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ENTRETIEN : « Le corps des femmes n’a jamais été aussi politisé en Chine »

2020-10-26 Le 9 Hu Wenyan

Où en est le féminisme chinois aujourd’hui ? Guo Ting, anthropologue et chercheuse en études de genre et de religion à l’Université de Hongkong, porte un regard lucide et avisé sur le nouvel élan féministe chinois, tiraillé entre l’héritage féministe socialiste et le patriarcat d’État.

Cet été, les féministes ont eu voix sur toutes les chaînes de télévision chinoises. Pour commencer, avec Sisters Who Make Waves, une émission de téléréalité qui propulse des actrices de plus de 30 ans sous les projecteurs, et qui connaît un tel succès qu’elle est sur toutes les lèvres. Au même moment, dans l’émission humoristique Rocket & Roast S3, de nombreuses stand-uppeuses montent sur scène et plaident avec humour la cause des femmes. C’est une première dans l’histoire chinoise des spectacles d’humour. Dans un autre genre, la série à succès Nothing But Thirty, dépeint, à travers un regard féminin, la quête de sens et les angoisses de trois femmes trentenaires, issues de la classe moyenne et vivant à Shanghai. La tendance est telle que même les web-séries thrillers se jettent dans le grand bain en adoptant le female gaze (point de vue cinématographique féminin), notamment avec Goodbye, My Lover et A Murderous Affaire In Horizon Tower, des she-thrillers (thriller avec une focalisation au féminin), qui font leur chemin vers une plus grande visibilité, discrètement, mais sûrement...

Yang Li, candidate de « Rocket & Roast S3 », qui dénonce avec humour le sexisme ordinaire © Compte officiel Weibo

Alors que l’industrie du divertissement surfe sur la vague féministe et fait les yeux doux à un public féminin, l’égalité entre hommes et femmes semble n’avoir jamais autant régressé en une décennie. Dans le classement mondial des inégalités de genre du Forum économique mondial, la Chine, deuxième économie du monde, est passée en 10 ans de la 57e place à la 106e en 2019. Un paradoxe étonnant, dans un contexte social où l’égalité des sexes n’a pourtant jamais été autant médiatisée et débattue en Chine. Tour d’horizon avec Guo Ting, professeure à la faculté des Sciences humaines de l’Université de Hongkong, spécialiste des questions de genre, politique et religion.

Le 9 : Quel regard portez-vous sur l’émergence de ces nouvelles émissions mettant en avant des femmes indépendantes ?

Guo Ting : Ces émissions, dites « féministes », constituent sans doute un reflet de la société. Prenons l’exemple de la série « Nothing But Thirty ». L'indépendance financière des femmes trentenaires, l’angoisse des classes moyennes, la colère des épouses trompées par leur mari… Avec tous ces éléments, la série est parfaitement en phase avec les préoccupations de l’époque, ce qui peut expliquer en partie sa réussite. Mais paradoxalement, tout en voulant brosser le portrait de ces trentenaires dans leur complexité, le pitch de la série montre que 30 ans, c’est déjà vieux. Pourtant, trente ans peut être le début de plein de choses. Les contradictions ne s’arrêtent pas là : la mise en scène de la vie luxueuse des classes moyennes, loin de la réalité, conviendrait surtout à l’imaginaire du grand public. Sous la pression des réglementations audiovisuelles, la série semblerait peu encline à creuser plus profondément les enjeux politiques et sociaux. À la place d’une vraie réflexion sur l’égalité homme-femme, c’est le vieux refrain d’une épouse se vengeant de la « méchante » maîtresse de son mari, qui vient clôturer l’histoire, cristallisant une image déjà trop courante dans l’opinion publique.

Le 9 : Le féminisme chinois est multiple. Où en est-il aujourd’hui ?

Guo Ting : Tout d'abord, il existe en Chine un féminisme socialiste, qui constitue aussi bien un héritage historique qu’une contrainte pour la nouvelle génération féministe. Officiellement, les autorités chinoises prônent l’émancipation des femmes : l’existence depuis des décennies de fédérations de femmes et une scolarité obligatoire et gratuite pour les filles, en témoignent. Mais le soutien de l’État à la cause féministe est à relativiser. Par exemple, le temps de réflexion imposé aux demandeurs de divorce, surtout des femmes, et instauré cette année par les législateurs, est une véritable régression sociale. Il peut y avoir aussi des tensions entre les autorités et certaines activistes féministes.

« Paradoxalement, tout en voulant brosser le portrait de ces trentenaires dans leur complexité, le pitch de la série montre que 30 ans, c’est déjà vieux. »

Malgré ces contraintes, la cause féministe prend toutefois de l’ampleur ces dernières années, grâce, en partie, au développement des réseaux sociaux : sur Weibo, les influenceurs féministes se multiplient et s'efforcent de faire entendre leurs voix ; dans le sillage du mouvement #metoo, les internautes sont nombreuses à libérer leurs paroles ; il existe également des ONG, quoique rares, qui proposent des aides juridiques et des soutiens psychologiques dans la lutte contre la violence sexuelle…

Le 9 : Quelles sont les spécificités du patriarcat chinois ?

Guo Ting : La Chine est marquée par un patriarcat d’État. La modernisation de la Chine est une véritable évolution patriarcale. Le mouvement du 4 mai 1919, événement symbolique de l’arrivée d’une nouvelle ère et moment important dans la prise de conscience féministe, a surtout mis à l’honneur ses initiateurs masculins, ce qui en-soi mérite réflexion. Ces dernières années, la tradition et la famille sont devenues les maîtres-mots des discours officiels, ce qui renforce le patriarcat d’État, et tend à imposer aux femmes ce modèle familial traditionnel.

Le 9 : La Chine recule de façon vertigineuse dans le classement mondial des inégalités de genre...

Guo Ting : La lutte pour les droits des femmes fait rage dans le monde entier, la Chine ne fait pas exception. Mais il est trop tôt pour dire si le nouveau féminisme chinois peut servir de force motrice dans une éventuelle réforme sociale. Les inégalités se creusent, c’est un fait. Si les femmes, dorénavant détentrices d’un pouvoir d’achat conséquent, ont été propulsées au-devant de la scène culturelle populaire, en revanche, celles issues de milieux défavorisés et en situation de précarité, sont les grandes oubliées.

Le 9 : Une plus grande indépendance des femmes peut-elle constituer une source d’instabilité sociale ?

Guo Ting : Tout ce qui défie l’ordre établi ne peut être évidemment perçu favorablement par le gouvernement. Si les femmes célibataires de plus de 27 ans, les « sheng nü », ont été pointées du doigt par un État culpabilisateur il y a dix ans, aujourd’hui pour encourager un retour des femmes au foyer, les autorités continuent de choisir de célébrer les valeurs traditionnelles, allant jusqu’à appliquer de nouvelles lois dédiées. Pour commencer, la fin de la politique de l'enfant unique, loin d’être un acquis social, a mis beaucoup de femmes sous pression pour avoir un deuxième enfant. La nouvelle loi sur le divorce porte préjudice aux demandeurs, en particulier les femmes victimes de violences conjugales. Il n’est pas surprenant dans ce contexte non plus, que les pilules contraceptives aient été exclues de la liste de remboursement par la sécurité sociale. Le corps des femmes n’a jamais été aussi politisé en Chine. Dans ce contexte, les ONG et les influenceurs féministes tracent leur sillon, font appel au féminisme socialiste et s’allient avec des institutions officielles, en espérant ouvrir un nouveau champ des possibles.

Photo du haut: affiche de la série Nothing But Thirty © Douban


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