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La Chine croule sous les déchets

2020-07-07 Le 9 Sacha Halter

La Chine recrache toujours plus de déchets urbains. La situation est devenue si intenable que les centres de gestion arrivent à saturation, poussant les autorités à réagir.

L’enfouissement a longtemps été la seule solution pour gérer les ordures en Chine. Or depuis 2016, les centres arrivent peu à peu à saturation, poussant les autorités chinoises à réagir. En s’inspirant de ce qui existe dans les pays développés, le 13e plan quinquennal de 2016-2020 avait choisi de privilégier l’incinération, moyen aussitôt rejeté par une population de plus en plus sensible à la pollution. Deux solutions radicales ont donc été mises en place : la fin des importations de déchets étrangers et le tri dans les villes chinoises, les seules vraies garanties d’une prise de conscience écologique à long terme.

L’enfouissement, une technique dépassée

Chaque jour, la même scène se reproduit. Une queue d’un kilomètre de camions s’allonge devant l’entrée du plus grand centre d’enfouissement d’ordures en Chine : le centre Jiangcungou, en périphérie de Xi’an, dans le district de Baqiao. Les ordures de Xi’an sont d’abord compressées dans plus de 100 stations différentes de la ville, en petits cubes de 6 à 9 m3, avant d’être littéralement enterrées. Le site mesure aujourd’hui 67 hectares, soit plus de 100 stades de football. Et comme l’ont indiqué les agents sur place auprès du Quotidien de la Jeunesse de Chine, plus de 1 600 camions viennent quotidiennement nourrir l’appétit sans fin de l’ogre de Jiangcungou. En Chine, la quantité de déchets urbains a littéralement explosé : 115 millions de tonnes au début des années 1980, 228 millions en 2018, et 409 millions à l’horizon 2030. Le site de Jiangcungou ne date que de 1993. Il était prévu pour fonctionner 50 ans. Mais comme la plupart des sites d’enfouissement, il arrive déjà à saturation. Les autorités ont donc annoncé sa fermeture, dans le courant de l’année 2020.

Pour gérer les déchets quotidiens de 1,4 milliard de Chinois, ce ne sont pas moins de 2 000 stations d’enfouissement qui tournent à plein régime chaque jour, et beaucoup d’entre elles sont débordées, littéralement. Le site d’enfouissement de Tianjingwa, construit en 1987 à Nankin, a par exemple été fermé en 2014. La vitesse de progression inquiétait déjà, en 2009, d’autres municipalités dans le pays. C’était le cas de Chen Yongceng, alors directeur de la commission de management urbain à Pékin, qui considérait déjà que la capacité de gestion de la municipalité serait dépassée en 2014. Sa malheureuse prévision s’est révélée exacte : Pékin produisait 26 000 tonnes de déchets par jour en 2019, contre 18 400 en 2009. Les sites d’enfouissement ont largement été dépassés par l’urbanisation chinoise. Comme l’affirme au Quotidien de la Jeunesse, Liu Jianguo, professeur à l’Université Tsinghua et spécialiste des questions environnementales, l’enfouissement des ordures a pour effet de polluer les nappes phréatiques, et alors que les sites d’enfouissement avaient été construits loin des habitations, des villes comme Pékin n’ont cessé de s’agrandir depuis.

La Chine ne veut plus être la poubelle du monde

Extrait de Plastic China, documentaire réalisé par Wang Jiuliang, qui suit le quotidien d'une famille travaillant au sein de l'industrie du « recyclage » des déchets du monde entier terminant en Chine

En 2016, la commission nationale pour le développement et la réforme (NDRC) a publié une réglementation, avec pour objectif de fermer 845 centres d’enfouissement d’ici 2020. Un objectif lié au 13e plan quinquennal de la période 20162020, qui a donné la priorité à l’édification d’une « civilisation écologique ». La priorité a alors été donnée à la construction de centres d’incinération, une technique qui peut réduire le volume de déchets produits de 80 % à 90 %. Aujourd’hui, à Pékin, 11 des 40 centres de gestion sont des incinérateurs (Commission de management urbain à Pékin). Et selon l’ONG chinoise Wuhu Ecology Center, la Chine comptait 359 centres d’incinération en 2018, contre 231 en 2016. Les citoyens chinois sont cependant de plus en plus inquiets en raison du rejet par les incinérateurs de particules polluantes dans l’air. De nombreux habitants ont manifesté pour s’opposer à la construction de ces nouveaux centres dans leurs villes.

