menu
menu
seacher

Zhong Feifei, la sino-congolaise qui enflamme les réseaux sociaux en Chine

2020-06-10 Chine-info HU Wenyan

« Vu mes cheveux crépus, comment pourrais-je bien interpréter une chanson qui célèbre la Chine antique ? » déclare Zhong Feifei tout en gardant son sourire, un brin ironique et malicieux, à propos de sa prochaine prestation sur scène. Cette sino-congolaise de 24 ans fait partie des 101 apprenties du concours de talent Produce Camp 2020, diffusée depuis le 2 mai sur la plateforme du géant d’Internet chinois Tencent. Inspirée par la K-pop, l’émission de télé-réalité a pour objectif de former un girls band en sélectionnant 7 candidates. Un défi inédit pour cette jeune femme qui se démarque aussi bien par son talent que son physique dans ce divertissement dont raffolent les jeunes chinois d'aujourd'hui.

© Compte officiel Produce Camp 2020

Née d’une mère chinoise et d’un père congolais, Zhong Feifei a grandi dans le nord-est de la Chine avant de partir aux États-Unis en 2014 pour y suivre des études. Petite, elle a tout fait pour que ses cheveux soient raides, pour être comme les autres Chinoises. Mais aujourd’hui, elle assume sa différence et se sent très à l’aise avec ses cheveux qui sont même devenus sa marque de fabrique. Son assurance, son dynamisme et son sens de l'humour attirent des centaines de milliers de fans chinois et occidentaux. Si les uns voient en elle une idole différente, loin des canons de beauté en Chine – « blanche, ingénue et mince » (白幼瘦) –, d’autres voient en elle une figure de représentation des Noirs dans l’industrie de la C-pop. Mais cette notoriété pourrait vite devenir un fardeau sur ses épaules : vivre sous une loupe numérique perpétuelle et subir le jugement des internautes à tout-va, y compris sur ses origines et sa couleur de peau.

De l’influenceuse à temps partiel à l’apprentie de Produce Camp 2020

Pour saisir la popularité de Zhong Feifei, il faut remonter dans le temps afin de comprendre l’industrie de la C-pop. Depuis 2018, les émissions de télé-réalité ont explosé en Chine, de véritables machines à fabriquer des stars et des idols pour les jeunes. Cai Xukun, lauréat d’Idol Producer de 2018, émission produite par la plate-forme chinoise iQyi, connaît un franc succès même à l’international. Depuis, les jeunes filles et garçons sont nombreux à s’engouffrer dans cette aventure, un divertissement si populaire au point de monopoliser toute l'attention médiatique lors de leurs diffusions.

Déjà une petite célébrité sur les réseaux sociaux chinois avant de se lancer dans ce grand bain, Zhong Feifei était vlogeuse* beauté et mode durant son temps libre d’étudiante en deuxième année de Master. Pour celle qui aimait partager les astuces maquillage et style, participer à Produce Camp 2020 est sans aucun doute un événement majeur dans sa vie. « C’est une opportunité qui va me faire sortir de ma zone de confort », écrit-elle sur son compte Weibo, suivi aujourd’hui par plus de 380 000 personnes.

Une « surdiplômée spécialisée dans l’anti-terrorisme »

« Quand des métis clament qu’ils sont également les “descendants des Yan et des Huang” (炎黄子孙, désignant l’identité ethnoculturelle chinoise) ou les “descendants du dragon”(龙的传人, le dragon qualifiant les Chinois), je me demande si nos ancêtres ne vont pas se mettre en colère dans leurs tombes ! » peste un internaute fin novembre 2019 en commentaire d’un post publié par Zhong Feifei. Piquée au vif, la jeune femme lui rétorque immédiatement : « Si tu ne connais pas la réponse, et bien entre dans leurs tombes pour leur demander, moi, une personne en pleine vie, n’arrive pas à répondre à ce genre de questions (destinées aux morts). » Un tempérament qui lui a fait gagner beaucoup de soutiens inattendus de la part des internautes chinois. « Une dure à cuire », admire l’un. « Une réplique majestueuse », juge l’autre.

