme de MBA de l’Université chinoise de Hongkong. La place des écoles chinoises dans les classements continue donc naturellement de progresser.

Tout est beaucoup conditionné par le parcours antérieur.

Ceci est particulièrement notable du côté des EMBA : dans le dernier classement 2019 du FT, référence en la matière, la Chine était représentée par pas moins de 11 écoles de commerce dans le top 30 ! Outre la CEIBS, citons parmi les écoles notables les Universités Tsinghua ou Renmin à Pékin ou les Universités Jiaotong et Fudan à Shanghai. Preuve que ces écoles chinoises comptent désormais dans le paysage, la plupart des grandes écoles de commerce occidentales proposent déjà des échanges avec celles-là.

Un semestre en Chine permet ainsi de se plonger dans une expérience peu commune. « Ça a été une super expérience à l’international, commente Chloé, Française passée récemment par l’INSEEC avec un semestre à l’Université Renmin à Pékin. Le pays m’intéressait parce que j’étudiais le chinois en 3e langue pour le fun. L’université ne demandait pas de frais de scolarité en plus, ce qui était financièrement intéressant. J’ai pu y développer une capacité d’adaptation et d’expatriation. Depuis je ne suis jamais retournée en France. » Emilio, Chilien tout juste alumni du MBA d’HEC, a passé quelques mois à la CEIBS et avoue avoir adoré. « Le programme focalise beaucoup sur l’Asie. C’est intéressant de savoir comment la Chine se positionne et comment les choses fonctionnent là-bas. Ce n’était pas quelque chose dont on parlait beaucoup à HEC. D’autant plus que la CEIBS offre de faire partie du réseau d’alumni même aux étudiants en échange, ce qui est plutôt sympa. »

Mais c’est peut-être ce focus sur l’Asie qui serait la limite au succès de ces écoles encore en développement. Un focus qui empêcherait aussi une vraie mixité des origines dans les classes. « Les classes étaient cosmopolites, mais restaient davantage sino-centrées en comparaison avec certains campus américains par exemple, où je me suis sentie plus à l’aise », explique Aude, une entrepreneuse française qui a suivi le programme EMBA complet de la CEIBS à Shanghai il y a une dizaine d’années. « Je ne regrette pas, c’est une bonne école. Mais je suis rentrée en France 2 ans après et le réseau de la CEIBS marche moins bien en Europe. Dans mon secteur, ça ne m’aide pas vraiment. En revanche je pense que c’est très puissant en Asie. » Un sentiment que partage Emilio : « Si vous voulez faire carrière en Europe, alors peut-être devriez-vous envisager de faire votre MBA en Europe, et inversement. » À noter que d’après certains anciens étudiants, les opportunités en Chine peuvent être difficiles à saisir, que ce soit pour un emploi ou même un stage. La maîtrise de la langue, l’intégration à un réseau professionnel voire familial (époux. se autochtone) sur place demeureront des ingrédients de réussite incontournables.

*Un alumnus (féminin : alumna, pluriel : alumni), est un membre d'un réseau d'anciens étudiants d'une même école)

Photo du haut © ZHANG JInjia/Xinhua


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