« L’enfouissement des ordures a pour effet de polluer les nappes phréatiques, et alors que les sites d’enfouissement avaient été construits loin des habitations, des villes comme Pékin n’ont cessé de s’agrandir depuis. »

Pour répondre au désarroi de la population, les autorités centrales ont pris une décision radicale : la fin des importations de déchets solides en provenance des autres pays. Car si la Chine en produisait beaucoup elle-même, elle a longtemps constitué une réserve idéale pour les ordures produites en Occident. Comme de nombreux pays en développement, la Chine manquait de matières premières. Depuis le début des années 1990, elle achetait donc de grandes quantités de déchets, surtout en Europe et aux États-Unis, pour les trier et en extraire différents métaux, bois, ou matières plastiques (guancha.cn). Un commerce cynique et lucratif, souvent à la limite de la contrebande. En Chine ont poussé comme des champignons de nombreuses décharges à ciel ouvert, sur lesquelles des paysans pauvres passaient leurs journées à travailler en triant à mains nues. En juillet 2017, le Conseil des Affaires de l’État a donc marqué le pas, en annonçant l’interdiction progressive des importations de déchets en Chine. Le 2 juin 2020, le ministère chinois de l’environnement a tenu une conférence de presse à Pékin, en annonçant notamment qu’au 30 avril 2020, le volume des déchets solides importés en Chine a diminué de 47,3 % par rapport à l’année précédente (jwview.com). Ce qui continue d’arriver de l’étranger en Chine est considéré comme illégal.

Malgré toutes les mesures pour réduire le nombre de déchets à traiter, les autorités ont finalement pris conscience qu’il fallait agir bien en amont. Les Chinois produisent en moyenne une tonne de déchets par personne et par an, soit près du double des 530 kilos produits par les Français (mitsa.fr). Selon Liu Jianguo, le consommateur n’est pas incité à changer son comportement car le coût de la gestion d’une tonne d’ordures ne dépasse pas 1 yuan en Chine. Les citoyens ne paient donc presque rien. Au contraire, ils seraient pour la plupart passifs. Pour changer les comportements, de nouvelles expériences se sont inspirées des politiques urbaines de Taipei, sur l’île de Taïwan, où 70 000 agents avaient été embauchés pour apprendre aux citoyens comment passer au tri. Ainsi, en juillet 2019, Shanghai s’est dotée pour la première fois d’une nouvelle circulaire pour le tri, imitée depuis début 2020 par plus de 45 villes chinoises, dont Canton, Suzhou et Pékin. Dans la capitale chinoise, au 1er mai 2020, le tri est même obligatoire sous peine de sanctions. Un particulier s’expose à une amende de 1 000 yuans, et même à 10 000 en cas de récidive (cf. Le 9 n°29). Les ordures doivent être triées en 4 catégories : déchets dangereux, déchets alimentaires, déchets recyclables et autres déchets.

Bien qu’il y ait urgence, la conscience écologique ne s’acquiert pas du jour au lendemain. La priorité a très longtemps été donnée au développement économique. Le discours environnementaliste des autorités chinoises n’existe que depuis environ 15 ans. Il doit être désormais suivi des actes. L’absence d’objectif chiffré pour la croissance économique lors de la dernière session parlementaire annuelle peut constituer une opportunité. Grâce aux nouvelles technologies et aux nouveaux modèles de « villes intelligentes », la Chine pourra certainement aussi servir d’exemple à des pays où la pression démographique et la croissance économique sont fortes. En attendant, les Chinois vont devoir faire les frais du principe du « pollueur-payeur ».

Photo © JIA Liang/CNS

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