Si cet échange était passé inaperçu à l’époque, il a refait surface début avril alors que Produce Camp 2020 publiait au fur et à mesure sa sélection d’apprenties. Le 9 avril, le hashtag « commentaire Weibo de Zhong Feifei », vu par plus de 2 millions de personnes, figurait dans le top 10 des hashtags les plus recherchés sur la plate-forme. Au moment où des actes xénophobes ont été observés à Canton, après que cinq Nigérians testés positifs au Covid-19 se sont échappés de leur quarantaine (AFP), cette querelle par posts interposés sur Zhong Feifei revêt depuis un caractère politique voire géopolitique, projetant ainsi la jeune femme sous les feux de tous les projecteurs.

Première prestation sur scène de Zhong Feifei

Mais dans l’opinion publique chinoise, avant d’être perçue comme une métisse sino-congolaise, Zhong Feifei est surtout considérée comme une « surdiplômée », spécialisée dans l’anti-terrorisme de la prestigieuse université Johns Hopkins, forçant le respect et l'admiration dans un pays qui accorde une grande importance à la réussite scolaire. Un article publié sur Tencent a même fait une liste des candidates de l’émission Produce Camp 2020 ayant fait des études supérieures dans des écoles réputées en Chine ou ailleurs, surnommées les « reines des études » (学霸 « roi ou reine des études », expression Internet désignant des élèves ou étudiants très studieux) dont fait partie Zhong Feifei.

La cause Zhong Feifei dans la lutte anti-racisme en Chine

Le compte Weibo du fanclub de Zhong Feifei regroupe les personnes qui se mobilisent activement pour faire la promotion de leur idole et qui luttent contre les propos racistes. Contacté par Chine-info, l’animateur du compte n’a pas souhaité communiquer sur les débats autour de Zhong Feifei. « Nous suivons Feifei depuis ses débuts en tant que vlogeuse et avons été témoins de toute la polémique liée à sa participation à l’émission. Nous ne souhaitons pas mettre en avant une partie de son identité propre à elle, au risque de créer davantage de polémiques », nous répond-il.

Si les fans chinois évitent toute polémique sur la question de la couleur de peau de Zhong Feifei, ceux qui vivent aux États-Unis semblent plus à l’aise pour aborder ce sujet. Julia, lycéenne noire de 18 ans et animatrice du compte Twitter « for zhong feifei » est passionnée de K-pop depuis quelques années et s’est intéressée à Zhong Feifei lorsque cette dernière a été victime de propos racistes en Chine. « Je me rappelle que quelques Chinois ont laissé des commentaires racistes et vulgaires sur Feifei et je me suis dit que je devais la protéger de ces gens horribles. Ils ont dit que les Africains étaient moches et avaient un bas QI et lui ont même demandé de rentrer en Afrique. C’était triste de voir qu’ils refusaient de reconnaître que Feifei est également Chinoise. Il est temps que cet état d’esprit change. (...) Mais je sais aussi que tous les Chinois ne sont pas comme ça, parce que dans les "Super Topics" (ndlr: pages de communautés de contenus basées sur des centres d’intérêt, créant des groupes de discussion séparés de l’espace principal) de Weibo, on retrouve beaucoup de fans chinois très sympas que j’apprécie beaucoup », confie-t-elle.

© Capture d'écran du compte Twitter « for Zhong feifei »

Suivi par près de 7 000 personnes, un autre compte Twitter, « Zhong Feifei info », est animé par trois adolescentes américaines de 15 à 19 ans. Consommatrices de K-pop, elles ont également regardé les derniers concours de talents des émissions chinoises. Contrairement à Julia, elles préfèrent mettre en avant les talents de Zhong Feifei pour expliquer leur adoration pour cette « reine des études », sans toutefois ignorer le problème de racisme latent. « Nous pensons que la représentation des personnes de couleur en Asie est rare mais peut avoir un impact. Le fait qu’elle participe à l’émission est déjà un point de départ pour plus de représentation des minorités dans l’industrie de la musique pop en Asie », indiquent-elles avec optimisme.

