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Agriculture chinoise : l’indépendance alimentaire à tout prix

2020-11-10 Le 9 Sacha Halter

Pièce maîtresse de la politique agricole chinoise, l’indépendance alimentaire de la Chine est aujourd’hui menacée. Sans cesse détériorées, les terres cultivables peinent à nourrir le milliard et demi de Chinois dont les habitudes alimentaires ne cessent d’évoluer.

Lorsque que le 12 août dernier, le président chinois Xi Jinping a appelé le pays à s’unir contre le gaspillage alimentaire, le monde avait en tête la même inquiétude : 2020 a été une année difficile sur le plan agricole en Chine. Grippe porcine, invasion de criquets, confinement et arrêt de l’économie pour raison sanitaire, inondations exceptionnelles... autant de fléaux qui ont eu un impact sur les récoltes. L’agriculture chinoise était jusqu’à aujourd’hui parvenue à juguler un de ses démons historiques, la sous-alimentation, préservant une autosuffisance sur de nombreux produits agricoles, l’emportant sur ses nombreux handicaps, dont la rareté des terres arables en premier chef. Mais le modèle intensif sur lequel elle s’appuie semble aujourd’hui à bout de souffle. La Chine est contrainte d’importer toujours plus, alors que les surfaces cultivables se réduisent comme peau de chagrin. Pour surmonter le problème, les autorités ont décidé de revitaliser les campagnes et de transformer les habitudes alimentaires.

Une sombre prédiction... jamais réalisée

Dans la liste des fournisseurs de produits agricoles à la Chine, les pays africains, souvent à tort désignés comme les proies de Pékin, figurent en fait parmi les derniers.

Dans les années 1990, l’économiste américain Lester Brown a fait une sombre prédiction : victime d’une rapide industrialisation réalisée au détriment de l’agriculture, combinée à une forte croissance démographique, la Chine, ne pouvant produire suffisamment pour se nourrir, risquerait d’assécher le marché mondial des produits agricoles. Un problème encore souligné en 2018 par Wen Tiejun, célèbre agroéconomiste chinois, lors d’une conférence au centre d’études rurales de l’Université du Sud-Ouest à Chongqing : « Je dirais que la Chine appartient au modèle de la ‘petite paysannerie des peuples non- colonisés’. À la différence de l’agriculture anglo-saxonne, qui s’appuie sur l’exploitation des grandes plaines rendue possible par la colonisation, comme au Canada, aux États-Unis, au Brésil ou en Australie, et à la différence du modèle européen qui est parvenu à faire fusionner les petites exploitations grâce à l’Union européenne, le modèle asiatique est mis sous pression par la taille de la population et la rareté des terres cultivables ». Une disposition géographique particulière qui nuit à la productivité de l’agriculture chinoise. Selon Jean-Marc Chaumet, agroéconomiste à l'Institut de l'Élevage et co-auteur du livre La Chine au risque de la dépendance alimentaire, la Chine compte aujourd’hui seulement 0,09 hectares par habitant, contre 0,24 ha au niveau mondial.

En dépit de la rareté de ses terres cultivables, la Chine a vaincu sa malédiction. Depuis les années 1970, elle n’a finalement connu aucune famine, ni souffert de forte dépendance alimentaire envers d’autres pays. Au contraire, la contribution de la Chine à la lutte contre la faim a même été saluée par les organisations internationales, comme la FAO, pour qui entre 2006 et 2018, la faim a été vaincue pour près de 130 millions de personnes dans le monde, dont 84 millions de Chinois. Mais la bataille n’est pas terminée : la FAO admet que 8,5 % des Chinois demeurent toujours sous-alimentés en 2018.

Selon le Livre blanc chinois sur la sécurité alimentaire de 2019 publié par le gouvernement chinois, la production chinoise de céréales a augmenté de 44,4 % entre 2000 et 2017. En regardant les chiffres de plus près (cf. supra), on observe même que la Chine est parvenue à assurer sa « souveraineté alimentaire » en important très peu de produits agricoles en comparaison à ce qu’elle produit sur place. L’image d’un « ogre chinois », qui accapare les terres du monde entier pour se nourrir est donc bien éloignée de la réalité. Dans la liste des fournisseurs de produits agricoles à la Chine, les pays africains, souvent à tort désignés comme les proies de Pékin, figurent en fait parmi les derniers.

Pour parvenir à ces deux succès, l’agriculture chinoise a pu s’appuyer sur l’augmentation du revenu des paysans, qui ont pu ainsi augmenter leurs rendements agricoles. Les paysans chinois ont aussi bénéficié d’une redistribution équitable des terres. À la fin des années 1970, la collectivité a conservé la propriété des terrains agricoles, et le rôle de l’État est resté important : comme le mentionne Jean-Marc Chaumet, celui-là s’est engagé à acheter le riz, le blé ou le maïs aux agriculteurs, à un prix fixe et avantageux, mettant les agriculteurs chinois à l’abri de la concurrence mondiale.

Un modèle à bout de souffle

Culture éco-durable dans l'Anhui : entre ces rizières sont élevées des écrevisses qui aident à fertiliser les plants. © GUO Shining/Xinhua

La pression s’est pourtant accentuée sur le modèle agricole chinois depuis les années 2000, d’abord en raison de l’occidentalisation des modes de vie. Le Livre blanc sur la sécurité alimentaire 2019 souligne ainsi que la classe moyenne chinoise a davantage d’exigences concernant la sécurité sanitaire des aliments, alors que sa quête de prestige social la pousse à se procurer davantage de produits importés, réputés de meilleure qualité. Les scandales à répétition, comme celui du lait à la mélanine en 2008, n’y sont pas étrangers. Enfin, les Chinois mangent de plus en plus varié et apprécient de plus en plus la viande, le lait ou les œufs. Résultat, la Chine n’est aujourd’hui plus du tout autosuffisante en soja, largement utilisé pour nourrir le cheptel de porcs et les importations agricoles, tous produits confondus, ne cessent d’augmenter. En 2019, la Chine a même rencontré sa première crise alimentaire depuis plusieurs décennies avec la grippe porcine africaine. Les prix du porc, la viande la plus consommée, et de ses substituts, ont explosé. Le pays n’a eu d’autres choix que d’accroître sa dépendance aux importations brésiliennes (cf. Le 9 n°23, décembre 2019).

L’agriculture chinoise atteint également ses limites environnementales. Du fait de la rareté des surfaces de terrains cultivables, les paysans n’ont eu d’autres choix que de recourir aux engrais et aux pesticides pour accroître les rendements. Le 21 août dernier, l’Académie chinoise d'ingénierie publiait un rapport sur la pollution des terres, révélant que chaque année, 12 millions de tonnes de céréales étaient polluées aux métaux lourds (Caixin). Une pollution qui rend les terres inutilisables, alors que celles-ci se réduisent sous la pression de l’urbanisation galopante, vidant au passage les campagnes de leur main d’œuvre agricole. Quand ils ne sont pas bétonnés pour les besoins des villes, les terrains sont abandonnés et laissés en friche. Depuis les années 2010, la qualité et la disponibilité des terres cultivables sont compromises, comme le prouve notamment la baisse de la productivité des céréales. Il en va de même pour les ressources hydriques, diminuées à cause de la pollution de l’eau.

Paradoxalement, l’agriculture chinoise est parfois touchée par la surproduction, facilitée selon Jean-Marc Chaumet par la politique des prix administrés : « Le soutien des prix de rachat de céréales par l’État augmente les coûts pour les industriels chinois, qui se fournissent donc sur le marché mondial, nettement moins cher. On a donc observé de fortes importations de maïs, alors même que les stocks chinois de maïs garantis par l’État augmentaient. » Selon Wen Tiejun, le phénomène de surproduction n’est pas nouveau : « La Chine, qui est exportatrice sur certaines denrées, avait déjà connu une première crise de surproduction agricole en 1998 à cause de la baisse soudaine de la demande extérieure après la crise asiatique. Une autre s’est produite à la suite de la crise économique mondiale de 2008. »

La solution : revitaliser les campagnes

© ZHU Xudong/Xinhua

Si elle venait à se confirmer, la dépendance alimentaire de la Chine pourrait devenir un problème pour le monde entier, et donnerait ainsi raison à Lester Brown. Contraints d’importer leur nourriture, les Chinois deviendraient dépendants de leurs pays fournisseurs. Ceux-ci pourraient utiliser les exportations alimentaires comme un moyen de pression (la Chine avait déjà fait les frais d’un embargo alimentaire initié lors de la Guerre de Corée en 1950 jusque dans les années 60). Elle deviendrait aussi vulnérable aux variations des prix sur les marchés mondiaux. De même, une variation de la demande chinoise pourrait se retourner contre les pays pauvres importateurs de céréales. S’ils devaient subir une hausse des prix mondiaux, ils pourraient risquer des famines.