« Les étiquettes que l’on colle à Zhong Feifei sont comme des loupes à travers lesquelles nous pouvons, plus que jamais, observer la sensibilité concernant la couleur de peau d’une personnalité dans différents scénarios, qui est à géométrie variable selon le contexte. Le producteur Tencent, les médias chinois, africains et occidentaux ne partagent pas la même vision sur Zhong Feifei. Il n’existe pas un discours unique, mais les remarques ne sont pas pour autant en contradiction, puisque chaque partie ne fait qu’exprimer sous le prisme de son propre angle de vue », analyse Liu Tingting, anthropologue et sociologue spécialisée en études de genres à l’Université Ji’nan (Canton) et elle-même consommatrice de télé-réalités.

Si certains médias occidentaux mettent en lumière les propos racistes à l’encontre de Zhong Feifei pour pointer du doigt la discrimination des Africains en Chine, des sites Internet basés en Afrique se réjouissent qu'une sino-congolaise puisse affoler les réseaux sociaux chinois.

En Chine, alors que les médias mainstream, peu habitués à traiter les sujets raciaux, restent discrets sur la polémique, des blogueurs n’hésitent pas à sensibiliser le public sur les discours de haine qui peuvent circuler sur les réseaux sociaux. Comme Lao Ge, animateur du compte vidéo « Talkshow des Cantonais » (粤男有话说) sur Bilibili, qui a livré une réflexion assez poussée sur l'affaire Zhong Feifei. Pour sensibiliser son public, il a notamment fait un parallèle entre les mots « Nigger », (mot tabou aux États-Unis qui renvoie à l’esclavagisme et au racisme) et « Shina » (支那, un mot utilisé par les Japonais durant la Seconde guerre mondiale pour désigner la Chine, jugé aujourd’hui offensif et insultant pour les Chinois). Une méthode qui a eu un certain effet sur les internautes et qui a le mérite de mettre en valeur une sagesse confucéenne : ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas que l’on te fasse.

La voix des marginaux dans la société chinoise

Le 31 mai dernier, Zhong Feifei, en robe d’inspiration traditionnelle et un éventail à la main, a réussi avec aisance sa prestation sur scène de la chanson pop néo-traditionnelle « Poème » (一步成诗) et a été sélectionnée pour la prochaine étape de l'émission. Mais « la femme à la peau mate et aux cheveux frisés », comme l’appellent les spectateurs qui ne la connaissent pas, confie plus tard que le défi était ailleurs : « J’ai quand-même dû défriser mes cheveux pour cette prestation. »

Zhong Feifei chante la chanson pop néo-traditionnelle « Poème » (一步成诗)

Une idole différente qui en rappelle une autre. En 2018, Wang Ju, apprentie de l’émission Produce 101 a été rendue célèbre pour avoir défié les critères de beauté à la chinoise. Jugée « grosse », « mate de peau » et « moche » par le grand public, elle a créé la surprise et le buzz en devenant un phénomène de société. Son « je-m'en-foutisme » et son franc-parler ont notamment suscité l'admiration, la sympathie et la solidarité de la communauté LGBT en Chine. Malgré cette popularité, elle n’a pas gagné l’émission, mais mène aujourd’hui une carrière de chanteuse solo. C’est pourquoi Liu Tingting demeure pessimiste sur l’issue de Zhong Feifei, pour le moment toujours en lice, mais classée seulement 49e : « Elle est sans doute très forte, mais ne correspond pas à ce que l’on attend d’un membre de girls band en Chine. Elle a son propre style et beaucoup de caractère, peut-être qu’il vaut mieux qu’elle trace sa propre route. »

« J'aimerais qu'elle réussisse. Pour moi, Zhong Feifei représente malgré elle les personnes qui ne correspondent pas aux normes de beauté de la société chinoise. À la différence des membres des girls bands, qui semblent souvent sorties d’un même moule, Zhong Feifei n’est ni blanche, ni enfantine, ni ultra-mince. Elle est une idole différente », continue Liu Tingting dans son analyse. Selon elle, « parmi ses fans en Chine, nombreuses sont des personnes LGBT, des féministes et autres militants pour la diversité dans la société. »

*Vloguer: vocabulaire internet désignant un créateur de vlog, contraction du mot anglais videoblog (blogue vidéo)

Newsletter

Inscrivez-vous pour recevoir la newsletter de Chine-info !

Commentaires

Rentrez votre adresse e-mail pour laisser un commentaire.