Pour désigner les contradictions du modèle agricole, les milieux universitaires et politiques chinois ont développé l’expression des « trois problèmes agricoles* » (san nong wenti). Une véritable prise de conscience qui a aussi débouché sur une réforme majeure au début des années 2000 : la « revitalisation rurale ». Celle-ci vise à redynamiser les terres cultivables en valorisant le travail des paysans. En 2006, la taxe agricole a donc été abolie. Selon Han Jun, directeur adjoint du Bureau central de l'agriculture, dans une interview accordée au média chinois Economic Daily, les paysans ont également bénéficié de quatre nouvelles subventions : « En 2004, l'État a lancé une subvention pour les céréales, une subvention pour l’achat de machines agricoles. En 2006, deux autres subventions ont été proposées pour l’achat de matériel incluant les intrants, et pour les productions de variétés de haute qualité. À elles quatre, ces subventions se sont élevées à 170 milliards de yuans en 2013 ». La politique de revitalisation des zones rurales a aussi pris la forme d’une réforme foncière. Selon Jean-Marc Chaumet : « Il y a désormais un système de transfert de terre, afin que ceux qui partent en ville puissent transférer leur droit d'usage à ceux qui restent à la campagne et qui veulent augmenter la production. » Enfin, la dernière réforme cherche à mettre à contribution des nouvelles technologies, avec l’e-commerce et le big data, qui permettent aux paysans d’optimiser leur production et d’accéder plus facilement à leurs clients.

Pour sécuriser ses approvisionnements, la Chine a aussi eu à cœur d’assurer la stabilité des prix mondiaux des produits agricoles. Pour Jean-Marc Chaumet, il s’agit d’un choix avant tout pragmatique : « Certes, la Chine loue toujours plus de terrains agricoles dans le monde, notamment en Afrique. Mais dans ce dernier cas, les entreprises chinoises cherchent avant tout à écouler leur production en Afrique. Elles cherchent aussi à former des techniciens africains, par le biais de ‘centres de démonstrations agricoles’. Avec cette coopération, la Chine estime qu’en aidant les pays africains à développer leur production, ils achèteront moins sur le marché mondial, ce qui permettra de réduire les prix mondiaux. Dans ces conditions, elle pourra donc se fournir ailleurs au moindre prix. »

Pour enrayer l’augmentation des importations, les autorités poussent les Chinois à consommer localement. Elles cherchent donc à regagner leur confiance. En 2015, la législation nationale sur la sécurité des produits alimentaires a donc été renforcée. Selon le Centre de formation sur l’inspection alimentaire de Chine, la loi est venue préciser et augmenter le cadre des responsabilités légales des différents services chargés de la sûreté alimentaire. Elle a aussi augmenté le niveau des amendes. Des mécanismes ont aussi été introduits afin de rappeler les produits et pour assurer leur traçabilité. Pour réduire les surproductions de céréales, la Chine a enfin assoupli sa politique des prix administrés. Selon Jean-Marc Chaumet, « L’administration des prix a été suspendue sur le maïs, sur le soja, le colza, le coton. Sur le blé et le riz, la hausse a été stoppée. »

Avec toutes ces réformes, la Chine parvient encore, pour l’instant, à conserver une certaine indépendance alimentaire. Pour Huang Jikun, directeur du Centre de recherche sur les politiques agricoles de Chine de l'Université de Pékin, la politique de lutte contre le gaspillage alimentaire permettra de prévenir les conséquences de la Covid-19 et des inondations de cet été (The Paper). En effet contre toute attente, il rappelle qu’en 2020, la production nationale de céréales devrait augmenter de 0,9 % par rapport à 2019. Le problème reste entier pour les légumes, fruits, et surtout les produits carnés. Comme l’a prouvé le cas de la grippe porcine africaine, une consommation élevée de viande pour un pays d’un milliard et demi d’habitants peut avoir des effets désastreux. En 2019, principalement pour nourrir son cheptel de porcs, la Chine a importé le quart du soja produit sur la planète, soit 88 millions de tonnes (La France agricole), presque deux fois plus qu’en 2011 (chinairr.org). La Chine nous montre ici les limites du productivisme : l’humanité, ne peut pas bénéficier, tout entière, d’une alimentation abondante et variée, sans conséquences sur l’environnement et l’équilibre alimentaire mondial.

*Les trois problèmes agricoles ( 三农问题 ) : théorisée par les milieux universitaires au début des années 2000, cette expression désigne 3 défis à surmonter :

• l’agriculture : libéraliser et stabiliser lesprix des biens agricoles, augmenter les rendements des petites productions agricoles

• les zones rurales : résoudre les déséquilibres économiques entre villes et campagnes

• les agriculteurs : augmenter les revenus des agriculteurs, réduire les charges qui pèsent sur leur activité et protéger leurs droits

Photo du haut © HU Panxue/Xinhua

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